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Le Père Duchesne. Hébert et la commune de Paris (1792-1794)

Un cliché discutable. — Naissance et jeunesse d'Hébert. - Une petite cause célèbre. — Apothicaire et médecin. — Les larmes d'une jolie reuve. — Une affiche scandaleuse. — Jugement et condamnation. — Les bouchers d'Alençon.

S'il est un cliché qui demande une sérieuse révision, c'est assurément celui que nous a transmis la suite des siècles et qui peut se résumer en cette formule :

Dans l'enfant apparaît l'homme tel qu'il sera un jour, avec ses qualités et ses défauts, avec ses vertus et ses vices.

L'antiquité grecque et latine déterminait ainsi le diagnostic moral de ses héros ou de ses criminels. De nos jours, cette doctrine prévaut encore dans quelques écoles, comme si l'ambiance, le milieu, le mode d'éducation, les circonstances ne modifiaient pas l'esprit humain aussi profondé* ment qu'un changement de climat ou de régime peut transformer l'économie de nos organes.

Le fatalisme aurait, en vérité, trop beau jeu à notre immutabilité matérielle ou intellectuelle. Et, pour être indiscutable, le principe de l'hérédité n'en reste pas moins soumis aux lois de l'évolution, susceptibles d'en altérer l'essence ou d'en dénaturer les traditions.

LE PÈBE DUCHESNE

En un mot, combien peu d'hommes ont tenu les promesses de l'enfant ! Et réciproquement, combien peu d'enfants ont donné la révélation de l'homme 1

Un exemple entre tous : Hébert, l'auteur du Père Z)wchesne, objet de l'exécration universelle, à ce point qu'il n'a pu rencontrer qu'un maniaque1 pour le réhabiliter, Hébert, le cynique et l'infâme, se retrouve-t-il dans le portrait qu'un biographe * a fait de « l'enfant aimable et gracieux >, de

< l'écolier paresseux et espiègle » ?

M. Mater ' affirme néanmoins qu'Hébert, adolescent, commit un yoI. Il est permis d'en douter, car Léon de la Sicotière, qui a tracé la silhouette, dont nous avons indiqué les principales lignes, ne dit mot de cette indélicatesse. Il n'eût manqué de la signaler, lui qui a flétri, et à si juste titre, « le procureur de la Commune » et « l'accusateur de la Reine ».

Toujours est-il que Jacques-René Hébert, né à Alençon, le 15 novembre 1757, appartenait à une famille estimée et considérée de la ville. Son père était un maître orfèvre,

< ancien premier juge consul, échevin et lieutenant de la bourgeoisie ».

Jacques-René était encore au collège, quand il se trouva impliqué dans une affaire de diffamation, dont le dénouement décida peut-être du sort de toute sa vie.

A cette époque, une de ces haines féroces, si fréquentes aujourd'hui encore dans nos petites villes de province, animait l'un contre l'autre un médecin et un pharmacien d'Alençon — deux professionnels qui, de tout temps d'ailleurs, se sont aimés comme chien et chat.

L'apothicaire, ou plutôt le futur apothicaire, nommé La tour, était employé, en qualité d'élève, chez la veuve d'un confrère décédé, la dame Gaffîn, dont il devait tenir l'officine jusqu'à sa réception comme maître. Le médecin s'appelait Clouet ; et la chronique scandaleuse prétendait qu'il

1. Tridow. Les H cher liste» (Paris 1893). 3. Lion db la Sicotibrb. Hisioirt du collège d'Alençon, 1842. 3. A. Matbr. Hébert avant le 10 août (Mémoires de la Société historique du Cher, année 1888).

était au mieux avec la veuve, personne avenante et sentimentale, d'agréable tournure, au demeurant une appétissante commère, « âgée de vingt-neuf ans ou... environ », comme elle le déclarera plus tard précipitamment dans un interrogatoire.

