Chronique de Paris» n° du 20 juillet
couvrit encore sur la flèche de la Sainte-Chapelle 1 une couronne royale, « la veille du 10 août », de cette féte de la Constitution, qui devait sanctionner, sous le patronage de la Montagne victorieuse, le pacte d'union entre Paris et les départements. Marat avait eu son apothéose; la Commune aurait aussi la sienne, après « une explication fraternelle » avec les députés de la province *.
Et c'était en prévision de cette prétendue journée de paix et de réconciliation, qu'Hébert redoublait de rage dénonciatrice, surtout dans les sociétés populaires 1
Au club des Jacobins, le 21 juillet, il poursuit vigoureusement la campagne qu'il a inaugurée dans le Père Duchesne, non seulement contre Custine mais contre ses partisans : « Ces amis secrets qui cherchent à le soustraire à la vengeance des lois, s'écrie-t-il, qu'ils tremblent l »
L'exemple de Danton et de Lacroix, « ces législateurs égarés, s'ils ne furent vraiment qu'égarés », est là pour effrayer ceux qui défendent les suspects. Au reste, la destitution de Custine ne serait qu'un remède insuffisant. Ce sont tous les nobles qu'il faut chasser de l'armée. Le peuple le demande. Allons le demander à la Convention et déclarons-nous en permanence, tant que l'Assemblée ne nous aura pas accordé cette satisfaction.
— Oui, oui, nous irons tous I
— S'il faut un successeur à Marat, continue Hébert au milieu des applaudissements, s'il faut une seconde victime, elle est toute prête, c'est moi. Pourvu que j'emporte, en tombant, la certitude d'avoir sauvé la patrie, je m'estimerai encore trop heureux ; mais, plus de nobles ! plus de nobles !
La salle entière se lève et l'acclame.
— Jacobins, peuple qui m'entendez, conclut Hébert, je m'attendais à ce sublime élan. Je savais bien qu'il existe parmi vous de zélés défenseurs de la liberté. Aussi je ne désespérerai pas de ma patrie tant qu'il existera des Jacobins. Je propose donc que douze ou six d'entre vous soient nommés pour
1. Annules de U République. Séance da Conseil général do 3 août. 1, Le Pire Duchesne, n* 255.
aller sur-le-champ au Comité de Salut public demander la destitution des nobles des emplois civils et militaires
Aux Gordeliers, le 25, Hébert revient sur ce sujet irritant que Custine a pu trouver des avocats jusque dans la Montagne. « Thuriot, dit-il, a été le premier à prendre le parti de ce scélérat au Comité de Salut public *. »
Or, dans ces jours d'angoisse, où les armées républicaines essuyaient échec sur échec en Vendée, l'opinion publique apprenait la triple capitulation de Mayence, de Condé et de Valenciennes. Et l'homme qu'elle rendait responsable du sort de ces trois villes, « le général Moustache », comme lo Père Duckesne aimait à nommer Custine, courait, à Paris, les tripots du Palais-Royal et les coulisses des théâtres, fort de l'appui que lui prêtaient certaines sections I Eut-il l'imprudence de dire « qu'il faisait des papillotes des décrets importuns de la Convention » ? Toujours est-il que, sur un ordre du Comité du Salut public, « il fut happé comme un renard dans le traquenard, à son arrivée de la Comédie Italienne, où les coquines des loges lui avaient fait les yeux doux * ». Et le Père Duchesne enjoint à la Convention de prendre désormais toutes ses dispositions pour que « pas un n'échappe au rasoir national >. Comme les aristocrates € ont recommencé leurs farces dans les boulangeries, il faut que les bandits qui composent les états-majors des armées soient rappelés et mis en lieu de sûreté », qu'on arrête dans toute l'étendue du territoire de la République « les suspects, qu'on les enferme dans des caves ou dans des églises, comme je l'ai déjà demandé et que le canon, chargé à mitraille, soit braqué dans tous les lieux où ils seront détenus... * >
En même temps, Hébert dénonçait au Conseil général un nouveau complot des «êtres au marc d'argent », pour expulser des sections les vrais sans-culottes. Ils ont sur eux des listes de proscription ; et, ce qui est à craindre, c'est leur or,
i. Aolard. La Société des Jacobins. Séance du 21 juillet 1793. S. Courrier Universel, n4 du 2? juillet.
leur argent, leurs poignards, leurs poisons, et surtout < leur patriotisme affecté 1 ».
Certes, en face d'une situation qui n'eut d'égale dans notre histoire que colle de ces époques lamentables — la guerre de Cent ans et les désordres de la Ligue — où notre malheureux pays se débattait autant contre ses propres enfants que contre l'ennemi du dehors, la Convention devait à la Patrie et se devait à elle-même de faire jouer tous les ressorts d'une indomptable énergie. Elle ne resta pas au-dessous de sa tâche. Mais, faut-il le dire, si la plupart des mesures qu'elle vota étaient justes et nécessaires, certaines, inutiles et vexatoires, même arbitraires et cruelles, semblent n'avoir été adoptées par elle que sous la pression des clubs, du Conseil général, des journalistes révolutionnaires, et surtout d'Hébert, qui s'en était arrogé déjà la triste initiative.
C'est ainsi que, le 1" août, sur le rapport du Comité de Salut public, renouvelé depuis le 10 juillet a,la Convention avait décrété : la mise en jugement de la Reine ; la confiscation des biens des émigrés au profit de la République ; la destruction des sépultures royales à Saint-Denis ; la fermeture des barrières de Paris pour quiconque ne justifierait pas d'une mission publique ; l'incendie de la Vendée ; l'arrestation immédiate des étrangers de nationalité ennemie, non domiciliés en France. Louis XIV, lui, les faisait incarcérer à la Bastille. Le nouveau régime était à la hauteur de l'ancien.
Toutefois, ces mesures de rigueur se fussent encore défendues, si, comme le bruit s'en était répandu un instant, la fête du 10 août eût été suivie d'une amnistie générale. C'eût été de la bonne et sage politique.
Mais les démagogues n'entendaient pas lâcher leur proie. Le Père Duchesne s'indigne : il dénonce cette mesure de clémence comme le pire des complots ; et Marat, qui lui avait déjà apparu en songe, pour recevoir son serment de marcher toujours sur les traces de l'Ami du Peuple, malgré
1. Annales de U République française. Séance de la Commune du 30 juillet.