CHAPITRE VII
Dans la rue, le père Diogène eut un sourire comme devant une surprise de lumière. Il remarquait qu'il avait exprimé un jugement « Trio d'imbéciles ! » non une douleur.
— Je n'éprouvais même pas de l'amour.
Je m'amusais à croire que j'aimais.
Il se demandait :
— Mais l'amour tel que depuis quelques mois j'ai la sottise de le rêver, l'amour exclusif, l'amour qui règne dans les romans et les poèmes, est-il jamais autre chose qu'une maladie de l'imagination ?
Et il affirmait :
— Ce qui est naturel, c'est l'appétit
diffus qui entraîne le maie vers n'importe quelle femelle jeune, la femelle vers n'importe quel jeune mâle. Le reste, « chose sociale et fausse », suivant l'expression d'un de mes amis.
Il grogna en haussant les épaules :
— Trio ? Non pas trio; quatuor d'imbéciles !
Mais il se rappela une formule stoïcienne : « Le fou adresse aux autres des reproches et des injures ; celui qui commence à devenir sage ne blâme jamais que lui-même ».
— J'étais assez niais pour m'étonner que des imbéciles soient des imbéciles. Et moi, en dehors même de cette stupide stupeur, comme j'ai multiplié les sottises depuis quelque temps...
Ses regards tombèrent sur les gants tachés de sueur qui emprisonnaient ses larges mains. Il les arracha. D'un geste emphatique, dans un ricanement de tonnerre, il les jeta en lambeaux dans le ruisseau :
— & l'égout, les choses sociales et fausses ! Une crise de misantrophie l'enferma
chez lui. Une voulait plus revoir « la face humaine et ses mensonges ». Il écrivit un mot au doyen :
« Si j'étais menteur comme les autres hommes, j'aurais l'honneur et le regret de vous informer que je suis malade. Je vous informe simplement et ingénument, Monsieur le doyen, que je ne me sens aucun désir de faire mes cours ».
Plongeant avec frénésie dans de vieux bouquins grecs, il étudiait Dion Chrysostome, Diogène Laërce et Stobée, cherchait partout les moindre» détails sur les philosophes cyniques.
L'inquiétude de son âme le privait de sommeil et, des journées entières, il oubliait de manger.
Il passait des heures devant une phrase de ses textes. Parfois son attention trop prolongée l'éblouissait de fausses lueurs, faisait frémir, autour des mots, des significations étranges jusqu'à la démence. '
Un jour, sur la première page d'un cahier de deux sous, il écrivit en gros caractères : Histoire de la Philosophie Cynique. Sa plume resta une minute en suspens. Puis il déchira le cahier en haussant trois fois ses fortes épaules.
— Ce n'est pas d'écrire qu'il s'agit.
C'est de vivre.
Il se rappelait un root d'Antisthène, le fondateur de la secte, à un ami qui regrettait la perte d'un manuscrit :
— C'est dans ton esprit qu'il faut écrire les choses, et non sur des tablettes.
Mais Antisthène s'arrêtait sur la route, à la porte de la Cité de l'Homme. La vérité était écrite dans son esprit, et sa parole l'exprimait, non point toujours ses gestes. Diogène, disciple supérieur au maître, le comparait malicieusement à une trompette dont le son est héroïque mais qui ne s'entend pas elle-même.
— Ni sur du papier, ni dans ton seul esprit. Dans ta vie, c'est dans ta vie qu'il faut inscrire ta pensée.
Sa résolution était encore branlante. Il se jeta sur son lit. Couché sur le ventre, la tête dans l'oreiller, comme un enfant qui pleure, il mordait les étoffes et, parmi de violents soubresauts, il s'injuriait :
— Lâche ! Plus lâche qu'Antisthène !
Vaine trompette sans oreilles !
A force de se reprocher sa lâcheté, il se donna le bizarre courage qu'il se voulait donner. Il sortit, courut des magasins. Il revint avec de la bure, de la toile grossière, du cuir et les quelques outils néces-
saires pour travailler ces matériaux. Dans la montagne, il coupa, pour s'en faire un bâton, une énorme branche d'arbre. Il regrettait que le pays ne produisît pas d'oliviers. Les bâtons des vieux cyniques étaient de bois d'olivier, à l'imitation, prétendaient leurs propriétaires, de ]a massue d'Hercule. Cette tradition paraissait riche de significations précieusement ésotériques à la folie du cynique nouveau.
Il travailla quelques jours dans sa chambre. Il confectionnait le manteau court des philosophes grecs, les sandales, la besace.
Il proclamait, parmi des rires glorieux :
— Les fous me croiront fou. Mille détails prouvent ma sagesse, je dis ma sagesse élémentaire, triviale, pratique, intelligible à tous les imbéciles. Le manque d'oliviers m'a-t-il empêché de me faire un bâton solide ? Le climat où je vais vivre est autrement dur que celui d'Athènes ou de Gorinthe et j'ajouterai au manteau de Diogène la tunique des stoïciens.
La tunique cousue, il se réjouit un instant d'avoir achevé ses préparatifs. Par sa fenêtre toujours ouverte, il remarqua, chute lente et morne, une pluie fine, froide,
pénétrante. La montagne en face cachait sa tête dans un nuage noir, recouvrait son flanc d'une couverture de neige.
— Décidément non, — murmura- t-il, — et n'est pas dans le climat de la Grèce que je vais vivre.
Se remettant au travail, il ajouta à son manteau un capuchon.
Pendant cette dernière besogne, parfois il regardait en souriant l'armoire à glace. Il se rappelait l'époque où il vérifiait une ou deux fois par semaine si sa mise exprimait avec une originalité suffisante son mépris de la mode. Il se secoua brusquement. Des souvenirs plus récents revenaient à sa mémoire humiliée : il revoyait un stupide amoureux qui examine plusieurs fois par jour s'il est suffisamment correct et banal.
Il se couvrit des vêtements qu'il venait de confectionner et, les reins serrés d'une corde, il regarda, au-dessous du socratique « Connais-toi toi-même », s'il avait l'air suffisamment rustique et antique, s'il était bien un cynique grec. Son aspect, d'abord, lui causa une déception :
— On dirait un capucin...
Mais il se consola sans trop de peine :
— Le catholicisme a pillé partout. Est-ce ma faute si certains franciscains ont imité, en même temps que notre vie errante et mendiante, la noblesse vingt-quatre fois séculaire de notre costume ?