CHAPITRE IX
Dès que le père Diogône a paru dans son accoutrement scandaleux, l'appariteur affolé a quitté la salle, a traversé péniblement la foule qui encombre la cour, a volé, si Ton ose dire, de toutes ses grosses jambe?, chez monsieur le doyen de la Faculté des Lettres.
Le vieux doyen est une figure fine et usée. Il enseigne, sous le nom de philosophie, un prudent spiritualisme où le catholicisme n'est jamais choqué, où Saint Augustin vient confirmer Platon et la confiance en Saint Thomas, prince du dogme, corroborer l'autorité de Descartes, ennemi de l'autorité. On s'accorde à trouver sa
doctrine « noble et bien française. » Nul n'ignore que Platon, Saint Augustin et Saint Thomas sont plus français que Voltaire, Diderot ou Auguste Comte.
M. le doyen a pourtant un petit ridicule. Tout extérieur, ce ridicule, et dont vraiment il n'est guère responsable. Mais serait-il responsable d'être venu au monde chargée par exemple, d'une bosse? M. le doyen vint au monde chargé du nom banal (t léger de Lesage. Hélas ! ce nom si heureusement gris, le parrain l'auréola d'un prénom homérique et sonore : Nestor. En vain M. le doyen signe, avec modestie et discrétion, N. Lesage. Tout Platanople sait que N. ne signifie pas Nicolas ou Napoléon. Quand il n'est pas là, on n'appelle M. le doyen que « le sage Nestor. » Le vieux doyen, cassé, à la veille de la retraite, écoute avec " ennui le rapport confus de l'appariteur :
— Il est habillé, sauf votre respect, M. le doyen, comme qui dirait un capucin de comédie. Un costume à faire hurler, sauf votre respect, M. le doyen, tous les chiens de Platanople. Et on lui fait, sauf votre respect, M. le doyen, un de ces chahuts... comme qui dirait... comme qui dirait,
sauf votre respect, M. le doyen, je ne sais pas quoi. Et il a un bâton gros, sauf votre respect, M. le doyen, comme ma cuisse.
Pourvu qu'il n'assomme personne ! Quant à lui, je ne crois pas, sauf votre respect, M. le doyen, qu'il sorte vivant. Mais lui, sauf votre respect, M. le doyen, ça ne sera pas une grande perte.
Le vieux doyen se lève, avec efforts, de son fauteuil.
— Quelle histoire! — gronde- 1— il.
Il se traîne péniblement, courbé par un lumbago. Il s'appuie d'une main sur une canne à béquille- d'or, de l'autre sur le bras de l'appariteur.
Le père Diogène ne sait pas pourquoi la foule hurlante se tait soudain. Dans le bruit de tempête, il n'a pu entendre la petite porte s'ouvrir derrière lui. Il ne voit pas le doyen qui, courbé par la souffrance, avance, à petites secouses, son petit visage dolent, fin et grimaçant.
L'orateur profite d'un répit dont il ignore la cause :
— La vie cynique dans laquelle j'entre aujourd'hui...
Le doyen est à sa droite. M. Lesage s'appuie d'une main sur la grande table
fendue. L'autre main fait un geste qui semble demander grâce.
— Vive le sage Nestor ( Vive le sage Nestor t
Mais d'autres :
— Conspuez Nestor ! Conspuez I
La cacophonie recommence. Plusieurs adressent au père Diogène un « chic »
ironique, tandis que quelques-uns le huent. Ceux-là lui envoient, de doigts moqueurs, des baisers; ceux-ci lui montrent les deux poings fermés.
Presque toute la salle crie et rit parmi des gestes de gaîté ou de folie. Mais dans un coin on se dispute. La bousculade commencée sur ce point se communique et rayonne, rapide contagion, dans cette foule dense. Voici que, un peu partout, des poings frappent, des gifles s'échangent et des cartes, des cannes se brisent, des chapeaux volent.