Que se passa-t-il entre les deux hommes ? S'agissait-il d une rivalité amoureuse ou de questions de métier ? Les motifs de leur animosité réciproque n'ont jamais été bien connus ; mais, un jour, le 14 avril 1776, le docteur Clouet, traversant la pharmacie, après être allé rendre ses devoirs à M"* Caffin, s'arrête devant Latour et le traite de« plaisante image ». L'élève lui renvoie le compliment. La querelle s'envenime ; et bientôt le docteur se jette sur le pharmacien, le frappe et le blesse à la figure... Avec quelle arme ? cette question dominera désormais tout le débat.

Lui, Clouet, prétend s'être servi de pilon et de spatule, ustensiles familiers aux apothicaires. Latour et ses amis soutiendront que l'agresseur a joué du couteau.

La maison d'Hébert était voisine de la pharmacie. Le collégien accourt au bruit et voit Clouet, furieux, brandissant une bouteille et cherchant à se précipiter sur Latour qui a la figure ensanglantée. M"' Caffin veut le retenir, mais Clouet, toujours sa bouteille en main, vocifère :

— Je veux le tuer, votre coquin de garçon.

Hébert, à son tour, cherche, mais en vain, à s'interposer. Le médecin frappe à coups redoublés sur le pharmacien. Et la veuve, toute en larmes, s'efforce de séparer les combattants: quel scandale! quel désastre pour sa réputation, et pour... son commerce 1

TeUe fut, en substance, la première déposition de Jacques- René. Celle de Mm# Caffin attribuait à Latour la responsabilité de l'agression. Elle ajoutait que « le fils de la veuve » (Hébert avait en effet perdu son père) était allé trouver le frère du pharmacien, commis aux fermes, et lui avait appris que son atné était criblé de coups de couteau. Et Latour jeune d'accourir en criant comme un forcené :

— Où est ce gueux de Clouet qui a assassiné mon frère? Il faut que je le tue.

D'autres témoins, des servantes, confirmaient le dire de M"" Caffin. Hébert leur avait déclaré toutefois que Clouet s'était armé d'un couteau pour frapper Latour et « qu'il n'était qu'un assassineur, un Barrabas et un empoisonneur».

Dans une dernière déposition, Jacques-René maintint sa version première, mais en la corsant de nouveaux et plus dramatiques détails. « La veuve » avait obtenu de Latour atné qu'il expliquât ses blessures par une chute. Or, le commis aux fermes n'avait pas été dupe de ce mensonge. Il avait couru reprocher au médecin son indignité ; et Clouet l'avait accueilli à coups de pistolet, si bien que Latour jeune avait été obligé, « pour défendre sa vie », de mettre l'épée à la main. Alors, M** Caffin s'était jetée, tour à tour, aux genoux des deux frères ; elle s'était traînée aux pieds d'Hébert, implorant de sa voix la plus pathétique la commisération de tous. Elle serait perdue sans ressource ; et que deviendraient ses pauvres enfants, si Latour aîné poursuivait l'affaire? Et précisément, le pharmacien, revenant sur ses premières déclarations,prétendait prouver qu'il avait été bel et bien frappé d'un coup de couteau, Hébert en avait recueilli l'aveu de la bouche même du blessé ; mais il se défendait d'être allé chercher Latour jeune. Il avait, au contraire, gardé le silence, par discrétion et par horreur du scandale.

Que ce collégien, qui n'avait pas vingt ans, ait saisi l'occasion de s'attribuer le beau rôle dans une affaire, si retentissante pour une petite ville, rien n'est moins discutable : mais, en somme, son langage était sincère. Et certainement Clouet avait tous les torts. Aussi, la transaction, intervenue à quelques jours de là, sur les instances du médecin, et à la sollicitation non moins pressante de la veuve, donnaitelle entièrement gain de cause à Latour. D'après les termes de cet acte, rédigé par l'avocat Dufriche-Desgenettes, Clouet avouait ses torts et priait sa victime d'oublier le passé. Il s'engageait à payer les frais de maladie et le mémoire du chirurgien qui avait pansé Latour. A cette convention était annexé le rapport, sous pli cacheté, de l'homme de l'art qui avait constaté l'état du blessé ; et ce « procès-verbal »

se terminait sur ces conclusions: que les plaies avaient été produites par un « instrument contondant ».

