A. Matba. Hébert avant le 10 août
« J'ai pris toutes sortes de prétextes, dit-il, pour l'engager à me le donner ; je lui ai d'abord mandé que je voulais me faire recevoir avocat, ensuite que j'étais très malade et qu'il me fallait de l'argent. Il ne m'a point répondu. »
Nos modernes connaissent cette âpre poursuite du besogneux après la pièce de cent sous, poursuite que leur argot a dénommée tapàge. Hébert en définit, d'un ton navré, la douloureuse urgence:
— J'en aurais grand besoin; je dois trois mois de loyer, et je ne gagne pas de quoi vivre.
Puis, la grande ville l'attirait. Lui aussi croyait, comme les naïfs qu'il plaisantera plus tard dans le Père Duchesne, que « les alouettes vous y tombent toutes rôties ». Il y courut, mais pour « y tirer le diable par la queue », ainsi qu'il l'avouera par la suite, à Desgenettes.il semble, à lire sa fameuse Réponse à Camille Desmoulins1, qu'il ait été piqué de la tarentule dramatique, lors de son arrivée à Paris. Il présenta au théâtre des Variétés amusantes, dirigé par Gaillard et Dorfeuille, c quelques essais dramatiques » qui, vraisemblablement, ne sortirent pas des tiroirs de l'administration; car nous en avons vainement cherché les traces dans les annuaires dramatiques du temps.
De guerre lasse, Hébert obtint des « entrepreneurs » un emploi « dans les administrations », une « petite place de buraliste », rappelait-il à Desgenettes. Ouvrit-il les loges, ou délivra-t-il des contremarques, comme l'affirmèrent plus tard ses adversaires, dans un théâtre, où il avait espéré captiver, par la puissance de son génie, l'âme des foules? Certains de ses biographes prétendent qu'il y fut <c contrôleur, chargé de la location des loges ». Lui, Hébert, ne précise pas. Toujours est-il que sa situation infime, qu'il avoue sans la définir, dut abreuver d'amertume une vanité ombrageuse, servie par des prétentions presque légitimes ; car le nouveau commis, quoique petit et fluet, était un joli garçon, de figure douce et fine, à l'air souriant, aux manières polies,
1. J.-R. HioEAT auteur du P. Duchesne à Camille Desmoulins et Compagnie
aimables et courtoises, se tenant fort bien et s'exprimant avec une certaine distinction.
Quand il entra aux Variétés, en 1786, les « entrepreneurs » venaient de transporter le siège de leur industrie au Palais-Royal. En attendant que l'architecte Louis leur eût construit la salle de spectacle qui devait s'appeler, quelques années plus tard, le Théâtre de la République, ils en avaient ouvert une, provisoire, sur remplacement du Parterre d'Ènèe. C'était une grande bâtisse en bois, un peu longue, mais bien distribuée, qui « se terminait en verdure » et s'éclairait à l'aide d'un lustre tout semblable à celui de la Comédie-Française. Elle avait rapidement conquis les faveurs du public élégant. Son répertoire, pour être un peu risqué, n'en était pas moins fort amusant; il comptait, parmi ses fournisseurs, des auteurs fréquemment applaudis, tels que Guillemin, Dorvigny, Dumaniant, Pujoulx, Sedaine neveu et Mm* de Beaunoir. Les interprètes n'étaient pas non plus les premiers venus ; c'étaient Volange, Bordier, Beaulieu, Baroto, Dumaniant, Michot, Duval, Saint-Clair, Maillé, Boucher. De sémillantes actrices, qui étaient en même temps d'habiles comédiennes, les Forest atnée, les Tabrèze aînée et cadette, les Prieur, les Ficat, lesRoubeau complétaient agréablement cette troupe d'élite.
Les grands seigneurs et les dames de « première qualité » se donnaient volontiers rendez-vous dans les petites loges des Variétés Amusantes. Les petits-maîtres et les demi-castors y venaient exhiber les dernières nouveautés de la mode. Les femmes entraient, fi ères et hautaines, la tête chargée de leurs immenses chapeaux à la caisse d'escompte, c'est-à-dire sans fond, comme ladite caisse, ou surmontés de plumes tournant comme des girouettes à tous les vents. Leurs robes, à grands falbalas, se compliquaient, en arrière des hanches, de monstrueux paniers qui leur donnaient un faux air de Vénus hottentotes.
Les hommes se présentaient, l'épée au côté, le chapeau négligemment jeté sous le bras, et leur toupet poudré, accompagne de boudins symétriques, ou flanqué d'ailes de pigeon. Leurs habits, de drap fin ou de taffetas, étaient galonnés,
HÉBERT BT LA COMMUNE
brodés ou mouchetés; et de chaque poche de leur veste, en soie ou eu satin, descendaient presque sur la cuisse des chaînes de montre renforcées de toute espèce de breloques.
Quels ne durent pas être les rancœurs et les accès de sombre jalousie de l'humble employé, quand, du fond de la niche obscure, où le retenaient ses fonctions, il voyait un tel débordement de luxe et une telle fougue de plaisir se déchaîner dans ce milieu, toujours si attirant, du théâtre 1 11 avait soif de toutes ces voluptés et il n'y pouvait porter ses lèvres. Que de fois le Père Duchesne crachera plus tard sa haine et son mépris sur les « mirliflores à culottes étroites et habits carrés », sur les € jolies coquines », sur les « muscadins » qui paradent au Palais-Royal ou qui peuplent les foyers des petits théâtres 1 Ce sont tous des contre-révolutionnaires pour le féroce marchand de fourneaux. Évidemment on assiste là à l'explosion de rancunes longuement accumulées.
Et comme on sent bien que l'implacable Camille Desmoulins a connu, mesuré et sondé la profondeur et l'acuité de cette blessure encore saignante, lorsqu'il rappelle, cinq ans après, à l'homme devenu son irréconciliable ennemi, ces misérables fonctions, pour lui jeter à la face le vol, tant de fois reproché à Hébert, au profit d'une « coquine », qui le trahit, peut-être, le lendemain l
Mais Hébert protesta toujours contre une telle imputation. Quand Camille la lança dans son Vieux Cordeiier 4, affirmant que le « donneur de contremarques > avait été chassé du théâtre comme caissier infidèle, Hébert lui répliqua qu'il était sorti des Variétés, la tête haute, avec l'estime de tous: « ... Je quittai, dit-il, cette occupation à la fin de 1788, et sans doute avec les regrets de l'entreprise, puisque le régisseur et les directeurs firent des démarches réitérées pour m'engage r à y rentrer. J'ai entre les mains vingt lettres qui l'attestent.
« Je ne puis, mon cher Hébert, pardonner ni définir votre obstination, m'écrivait le citoyen Gaillard, entrepreneur de