CHAPITRE II
Le père Diogène était le plus bavard des cyniques et le plus familier des misanthropes. Il était aussi le plus amusant des professeurs. Le succès de ses conversations dépassait encore celui de ses cours. Au sortir de l'Université, on l'entourait et, sans qu'il fût besoin de lui avoir été présenté, on lui posait des questions, on lui présentait des objections, on lui soumettait des points de vue. Il répondait, mélange de cordialité et de brusquerie, avec une verve que la contradiction grandissait comme un barrage fait monter les eaux.
Dès la fin du premier cours, Lucie au-
rail voulu fce mêler au groupe librement formé qui jouissait du supplément savoureux. Madame Mortaly s'était récriée comme devant une inconvenance. Lucie, qui ne manquait pns de malice, s'abstint de manifester de nouveau son désir. Dès lors, ce ne fut plus à autrui, ce fut à sa propre curiosité que Marthe Mortaly eut quelque chose à refuser. Lorsqu'elle n'a plus pour récompense la joie de contredire, une femme se refuse-t-elle longtemps ce que réclame sa curiosité ?
Le troisième mercredi, Madame Mortaly dit spontanément :
— J'aimerais demander à ce fou de père Diogène si les éloges qu'il fait de l'insensibilité de Gœthe doivent ou non être entendus ironiquement.
Lucie manœuvra avec habileté. Elle devinait sans peine le sentiment maternel.
Elle adopta l'opinion contraire:
— M. Lepère-Duchêne, soyez-en certaine, loue Gœthe avec la sincérité la plus absolue. M. Lepère-Duchêne est un enthousiaste de l'insensibilité, un passionné de l'absence de passion.
— Si bizarre que soit cet homme, tu trouves le moyen d'ajouter à son absur-
dite. Car enlin pcux-tu nier, ma fille, que le cœur soit ce qu'il y a en nous de plu^ noble, de plus ?...
— Moi, ma mère, je ne nie rien. Ne me soupçonnez pas, je vous prie, de partager les opinions de M. Lepère-Duchêne. Mais, pour lui, je ne suis que trop sûre...
Et elle contredit sa mère avec la plus irritante assurance.
Elles échangeaient ces propos dans la salle des cours publics tandis que la foule s'écoulait.
Marthe prit une résolution hardie, mais peu difficile à prévoir :
— Tu te trompes comme une enfant que tu es, ma fille. Je vais te montrer ton béjaune.
« Hâte-toi. Nous rattraperons le père Diogène et je lui demanderai moi-même... »
Elles rejoignirent le groupe qui s'attardait dans la cour de l'Université. Au premier moment opportun, Madame Mortaly posa la question qui lui tenait à cœur.
Le professeur ne répliqua pas avec sa promptitude ordinaire. Sourire incertain, il regardait l'animation presque indignée de la mère, les lèvres malicieuses de la
fille. Les deux femmes, il le vit nettement, ne pensaient pas de même.
Il hésitait. Il eût voulu flatter la perspicacité de Lucie. La thèse à soutenir dans ce cas se présentait à lui, séduisante comme une tentation, toute armée de traits spirituels.
Mais l'imprudence n'était-elle pas excessive de condamner sans appel le sentiment devant celle à qui, un de ces jours, il avouerait un sentiment ? N'était-il pas dangereux aussi de se faire une ennemie de la grosse maman sentimentale?
Il était trop ingénieux pour ne pas trou ver la solution du problème. Il répondit :
— J'ai loué sincèrement Goethe, madame, parce que la jeunesse de ce malheureux poète n'a connu que des allemandes.
Il commença un parallèle entre la fadeur sentimentale de la femme germaine et la grâce de certaines françaises chez qui la tendresse même se mêle et se relève d'esprit.
Jamais le père Diogène n'avait été plus subtil, plus souple, plus élégamment amusant. Pourtant son éloquence choqua la plupart des auditeurs, trop différente de ce qu'ils attendaient. Ils s'éloignaient en ho-
chant des têtes mécontentes : « Ah ! non, par exemple, ça n'est pas son genre... Le père Diogène, galant : il ne lui manquait plus que cela! »
En revanche, la grosse Marthe était charmée.
Quand elle fut seule avec sa fille, elle déclara:
— C'est un esprit très distingué que M. Lepère-Duchêne et, s'il parlait toujours comme aujourd'hui, en homme de bonne éducation...
Lucie approuva, non sans discrète malice, les éloges abondamment babillards de sa mère. Avait-elle compris les raisons de l'attitude nouvelle du misanthrope?...
(JHAPITKE III
La famille Mortaly habitait dans la partie paisible et aristocratique de la ^ille, sur la place Victor Hugo. Petite place charmante, ensoleillée l'hiver, ombreuse et verte l'été, toujours ornée de massifs de fleurs bien dessinés. Deux seules statues déshonorent cet espace délicat : un Berlioz échevelé ; un général que son nom en grosses lettres sur le socle n'empêche pas de redevenir, après un quart d'heure, anonyme pour le passant. La place est déserte la plus grande partie de la journae et Lucie profitait des heures calmes du matin pour s'asseoir au soleil sur un pliant et lire ses poètes ou ses romanciers préférés.