Soit qu'il fût à court d'argent, soit qu'il manquât de sens moral, Clouet ne tint pas ses engagements.

Entre temps, Latour, qui avait quitté l'officine de M"* Caffin, se faisait recevoir maître en pharmacie par le jury médical d'Alençon, et s'établissait, non loin de son ancienne patronne, dans la rue même où elle exerçait. Ce n'était pas évidemment le hasard qui avait amené cette concurrence. Et, d'autre part, la rancune, mal assoupie, de Latour, se réveillait sous l'influence du ressentiment causé par la mauvaise foi du débiteur récalcitrant.

Soudain, un beau matin, à leur réveil, les habitants d'Alençon avisent, placardées aux portes de l'Église Notre- Dame, de l'Hôtel de l'Intendance, du bureau des Finances et sur les maisons du carrefour de la rue Porchaine, de grandes affiches manuscrites, présentant le plus singulier aspect. Tout en haut, deux couteaux en sautoir, à lames ensanglantées, encadrés à droite et à gauche de ces quatre mots latins :

Olim Veneno Nunc Caltro

(Hier par le poison) (Aujourd'hui par le couteau)

Au-dessous cette mention :

c Sentence rendue au tribunal d'honneur contre Gilles Fiacre Barrabas Clouet, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier. »

Puis le libellé du jugement, c'est-à-dire un pamphlet des plus virulents, dirigé, sous l'enveloppement des formules judiciaires, contre l'ami de la veuve Gaffin.

Clouet se douta bien d'où lui venait le coup ; mais peutêtre n'eût-il pas osé en porter plainte, si les auteurs présumés de ces diffamations anonymes n'eussent trahi leur incognito par l'interprétation maligne qu'ils firent à maintes reprises de cette burlesque sentence. En effet, Hébert et Latour aîné passaient et repassaient à toute heure du jour

devant la maison du médecin, en riant aux éclats et en commentant de la belle façon les termes de l'arrêt.

Enfin Clouet se décida à présenter une requête, signée par Dufriche-Deseenettes, au « lieutenant-#énéral criminel du bailliage et siège présidial d'Aiençon », contre les calomniateurs qui l'abreuvaient d'outrages. La possession d'un document précieux avait influé sur cette détermination. La veuve Caffin, s'unissant au médecin dans sa haine contre ses anciens adversaires, se rappela qu'elle avait reçu certain jour — le 24 janvier 1776 — une lettre de collégien amoureux signée Hébert et commençant ainsi : € Madame, éloigné de vos charmes, etc.. » Avec une perfidie bien féminine, que nos modernes dénommeraient rosserie, elle estima que l'écriture de cette épître incandescente, rapprochée de celle des placards, pourrait bien en révéler le véritable auteur, et elle livra ces aveux d'un cœur passionné à Clouet qui les remit au magistrat.

Celui-ci ouvrit immédiatement une enquête. Un <c monitoire », lu dans les églises de la ville, invitait, suivant l'usage, les fidèles à dénoncer le ou les coupables, s'ils les connaissaient. Et comme Hébert et Latour se trouvaient désignés à l'attention du juge, non moins par leurs propres imprudences que par la voix publique, tous deux furent « décrétés d'ajournement personnel », le 4 janvier 1777.

