‹ Le père DiogèneChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Chaque matin, en saluant Lucie devant la statue de Berlioz, M. Lepère-Duchêne passait lentement, guettant si un geste l'arrêterait, ou une parole.

Nulle parole. Pas d'autre geste que la belle révérence plongeante. Le sourire qui jadis ornait les lèvres s'était effacé. Si parfois il reparaissait, il était pâle, à peine entrouvert, triste, mais si triste... Triste comme le découragement.

Cette comédie silencieuse se prolongea plus d'une semaine. Et Lucie, toute sa station aux pieds de Berlioz, restait, livre fermé sur les genoux, regards lointains, comme bercée et étourdie par quelque

rêve mélancolique. Un jour enfin, au moment où le jeune professeur portait la main vers son chapeau, elle lui adressa, doigt qui se lève, un appel discret.

Le père Diogène amoureux était-il encore le père Diogène?... Il portait des vêtements neufs d'une coupe élégante. Il avait fait tailler ses longs cheveux noirs. Sa barbe, jadis hérissée comme broussaille, était maintenant plus sage et régulière que les ifs du grand roi ou les buis d'un jardin de curé.

Il accourut, tout illuminé de joie et d'espoir :

— Mademoiselle, — commença-t-il, — la patience est une torture pour l'amour et je m'inquiétais déjà...

Gomme un timide se précipite à Faction nécessaire; comme, pour dire des paroles difficiles, il se hâte, s'excite au mouvement de sa propre langue et au bruit de sa propre voix, Lucie interrompit précipitamment :

— L'autre jour, Monsieur, vous avez fait allusion à des difficultés possibles. Dans la vision confuse que cause la surprise, je n'en avais aperçu aucune de grave.

J'ai réfléchi depuis. Et je me suis heur-

tée au plus insurmontable des obstacles.

— Hélas î

— Pourquoi ce soupir ? Vous devinez donc ?

— Parlez, Mademoiselle. Parlez, je vous en supplie.

— Vous êtes libre-penseur, anti-clérical, quç sais-je, moi ?

— Et votre père est marguillier quelque part. Que m'importe ? Mais, sans doute, M. Mortaly est moins tolérant que je ne le suis.

— Je crois mon père trop raisonnable pour se préoccuper des opinions d'autrui, à condition qu'elles s'expriment en paroles de bonne compagnie et qu'elles n'empêchent pas les gestes convenables.

— Expliquez-vous plus clairement, Mademoiselle.

Mais elle, après le plus douloureux des haussements d'épaules, dans le plus découragé des hochements de tête :

— Vous ne consentirez jamais à vous marier à l'église. Par conséquent...

Or le père Diogène éclata d'un rire sonore, vaste, et qui se prolonge. Et il le fit suivre de ces paroles effarantes :

— Si je consens à passer pa~ la mairie.

LE PÈRE DFOGÈNE 39

pourquoi refuse rais-je de passer par l'église? Le maire vous semble- t-il beaucoup moins burlesque que le curé et la lecture du Gode beaucoup moins bouffonne que la bénédiction de l'anneau?

Lucie gardait un silence fait d'embarras autant que de stupeur. Son esprit était abattu. Ainsi tombe celui qui, précipité vers un choc violent, ne rencontre nulle résistance.

Certes la jeune fille espérait la victoire. Mais elle s'était préparée à un combat prolongé et difficile. Elle avait prévu les différentes phases de la lutte et quelles ruses tournantes, quels brusques assauts, quelles grimaces de renoncement, quelles comédies de fuite, quelles larmes pudiquement cachées triompheraient des successives résistances. Le succès lui serait double flatterie : magnifique preuve de l'amour de Julien ; agréable démonstration de sa propre habileté.

Et voilà qu'une victoire sans combat la privait des deux gloires !

Elle fronça des sourcils mécontents.

Elle fit un geste scandalisé. Allait-elle blâmer des paroles bien légères et bien cyniques même pour le père Diogène ?

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Allait-elle commencer une autre bataille, si inutile ;lui disait sa raison, si nécessaire lui criait son brusque énervement?

Mais le père Diogène ne remarqua pas le geste. Et sa verve joyeuse, à la fois fougueuse et subtile, arrêta les paroles ennemies:

— Tout ce qui est officiel — affirmait-il — est d'un ridicule égal. Dans les légendes, les passages sont bas et rampants qui conduisent aux grottes enchantées ; des dragons visqueux et écailleux en défendent l'approche. Dans la vie. les hommes ont rendu basses et grotesques les portes de l'amour et ils les font garder par le maire rigide et par l'onctueux curé. Mais le rire n'est-il pas la lumière qui triomphe des dragons, et ne traverse-t-on pas sans voir leur laideur portes et passages quand l'imagination ou le cœur s'éblouissent aux trésors de la grotte poétique ? 0 Lux Immortalis, car ainsi depuis longtemps vous appelle mon âme...

Si Lucie fut privée du combat attendu, du moins elle écouta, charmée, le plus émouvant des cantiques d'amour.

Elle conclut, toute souriant :

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— Attendons quelques jours. Laissezmoi préparer un peu mes parents.

Peu à peu, en effet, elle habituait son père à une idée qui avait d'abord paru aussi ridicule au colonel que scandaleuse au marguillier. Mais sa mère y travaillait avec autant de zèle et de lente efficacité.

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