Depuis deux ans qu'il habitait Platanople, on n'avait jamais vu le père Diogène entrer dans un café ou regarder un journal. On remarqua avec étonnement qu'il devenait un habitué du Grand Café Victor Hugo, Chaque matin, sur la terrasse solitaire, il passait une heure à étudier les feuilles publiques. Parfois il regardait à la dérobée du côté où Berlioz se dresse romantique et échevelé.
Le costume de l'original professeur « se civilisait ». Sa parole perdait chaque jour un peu de sa brutalité : elle connaissait enfin les hésitations, le sourire qui veut être aimable, et comme une manière de grâce farouche.
Les habitants de Platanople sont pleins d'urbanité. Ils s'applaudirent de l'heureuse influence de leur ville sur « le sauvage ». «Nous savions bien qu'il deviendrait, ici, un homme comme les autres ». Les plus difficiles remarquaient pourtant qu'il avait encore quelques progrès à faire avant d'atteindre à cette glorieuse banalité.
Vers onze heures et demie, Julien Lepère-Duchêne, s'arrachant à la passionnante lecture des journaux, quittait le Grand Café Victor Hugo. Il traversait la
place et rencontrait Lux Immortalis au moment même où elle allait s'éloigner de Berlioz et rentrer chez elle. Il saluait la jeune fille d'un grand coup de chapeau, mais sans lui adresser aucune parole.
Elle payait le coup de chapeau d'une grave révérence et d'un sourire dont la signification, s'il en avait une, était difficile à deviner.
Survint une période de pluies, pendant laquelle le professeur n'aperçut Lucie qu'une fois par semaine, à son cours public. Le temps ne permettait même pas les conversations en groupe après la leçon. Les plus fidèles fuyaient sous des parapluies sonores et vite ruisselants.
Quand une journée de soleil ramena Lucie sur la place, le père Diogène, au lieu d'aller s'asseoir au Grand Café Victor Hugo, aborda la jeune. fille :
— Mademoiselle, me permettez-vous de vous poser deux questions?
Elle eut son joli sourire énigmatique :
— A condition, Monsieur, que vous ne prendrez pas la permission pour une promesse de répondre.
— M'autoriseriez-vous, Mademoiselle, à demander votre main à vos parents P
Elle éclata d'un petit rire :
— Vous avez encore droit, Monsieur, à une question et demie. Je ne pousserai pas l'injustice jusqu'à compter pour une unité cette pauvre ombre de question où le verbe est au conditionnel.
— M'autorisez-vous à demander votre main à vos parents?
-— Si on a déjà besoin d'une autorisation pour faire une demande...
— Vous ne m'interdisez pas la démarche. Gela suffit pour que je vous remercie du fond du cœur et pour que ma décision soit presque prise. Ecoutez cependant ma seconde question. Vous connaissez vos parents et vous me connaissez. Croyezvous que ma demande ait quelque chance de succès?
Pour toute réponse, elle dit :
— Je ne vous aurais jamais supposé timide, Monsieur.
— Moi non plus, Mademoiselle, avant de vous connaître.
— Vous croyez donc me connaître?
— Tout est relatif, si vous me permettez d'être pédant hors de l'Université, et je vous connais toujours plus qu'il y a un an.
— Peut-être plus, peut-être moins.
Ah! son joli rire coquet...
Puis, soudain sérieuse :
— Quand songeriez-vous à faire la demande dont vous parliez tout à l'heure?
— Mais le plus tôt possible, dès demain, si vous le permettez.
— Ne gâtons pas les choses par trop de précipitation. Je crois qu'il y aura encore des jours après demain. Exercez-vous à la patience, Monsieur. Si le moment vient, je vous informerai quand le moment sera venu.
— Ceci ressemble à un traité d'alliance. Mademoiselle, et vous me rendez le plus heureux des hommes.
— Hâtez-vous de me quitter avant que je ne vous rende le plus malheureux.
Le rire était si gentil que, malgré le sens direct des paroles, il semblait l'accompagnement d'une promesse non d'une menace.
L'amoureux fit un pas pour s'éloigner.
Mais il revint et il dit :
— Je ne suis pas un homme comme tout le monde et je crains des obstacles.
Elle crut deviner de quels obstacles il s'agissait et qu'il faisait allusion à sa réputation. Elle répondit :
— Si vous voulez être heureux un temps et, selon le conseil du poète, cueillir le jour comme une fleur, imaginez que je travaillerai à les aplanir.
— Merci, mademoiselle, oh! merci.
Pendant qu'il s'éloignait, elle lui lança
un dernier trait rieur et sans méchanceté.
— Je vous ai dit de vous imaginer.
C'est mademoiselle votre imagination, sans doute, que vous remerciez.