Ce fut donc une nouvelle pluie de cancans, une nouvelle avalanche de ragots, tout un déchaînement d'injures, d'outrages et de calomnies qui s'abattit sur Alençon, mettant aux prises demandeurs et défendeurs, leurs parents et leurs amis, leurs employés et leurs servantes, et jusqu'aux spectateurs les plus indifférents du conflit, bourgeois de la ville ou paysans des environs. Dépositions et interrogatoires sont concluants à cet égard.

L'animosité professionnelle y jette sa note aigre et discordante. Devant témoins, la veuve Caffin et son nouvel élève, Lefèvre,ont déclaré que Latour « n'avait rien dans sa boutique », qu'il était un « charlatan » et qu'il « lèverait bientôt le pied ».

A vrai dire, Latour et son fidèle Hébert, qui lui sert de

garde du corps, ne sont guère plus aimables, à un autre point de vue toutefois, pour Lefèvre et pour sa patronne. A entendre celle-ci, un jour qu'elle se promenait dans la campagne avec ses enfants et qu'elle « avait sous son bras Lefèvre », tous deux furent poursuivis par les huées de Latour qui les signalait ainsi au mépris public. Mais des scènes plus violentes encore se passaient devant la pharmacie de la veuve Caffin. L'ancien commis et son camarade Hébert s'arrêtaient pour faire des grimaces à Lefèvre et pour l'accabler d'injures. L'élève haussait les épaules et les appelait des « polissons ». Et ceux-ci, se redressant comme des héros d'Homère, criaient à l'ennemi:

— Sors donc un peu, tu verras si nous sommes des polissons.

Lefèvre, fréquemment invectivé par les deux compagnons, s'emporta un jour jusqu'à dire, en les désignant à sa clientèle :

— Voyez-vous les drôles : ils veulent faire un mauvais coup ; ils mériteraient d'être enfermés dix ans à Bicêtre.

Quand Hébert dut, à son tour, répondre à l'inculpation portée contre lui dans l'affaire des placards, il nia énergiquement qu'il en fût l'auteur. Il reconnut cependant, comme sienne, la lettre d'amour écrite à M — Caffin, mais il récusa le témoignage de la veuve que sa haine contre lui rendait suspect : ne lui avait-elle pas intenté deux procès, espérant ruiner sa réputation, sa fortune et même sa vie, puisqu'elle prétendait le faire pendre?

Elle, la dame Caffin, protestait qu'elle n'apportait aucune animosité au débat ; elle avouait, à la vérité, qu'elle avait remis à Clouet Pépître d'Hébert ; mais — autre version de cette nature subtile et artificieuse — c'était pour entretenir les bonnes relations qui doivent exister toujours entre médecins et pharmaciens. Au reste, Hébert lui avait écrit une lettre, mais celle-là fort insolente, d'autant plus coupable qu'il était le dernier des ingrats : ne l'avait-elle pas en quelque sorte élevé et ne lui devait-il pas son éducation?

Les dessous de cette psychologie féminine se pressentent plus qu'ils ne se voient. Hébert ne pardonnait pas à son

éducatrice d'avoir « violé le droit des gens »... de l'amoureux, devait-il dire, en lisant sa lettre à Clouet, ce Clouet qu'il se défendait d'avoir insulté et d'avoir voulu perdre.

Dans le cours de l'instruction, il était entré « clerc en pratique » chez un procureur d'Âlençon. Il prenait cette qualité, le 21 janvier 1778, dans un interrogatoire où il continuait à nier sa culpabilité. Néanmoins, des experts avaient constaté une similitude d'écriture entre sa déclaration à M- Caffin et les placards injurieux affichés dans Alençon.

Le procès ne fut terminé que le 17 avril 1779 : la sentence, prononcée contre Latour et son complice Hébert, les condamnait tous deux aux dépens, évalués à cent vingt livres, pour avoir diffamé Clouet, l'un verbalement, l'autre par voie d'affiches. Peut-être les inculpés n'avaient-ils été frappés d'une peine aussi minime, que parce que Latour avait été admis à faire la preuve des sévices exercés sur sa personne par le vindicatif médecin.

