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CHAPITRE VIII

A la porte de l'Université, une affiche annonçait que M. Julien Duchêne, professeur de littérature étrangère, reprendrait son cours public le mercredi 26 février.

Pendant le congé qu'il s'était libéralement octroyé, plusieurs l'avaient rencontré en ville, ou se promenant le long de la rivière, ou grimpant sur les montagnes. Quelques-uns avaient essayé de lui parler. Le plus souvent, il s'était détourné sans daigner répondre un mot. Parfois il avait poussé la courtoisie jusqu'à déclarer :

— Je n'ai rien à dire à ceux qui, après tant de millénaires de folie, osent encore s'appeler les hommes.

On savait donc, malgré la discrétion du vieux doyen, que le père Diogène n'était pas malade. Au moins physiquement. Car, pour le reste...

Et on se touchait le front, d'une façon significative.

Les bruits les plus divers couraient sur sa retraite injustifiée.

Renseignements d'autant plus bizarres et contradictoires que la vérité était restée strictement enfermée.

"Les dames Mortaly seraient mortes de honte si on avait pu soupçonner qu'un enfant naturel, qu'un enfant trouvé avait poussé l'audace jusqu'à vouloir épouser la fille du colonel, la petite fille du préfet républicain.

Marthe avait donc satisfait auprès de la seule Lucie ses irrépressibles besoins de bavardages.

Le colonel, lui, n'était pas bavard. Mais il avait accoutumé de conter tout ce qui l'intéressait à Monsieur le Curé de Notre- Dame-des-Nues. Après de longues explications de sa femme, après d'émouvantes supplications de sa fille, il avait promis de ne confier l'aventure humiliante à personne, pas même à ce digne ecclésiastique.

Or Pierre Mortaly, colonel en retraite, officier de la Légion d'honneur, président de fabrique, était homme de parole.

Les cours publics commençaient à cinq heurs de l'après-midi. Dès quatre heures, il y avait foule dans la grande salle à gradins, dans la cour et aux abords de l'Université.

Sauf la famille Mortaly, tout Platanople était là : vieille aristocratie, noblesse d'empire, noblesse républicaine, et ceux qui, généreusement, se sont donnés des titres à eux-mêmes, et jusqu'aux bons bourgeois qui consentent à n'être que de bons bourgeois. On y voyait aussi beaucoup de ceux qui, pour gagner leur pain, ont la demi-honte de faire semblant de travailler : négociants, fonctionnaires, et ces messieurs du Palais, et plus d'une soutane. On y rencontrait de gais voyageurs de commerce qui semblaient mieux informés que tout le monde et qui venaient pour la première fois en un lieu si étranger à leurs occupations professionnelles et à leurs ordinaires préoccupations.

Ce public énorme et hétéroclite courait à un spectacle dont le programme n'était connu qu'en gros. Les étudiants des diver-

ses facultés se promettaient de faire « un chahut monstre ». Réjouis par l'idée de mettre le désordre au service de la règle, ils sauraient conspuer « comme il convient » un professeur, qui, non content de couvrir l'Université de ridicule, s'était permis, sans raison que son caprice, d'abandonner les cours en pleine année scolaire. Pourtant, après ce long silence aux causes mystérieuses, n'avait-on pas à espérer un large et hilarant débordement de bizarreries ? Beaucoup refusaient de se laisser priver complètement d'un tel régal. A la fin d'une réunion tumultueuse, on avait décidé que « le chahut » occuperait seulement la seconde demi-heure. Un garçon de trente-cinq ans qui avait passé ses premiers examens de médecine et qui réunissait les titres glorieux de doyen des étudiants et de président des Etudiants d'Action Française, était chargé de donner le signal du tumulte en siftlant dans une petite sirène. Jusque-là on écouterait des folies peut-être ingénieuses.

Le doyen des étudiants l'affirmait éloquemment : avec le caractère peu patient qu'on connaissait au patient, on pouvait s'attendre à une séance vraiment mouvementée et diversement amusante.

