CHAPITRE IV
Depuis le jour où Madame Mortaly.
ayant posé une question à certain jeune professeur, avait obtenu une réponse éloquente, galante et presque sentimentale, la sentimentale grosse femme parlait souvent du jeune professeur.
Elle le nommait respectueusement monsieur Lepère-Duchêne. Elle lui découvrait toutes sortes de mérites mêlés, les méiites d'un diamant qui n'est pas encore délivré de sa gangue.
Lucie, qui savait peut-être la puissance de l'esprit de contradiction sur s:: mère, affectait de désigner l'original personnage par son surnom. Elle ne manquait jamais
d'y adjoindre quelque épithète méprisante : si le père Diogène cessait un instant d'être ridicule ou absurde, c'était pour devenir un bavard, un poseur ou un fumiste. Ce qu'elle disait de lui sonnait en charivaresque harmonie avec les méchants adjectifs qu'elle attachait à son sobriquet comme les gamins attachent de vieilles casseroles à la queue d'un chien.
Grâce à ce hasard ou à cette manœuvre, les éloges de Marthe peu à peu s'amplifiaient, s'intensifiaient, se purifiaient presque de toutes réserves.
Le vieux Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la légion d'honneur et inarguillier chef de la paroisse Notre-Damedes-Nues, écoutait avec une indifférence somnolente. Il était accoutumé à entendre sa femme et sa fille disputailler à propos de tout et de rien. Depuis longtemps, les sujets de leurs discussions ne l'émouvaient plus.
Après l'étrange déclaration que lui avait faite le jeune professeur, Lucie parut pensive. Elle garda le silence pendant tout le déjeûner. Marthe put sans opposition louer M. Lepère-Duchêne.
Mais, lorsque les deux femmes furent seules, Lucie annonça : ,
— Mère, je ne sais si je vais vous faire éclater de rire ou vous faire bondir d'indignation.
La grosse madame Mortaly, qui n'éclatait pas facilement de rire mais dont les chairs tressaillaient facilement d'indignation, demanda avec une inquiétude déjà hautaine, presque offensée :
— Qu'arrive-t-il encore ?
Ses gros bras tremblaient et son opulente poitrine. Ses lourdes jambes frémissaient presque jusqu'au trépignement. Cependant d'autres paroles se précipitaient à travers les lèvres épaisses:
— Mais parle donc!... Ne vois-tu pas que tes lenteurs me mettent sur des charbons ardents?...
Or Lucie, avec un haussement d'épaules aussi calme que dédaigneux:
— Il arrive, mère, que ce ridicule père Diogène s'est mis en tête de m'épouser et que, bientôt peut-être, il viendra faire à vous et à père sa demande officielle.
Contrairement à toutes ses habitudes, madame Mortaly resta silencieuse un instant. Son front lisse de grosse poupée se ridait sous l'effort inaccoutumé de la pensée. Elle se demandait comment un homme
LE PERE DTOGÈNE 29
de la valeur de M. Lepère-Duchêne avait pu s'enticher d'une petite fille aussi insignifiante que sa Lucie et aussi maigre.
Bientôt les rides disparurent, les yeux brillèrent de plaisir vaniteux, les grosses lèvres sourirent avec une bienveillance joyeuse. Marthe avait compris. M. Lepère- Duchêne, séduit par la distinction de la mère, jugeait d'après elle de l'avenir de la fille.
Malgré sa joie, elle fut prudente. Un tel mariage, étant donnée l'insuffisance de Lucie, avait des chances de mal tourner. Mais, avec une Lucie, quel mariage était sûr d'être heureux? Celui-ci serait un bonheur certain, si Marthe restait assez longtemps en état de veiller sur le jeune ménage. Dans tous les cas, madame Mortaly tenait à se mettre à l'abri des reproches. Elle eut le geste qui écarte les responsabilités. Et elle remarqua:
— Si M.. Lepère-Duchêne fait la demande dont tu parles, c'est, sans doute, que tu l'y auras encouragé.
— Oh! encouragé! N'exagérons rien...
Même .si vous croyez, mère, que ce soit à moi de prendre la responsabilité du refus...
— Petite masque, ne diras-tu jamais ton vrai sentiment?
Lucie secoua une tête rieuse et, jouant sur le mot :
— Le sentiment et moi, ça ne va guère ensemble. Je ne suis pas d'une génération sentimentale, mère.
— Si M. Lepère-Duchêne te déplaît, il ne te sera pas difficile de l'écarter avant qu'il s'adresse à nous.
— Je suisy mère, la plus obéissante des jeunes filles et, quand il s'agit d'une aventure aussi grave qu'un mariage, je m'en remets à la sagesse de mes parents.
— Tes parents ne sont pas des tyrans.
Us peuvent te donner un conseil, mais c'est à toi de prendre une décision. A moins de quelque inclination indigne, bien improbable chez une fille qui sort de moi et que j'ai élevée, nous te laisserons complètement libre et tu te marieras selon tes goûts.