Quoi qu'il en soit,Clouet appela du jugement au Parlement de Rouen. Hébert suivit son exemple. Le 27 juillet 1780,1a sentence des premiers juges était réformée. Hébert était condamné à douze livres d'amende, Latour et lui, à mille livres de dommages et intérêts envers Clouet. Celui-ci obtenait encore l'affichage de l'arrêt aux frais des deux accusés qui étaient, en outre, condamnés aux dépens *.

Assurément, comme l'avait dit le médecin dans un de ses Mémoires, les voies da fait subies par Latour — et encore les réduisait-il à une simple égratignure — ne justifiaient pas les placards injurieux d'Hébert; mais, dans l'espèce, l'écolier avait agi sous l'influence d'une indignation aussi désintéressée qu'elle était généreuse. Bien que l'arme de l'anonymat soit perfide et traîtresse, Hébert était un martyr de l'amitié.

A douze ans de là, devenu l'immonde Père Duchesne, réfractaire à tout sentiment d'honneur et de loyauté, il se plaisait à évoquer cette aventure de sa jeunesse devant son

1. h. Doval. Hébert chez lui. (La Révolution française, année 1887).

compatriote, le D' Desgenettes, le fils môme de l'avocat qui avait signé la requête de Clouet contre son diffamateur. Hébert était chez lui, marié; et, précisément, il faisait appel aux souvenirs de son visiteur, pour confirmer un récit, dont sa femme n'avait qu'une connaissance très imparfaite. Il n'avait plus aucun intérêt à dissimuler la vérité ; et quoique sa version nouvelle, un peu différente de la première, contienne encore quelques inexactitudes, dues peut-être à une défaillance de mémoire, il semble qu'il parle en toute sincérité. Il donne en même temps à l'intrusion des passions religieuses dans le conflit un aspect et une importance à peine indiqués par la procédure.

Lui est certainement moins discret qu'en 1776 et 1777. Et si les noms des principaux acteurs de cette tragi-comédie disparaissent ou ne figurent plus dans les Souvenirs de Desgenettes que sous leurs initiales, c'est sans doute par égard pour des compatriotes qui pouvaient vivre encore, au moment où le célèbre médecin rédigeait le commencement de son autobiographie.

Hébert raconte donc que la veuve d'un apothicaire d'Alençon avait beaucoup d'amants, entre autres et simultanément: un médecin « fort bel homme», le garçon de la pharmacie vivant sous le même toit que sa patronne et le gérant de la maison. Ces deux derniers personnages ne doivent représenter qu'un seul et même individu. En tout cas, Hébert constate la rivalité du médecin et du pharmacien, qui se termine par < l'assassinat» de celui-ci. Clouet se servit d'un pilon en fer ou en cuivre ; et le coup fut si violent que l'apothicaire pensa être trépané. L'intervention de Latour jeune ; le nouvel attentat de Clouet ; la transaction proposée par Desgenettes père et acceptée par les deux parties ; l'indignation d'Hébert ; la fabrication et l'affichage des placards, qu'il avoue d'ailleurs avec une certaine complaisance, rien n'est omis par le narrateur.

Mais alors, M"* Hébert interrompt : il lui faut l'explication des quatre mots latins. Une discussion s'engage entre son mari et le jeune Desgenettes.

— En somme, dit celui-ci, M. Hébert affirmait que le doc-

LE PÈRE DUCHESNB

teur avait remplacé le poison par le poignard. Et il sait fort bien que Clouet n'a pas employé le moindre couteau.

— C'est vrai ; mais, le rapport du chirurgien qui pansa Latour signalant une solution de continuité à la lèvre supérieure, je me crus autorisé à parler de ce couteau dont le seul nom rendait Clouet plus odieux : ce que je voulais. Au reste, cet homme, qui eût mérité la roue, alors qu'on venait de pendre deux pauvres diables accusés et convaincus d'avoir forcé un tronc d'église, cet homme jouissait de l'impunité.