A cinq heures moins un quart, M. Lepère-Duchêne traversa les groupes. Sans un mot à quiconque, sans rendre les saluts qui lui furent faits, sans paraître apercevoir personne. On s'écartait devant lui. Sa démarche semblait d'un somnambule. Il était vêtu d'un complet correct. Mais il avait oublié de mettre une cravate. Au lieu de la serviette professionnelle, il portait sous le bras gauche un paquet étrange, considérable, enveloppé dans une toilette de tailleur. Et sa main droite tenait un bâton énorme, à demi dégrossi, massue plus que gourdin.

— Ça sent mauvais, — dit un marchand quincaillier. Il est capable d'assommer quelqu'un.

Le marchand quincaillier s'adressait à son voisin, gros épicier qui s'occupait de politique et avait été battu aux dernières élections municipales.

— Pour sûr que ça pue, — dit le candidat malheureux. A quoi pense donc ce maire incapable qui n'a pas envoyé la police?

Dans cette immense foule, on n'eût pas découvert un seul professeur de renseignement supérieur ou de l'enseignement secondaire. Ces braves gens corrects dont

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la seule vertu est l'exactitude exprimaient leur blâme contre l'irrégulier, de façon correcte, par leur absence exacte.

La vaste salle, puissamment éclairée quoique le jour dure encore, est frémissante. On s'y tasse et s'y entasse; on y cause, on y crie, on y rit. On y espère et on s'y impatiente. Une salle de théâtre plutôt qu'une salle de cours. Oui, vraiment, la salle du théâtre les jours de cabale contre une actrice qui n'a pas couché avec assez d'hommes influents. Si l'artiste, par malheur, avait une minute de retard, les trépignements commenceraient et les appels sur l'air des lampions.

Mais ne vont-ils pas commencer ? Le premier coup de cinq heures sonne.

À ce moment précis, derrière la chaire, la petite porte s'ouvre et l'artiste paraît dans le plus imprévu des costumes. Il monte lentement sur l'estrade. On voit avec effarement son manteau de bure brune.

Quand le mouvement écarte ce premier vêtement, une grossière tunique apparaît, de même étoffe et de même couleur. Le vaste tapis vert qui recouvre la grande table rectangulaire et descend par devant jusqu'au plancher de l'estrade ne permet

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pas de voir les pieds chaussés d'indécentes sandales. Mais la besace tire les yeux, qui comiquement chevauche l'épaule gauche. La main du professeur serre le gros bâton qui a détourné d'entrer certain gros quincaillier.

L'effarement est tel qu'il s'exprime par un silence où toutes les bouches sont entrouvertes, tous les yeux écarquillés, toutes les mains, dans la mesure où le permet l'entassement, écartées.

Le père Diogène pose son bâton sur la grande table. Il ne s'assied pas. Sans se débarrasser de la besace qui semble parodier la noble épitoge des grandes cérémonies, il parle :

— Hommes de Platanople, ce n'est pas ici comédie et cours officiel. Vous n'êtes pas en face de cet histrion grave qu'on appelle un professeur. Vous êtes, pour la première fois de votre vie, en face d'un homme. Efforcez-vous de profiter du rare spectacle et d'utiliser l'occasion unique. Tâchez d'entendre profondément ce que je vais dire, de l'entendre avec vos oreilles, avec votre esprit, avec votre volonté. Pour la première fois de votre vie, vont être prononcées devant vous les paroles vitales.

Des rires sourds courent déjà comme étincelles avant l'incendie. Dans les hauts gradins, un voyageur de commerce s'écrie en frappant ses cuisses sonores :

— Il en a de bonnes, le père Diogène ! Et un autre :

— Il est encore plus rigolo qu'on ne m'avait promis.

Mais un troisième croit reconnaître le costume du « prédicateur ». Il se met à chanter :

Père capucin, Confessez ma femme ; Père capucin, Confessez-la bien.

La plupart des étudiants font entendre des « chut » vigoureux. Ils désirent, selon qu'il est convenu, jouir, la première demiheure, de balivernes qui d'ailleurs sont encore plus inattendues qu'on ne l'espérait.