— Je vais vous montrer, mère, une franchise d'ingénue. J'ai le désir de me marier. Je n'ai de préférence pour aucun prétendant...
— Tu parles, présomptueuse enfant, comme si toutPlatanople se disputait ta main.
— ... Mais je suis certaine qu'à la réflexion cet absurde père Diogène vous paraîtra le plus impossible des partis.
— Et pourquoi, s'il te plait? C'est certainement un des plus beaux hommes de la ville et, quand nous lui aurons appris à s'habiller et à se tenir dans le monde...
— Il restera bien grand, bien lourd, bien massif. Une telle taille, presque de géant, garde toujours quelque ridicule et ne permet jamais la véritable distinction.
— Tu es bien dégoûtée, ma fille.
— Et quels traits irréguliers. . . Nez vaste comme un cap, bouche large comme un four, physionomie tourmentée et toujours en mouvement.
— Mais si spirituelle !
— Parlons-en, de son esprit. Ses opinions folles et sa façon téméraire de les exprimer. ..
— Tout cela a besoin, évidemment, d'être un peu calmé, un peu mis au point. Mais une femme intelligente peut faire de M. Lepère-Duchêne un homme du premier ordre. Ton influence, avec mon aide... Si tu voulais... Dans un autre milieu que ce banal Platanople... A la Sorbonne ou
au Collège de France, M. Lepère-Duchêne deviendrait, grâce à toi, le professeur à la mode, le Bergson de demain. Te vois-tu femme d'un homme applaudi du Tout- Paris, femme, d'un académicien?...
— Je ne me sens pas la force et l'habileté de telles entreprises.
— Ta mère t'aidera, petite fille. Ne perds jamais l'habitude de compter sur ta mère.
Lucie secouait une tête sans enthousiasme et sans courage.
— As-tu donc si peu de confiance en l'expérience et en l'amour de ta mère ?
Lucie, très petite fille, vint caresser la grosse figure vaniteuse et naïve :
— J'ai toute confiance en vous, mère.
Et je ferai ce que vous voudrez.
— Mais ce n'est pas à moi de vouloir, — se récria madame Mortaly, effrayée de la hardiesse avec laquelle elle s'était avancée.
— D'ailleurs — dit Lucie avec le rire de quelqu'un qui a couru un grand danger et qui se trouve jeté à l'improviste dans le port du salut — il y a un obstacle insurmontable.
— Lequel donc ?
— Le père Diogène a manifesté des opi-
nions trop nettement anti-cléricales. Il ne consentira jamais à se marier à l'église.
Les rides qui avaient, au commencement de cette conversation, affligé le front de Marthe reparurent plus profondes.
— Moi, — dit- elle — je suis de vieille famille républicaine. A condition de quitter cette ville réactionnaire, je ne verrais aucun inconvénient à un mariage purement civil. Mais ton père...
— Mon père mourrait plutôt que de consentir... Mais vous-même, mère, je ne vous croyais pas si hardie.
Madame Mortaly se repentait devoir exprimé une opinion qui, aussitôt exprimée, lui apparaissait énorme et indécente.
— Si j'étais veuve, — reprit-elle, — et si un homme ordinaire t'épousait, je consentirais peut-être à l'oubli de toute cérémonie religieuse. Mais, avec M. Lepère- Duchêne, même si la chose dépendait de moi, je jugerais le passage par l'église absolument in-dis-pen-sa-ble.
— Pourquoi avec lui plus qu'avec?...
La malicieuse Lucie prenait un visage
de naïveté et d'étonnement. Son visage, à ce moment, n'avait pas plus de douze ans.
— Parce que... répliqua Marthe.
Et la réponse semblait péremptoire.
Pourtant madame Mortaly savait ce
qu'elle voulait dire. Mais les mots ne venaient pas.
Après un silence, elle expliqua un peu. Dans un geste impatient :
— Tu ne vas pas me soutenir que ton Lepère-Duchêne est un homme comme les autres.
Nouveau silence, très laborieux. Puis un sourire fleurit les grosses lèvres. Enfin les mots viennent :
— Pour que M. Lepère-Duchêne soit possible, il faut que nous soyons certaines de pouvoir lui faire dépouiller le père Diogène. Qu'un premier sacrifice soit le gage de beaucoup d'autres; qu'une première victoire de ta douce et ferme influence nous promette toutes les victoires nécessaires.
— Oh ! mère, quelle profondeur de pensée et quelle habileté de conduite (
Lucie embrassait la grosse femme avec un mélange d'affection et de dévotion admirative.
— Petite flatteuse ! — reprocha doucement madame Mortaly.
Gonflée, débordante, rayonnante et tremblante de vanité heureuse, elle rendait à sa fille des caresses émues comme un triomphe.