Ici, c'est évidemment le révolutionnaire, le Père Duchesne qui intervient, mais avec une apparence de logique.

— On invoqua contre moi Dieu et le Diable, s'écrie-t-il. Et il s'étend, non sans complaisance, sur la cérémonie du

monitoire lancé par le grand-vicaire de la cathédrale avec un appareil destiné à frapper de terreur la population. Chacun se barricadait chez soi ; et, la nuit, les «c fier-à-bras », les bouchers, armés de leurs grands couteaux, couraient par la ville, à la recherche du loup-garou.

Là encore, nouveau dialogue, nouvel assaut d'érudition entre les deux compatriotes, pour expliquer à M"" Hébert l'irruption imprévue de ces bouchers « espèce d'hommes brutale et même féroce ».

Tous les ans, paraît-il, à la petite Fête-Dieu, cette corporation défilait, à la procession, avec ses chiens et le couperet au poing « en mémoire de l'assistance que les bouchers avaient prêtée, en 1500 aux catholiques contre les calvinistes, alors très nombreux et très puissants dans le pays ».

Desgenettes se rappelait avoir vu un gentilhomme, descendant d'un certain Malèfre, qui avait commandé, le premier, les bouchers, marcher à la tête de ses hommes, l'épée haute et le bras nu. On avait fini par supprimer du cortège les chiens, qui étaient affolés et mordaient parce qu'on leur marchait sur les pattes, ou bien qui poussaient des hurlements effroyables, chaque fois que les couleuvrines du château tonnaient pour « saluer le Saint-Sacrement ».

1. Souvenirs de ta fin da XVHfr siècle, etc. ou Mémoires de B.D.G., 1835- 183Q. Tome II, p. 247. — Cette date erronée (Calvin naquit en 1509) est rectifiée par M. L. Duval : il faut lire 4560.

Hébert prétendit que le bailliage d'Alençon Pavait condamné au bannissement, mais que le Parlement de Rouen avait réformé l'arrêt.

Nous avons vu, au contraire, d'après les documents publiés par M. Du val, combien fut clémente la première juridiction, et que si la seconde en modifia le jugement, ce ne fut certes pas au bénéfice d'Hébert.

Les suites d'une condamnation.— Misère en province, misère A Paris.— Aux Variétés Amusantes : un théâtre à la mode. — Hébert vola-t-il la caisse ?— Le certificat du citoyen Gaillard.

En tout cas, le procès, qui avait duré plus de quatre ans et qui s'était terminé à la confusion du « clerc en pratique », dut laisser, dans cet esprit, déjà nerveux et irritable, un levain de rancune, qu'allaient développer encore les difficultés de la vie, loin du foyer familial.

Si la justice, à cette époque et dans ce pays, n'expédiait que fort lentement les plaideurs en instance devant les tribunaux, elle les actionnait sans relâche, en paiement des amendes et autres frais, une fois qu'ils étaient condamnés. Hébert l'apprit à ses dépens. Sa famille n'avait qu'un bien médiocre; elle dut vendre toutes ses propriétés pour liquider ce malencontreux procès. De ce fait, Hébert fut complètement ruiné.

Il ne fit que passer à Rouen ; il n'y trouvait pas le terrain que convoitaient ses ambitions. On lui offrit cependant un emploi en Chine. C'est un peu l'histoire de tous les hommes de la Révolution. Dans les dernières années du xviir siècle, la culture, intensive, des intelligences et des appétits prédisposait à l'expatriation. Hébert en eut la velléité. Il consulta sa mère : « Vaincre ou mourir, lui disait-il, est ma devise. » Il était encore sous l'impression de démarches qu'il avait inutilement tentées auprès de son cousin Hérambert, pour en obtenir la modique somme d'un louis *.

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