Mais l'air facile entraîne une partie de l'auditoire. La moitié de la salle chante. Cependant, çà et là, des étudiants se dressent et, parmi de grands gestes, crient:

— Silence ! silence !

Le père Diogène, souriant, bras croisés, regarde.

Les étudiants parviennent enfin à apaiser les chants. Le cynique reprend :

— Mon vêtement a quelque chose de familier à vos yeux et vous m'appelez père capucin. Plusieurs franciscains, en effet, ont imité, en même temps que les extériorités de notre vie, un costume qui a vingtquatre siècles de noblesse.

— Pige-moi la noblesse ! — s'écrie de nouveau un des plus impatients voyageurs decommerce.

— Les premiers franciscains, — continue l'orateur, — ceux que dans les Fior?tti nous aimons en souriant, comme on aime des enfants naïfs, sont de mièvres réductions des cyniques, seuls êtres virils qu'ait connus l'humanité.

Le doyen des étudiants, président des Etudiants d'Action Française, oublie tout ce qui est convenu. Et, taillant une iarg? basane, il crie d'une voix de coq enroué :

— Veux-tu que je te le fasse voir, si je suis viril ?

Mais son voisin :

— Ben, mon cochon, si le père Diogène t'excite. . . Moi qui te croyais des goûts aristocratiques...

L'intervention de leur doyen déchaîne

la plupart des étudiants. Les rares partisans du silence sont débordés. Bientôt ils en prennent leur parti et ajoutent à un bruit de plus en plus assourdissant. On chante des cantiques et des chansons grivoises; on hurle la Marseillaise et l'Internationale. Tous les airs connus et faciles se mêlent, charivari grandissant. Des cris d'animaux percent les chants cacophoniques. Des sifflets sifflent, des trompes trompètent, des cliquettes cliquettent. Les pieds, qui trépignent, soulèvent une acre poussière.

Le père Diogène saisit son bâton à deux mains, le lève, frappe sur la table qui se fend. Ce geste énergique obtient une minute d'étonnement et de silence. Le cynique parle avec une douceur impressionnante :

— Merci, chers étudiants. Merci, nobles représentants de l'avenir, si semblable au passé. Laissez-moi vous dire le prix et la beauté de votre attitude. Merveilleux symbole de la folie humaine, vous montrez ce que fut, est et sera l'attitude des pauvres hommes chaque lois que l'injurieuse vérité se manifeste devant eux.

Le charme de la voix trompe et calme

un instant. La musique est entendue avant les paroles qu'accompagne sa paradoxale douceur. Mais enfin quelques-uns comprennent. Souples, enveloppantes et déchirantes comme lanières, les ironies arrachent de tous les points de la salle des cris et des injures.

L'orateur de nouveau se croise les bras :

— Continuez, continuez de dessiner votre ineffable beauté.

— Pour sûr que nous continuons, ignoble mufle !

— Vieux salaud f

— Anarchiste!

— Révolutionnaire !

— Voleur !

— Assassin !

— - Pédéraste!

Gomme un aiglç dont l'essor, dominant une troupe d'oies, semble porté par un nuage et un tumulte d'ailes, la voix puissante monte en quelque sorte sur les injures. On dirait que leur multiple effort la soutient et l'élève.

— Même si, comme je le crains, il n'y a pas parmi vous un seul germe de noblesse future, un seul être pour qui le spectacle

que vous donnez soit instructif; même ni...

Mais la tempête bouillonne et grossit.

Son assaut enveloppe la voix puissante qui semble diminuer jusqu'au murmure. Le murmure même flotte et se perd. On voit maintenant, spectacle comique, une grande bouche s'ouvrir, arrondie, au passage d'on ne sait quel silence crié.

— La magnifique gargouille! —s'écrie le doyen des étudiants en désignant la vaste bouche ouverte.

Mais personne n'entend le doyen des étudiants. Personne n'entend personne.

Personne ne s'entend plus soi-même,

Le père Diogène se tourne vers le tableau noir qui occupe le fond de la salle. Il prend la craie, écrit de grosses lettres écrasées :

Vive la Nature ; A bas la Société,

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