Le doyen, terrifié, met une main sur le bras de M. Julien Duchêne. Cependant l'autre main fait le plus éloquent des gestes et le plus démonstratif.
— Voyez votre ouvrage, Monsieur. Le sang va couler, par votre faute, dans cet asile des paisibles connaissances.
De son bâton formidable le cynique frappe deux coups sur la table qui craque et s'effondre. Il y a dans toute la salle ce qu'on pourrait appeler un sursaut d'accalmie.
— N'êtes-vous pas saouls de bruit et de folie, — s'écrie l'orateur, — et n'écouterezvous pas un instant, avant qu'elle s'exile au désert, la voix de vérité?
Mais les épaules se haussent, les têtes agitent des ricanements et le tapage recommence. Une pomme pourrie frôle M. le doyen, va s'écraser sur le tableau noir, couvre de ses débris puants « La société. »
— Venez avec moi, — supplie le sage Nestor. Evitons des malheurs que nous ne pouvons même mesurer.
— Puisqu'il plaît à ces messieurs de lancer des projectiles, je sortirai le dernier.
— Ne vous obstinez pas;, je vous en prie par tout ce qui vous est cher.
— Ne me demandez pas une lâcheté, je vous en prie par tout ce qui vous est cher.
L'ironie de la voix blesse M. le doyen qui se tait, songeur.
Les altercations recommencent, et les
bousculades, et les gourmades, et mille brutalités furieuses, méchantes ou terrifiées. Les gens paisibles se précipitent vers la porte et leur hâte augmente le désordre. Plusieurs échangent des coups parce qu'ils ne veulent pas rester dans un endroit où s'échangent des coups. On se presse et se heurte dans les étroits passages. On monte sur les bancs pour mieux crier ou pour frapper de plus haut. On glisse, on tombe. Des cris de douleur, des cris d'angoisse, des cris de peur se mêlent aux chansons, aux miaulements, aux aboiements, aux tapages métalliques, à tout le hourvari de folie et de gaîté.
Le doyen ordonne à l'appariteur:
— Les gendarmes ! allez chercher les gendarmes.
Le père Diogène, debout, bras croisés, grimpe sur les débris de la table et du tapis vert comme un brave sur un reste de barricade. Au milieu du tumulte, parmi les projectiles de plus en plus nombreux, il clame de temps à autre une phrase. Les plus proches entendent : cyniniques, liberté, nature.
L'ivresse du bruit monte-t-elle à la tête des étudiants, ou des apaches se sont-ils
glissés dans ia fouie? Voici qu'on démolit les bancs à coups de pieds. On lance les planches brisées vers les deux hommes qui occupent la petite estrade. Le doyen fuit courbé. Le père Diogène, redressant sa grande taille, reçoit les projectiles sans un mouvement. Ses bras restent croisés sur sa poitrine et ses lèvres, parmi le sang qui inonde son visage, sourient. Il crie, dès qu'il croit pouvoir se faire entendre :
— La liberté de la vie cynique, cette souveraine noblesse...
Mais gendarmes et sergents de ville, tout ce que Platanople possède de police, envahit la salle, qui se vide promptement.
Le père Diogène, sanglant et souriant, regarde immobile.
— Allons, monsieur, rentrez chez vous et mettez un vêtement convenable.
— Qu'appelez-vous vêtement convenable, mon délicieux commissaire? Serait-ce, par hasard, quelque livrée aussi noble que la vôtre ?
Le commissaire fait un signe. Deux gendarmes entraînent le père Diogène. Le cynique n'oppose aucune résistance. Mais, sanglant et triomphal, emphatique et hilare, il s'écrie :
/8 LE PEKE DIOGÈNE
— Toutes les époques se ressemblent.
Diogène, seul homme libre de Corinthe, était vendu comme esclave. Le seul homme d'aujourd'hui fait son entrée dans la vie libre entre deux gendarmes.