Annale* de U République française, 6 novembre
fois de plus l'influence très réelle du Père Duchesne dans les milieux militaires, eu dépit même du haut commandement 1 :
« Après le 31 mai, le Comité (de Salut public) manifesta l'intention d'envoyer des papiers publics aux armées. Des fonds furent mis à la disposition du Conseil qui en assigna pour cet objet. La feuille du Père Duchesne, le Journal des Hommes libres,le Journal Universel et plusieurs autres furent envoyés. Le but était d'empêcher les soldats de s'engouer de leurs généraux S. et de leur présenter l'aristocratie sous les couleurs odieuses qui lui appartiennent. La feuille du Père Duchesne semblait destinée à ce but. Les soldats ne virent que cet objet transcendant et ne firent aucune attention à tout ce qui n'était pas cela. Aussi l'esprit des armées est-il resté bon sans altération. L'on était loin de supposer les mauvaises intentions' de Fauteur qu'on a déj couvertes et que les patriotes n'ont connues que par la procédure. La feuille était généralement accueillie par les patriotes ; les bataillons, les généraux, les représentants en étaient contents. Ce qui était même propre à rassurer, c'est que les représentants près des armées n'en auraient pas manqué d'en supprimer la distribution, s'ils avaient reconnu qu'elle produisait un mauvais eflet. On sent, d'après cela, que je n'aurais pu ordonner cette suppression, sans me mettre beaucoup de personnes à dos et qu'il m eût fallu un ordre supérieur pour cela 4. »
De tous les journaux qui coopéraient avec le sien àdésaffectionner les soldats de leurs chefs, Hébert n'excepte guère que Y Universel àe sa réprobation. Dans un article où il malmène, avec sa mauvaise foi coutumière, « M. Barère de Vieuzac » et le < cafard Gambon » coupables, à son sens, de s'être opposés au ravitaillement de Paris par la municipalité, il
1. Papiers trouvés chez Robespierre (Paris 1828, 3 vol.). T. II, p. 334.
2. La terreur du césarisme, ou tout au moins du général victorieux, a tenu toutes les Assemblées Nationales qui se succédèrent depuis mai 1789, et principalement la Convention: il y aurait un livre à écrire sur ces manifestations parlementaires.
3. Robespicrro accusait les Hébertistes d'intelligence avec l'étranger.
4. Bouchotte plaide les circonstances atténuantes. Notes et pièces justificatives.
fait force compliments au rédacteur du Journal Universel, Audouin, le gendre de Pache. Son «compère», comme il l'appelle, « journaliste de son acabit >, a dit du bien, dans sa feuille, du Père Duchesne;et le Père Duchesnelui en exprime toute sa satisfaction *.
Par contre, le 8 novembre, à la tribune des Jacobins, Hébert demande que la Société dénonce au Comité de Sûreté générale un des clients de Bouchotte, V Anti-fédéraliste, qui est le père des fédéralistes, «c attendu que les publicistes payés par Roland pour leurs journaux n'en peuvent faire pour les patriotes ». C'était un concurrent de moins aux largesses du budget ministériel. Dans la même séance, Hébert tentait une exécution analogue sur un autre de ses co-partageants, Laveaux, le directeur du Journal de la Montagne. Mais le morceau était de digestion plus difficile. Laveaux était un publiciste de talent, qui avait fait ses preuves d'irréprochable républicain, à telle enseigne que le club des Jacobins l'avait choisi, pour rédiger son moniteur officiel, le Journal de la Montagne. Mais Hébert, qui était au plus fort de sa campagne contre l'esprit religieux, reprochait à Laveaux < d'avoir ouvert sur Dieu, un être inconnu, abstrait, des disputes qui ne convenaient qu'à un capucin en théologie ».U l'accusait, en outre, d'avoir inséré dans le même journal des correspondances représentant les Suisses comme hostiles à la République.
Laveaux, écœuré, déclara qu'il renonçait à la rédaction de sa feuille 1 ; et, le lendemain, Hébert proposait de le rem* placer par le conventionnel Charles Duval, « l'auteur d'un des meilleurs journaux de Paris, le Petit Républicain. » Sur sa motion, la Société accepta la combinaison et arrêta que le bénéficiaire en serait avisé *.
Hébert n'apportait pas moins d'acrimonie à la censure des gens et des choses de théâtre.
2. Au lard. La Société des Jacobins. Séance du 8 novembre 1793.
3. Au lard. La Société des Jacobins. Séance du 9 novembre. La feuille de Duval portait le titre de Journal des hommes libres on le Républicain, — Ce fut Aristide Valcour qui remplaça Laveaux à partir du 19 novembre. — Notes et pièces justificatives.
D'après Auger, qui assista, en personnage muet, comme tant d'autres de ses contemporains, au drame de la Révolution, « Chaumette et le Père Duchesne étaient investis de la surveillance et de la police des théâtres *. » Nous avons vu comment Hébert en comprenait la liberté, lors des tumultueuses représentations de Y Ami des Lois, de la Chaste Suzanne et de Paméla. Le Père Duchesne nous apprendra sa sympathie et ses préférences en matière d'art et d'artistes \
Le vieux marchand de fourneaux, satisfait de sa Jacqueline, veut la mener à la Comédie :
— Où çà, mon vieux ?Aux Grands danseurs de corde ?
— Non pas, Jacqueline, un pareil spectacle est indigne des républicains.
— Aux Comédiens du Roi ?
— Cette bande de muscadins est à l'ombre pour avoir voulu gouailler la sans-culotte rie.
— Au spectacle gratis où on vous prie d'entrer parce qu'il est toujours vide ?
Jacqueline désigne sous cette dénomination le théâtre qu'avait ouvert la Montansier, rue de Richelieu, en multipliant, pour se créer une clientèle, les entrées de faveur.
Le Père Duchesne bondit à ce nom détesté. Eh quoil hurlet-il, la Montansier! « cette balayeuse de coulisses!» Et, làdessus, il raconte, avec ce luxe de détails mensongers, qui ne lui font jamais défaut, quand il s'agit de la reine, les honteuses complaisances de la directrice du théâtre de Versailles, ouvrant sa petite loge aux caprices de Marie- Antoinette. Puis il la montre suivant « le traître Du mouriez à Bruxelles », et jetant le discrédit sur les assignats; de ce fait, elle devrait être € raccourcie». Elle a osé demander 80.000 livres à la Convention, alors que les décors de son théâtre ont été confectionnés aux dépens des chemises des patriotes. Au surplus, la Convention ne doit pas souffrir à côté de la Bibliothèque Nationale une salle de spectacle qui tôt ou tard y
1. Acow. Physiologie du Théâtre, 1829, t. I, p. 80. S. Le Pèrt Duchesne, n* 810.
mettra le feu et détruira ainsi le monument le plus précieux de l'esprit humain.
Finalement, le Père Duchesne se décide à conduire Jacqueline au Théâtre de la République et au Grand Opéra. 11 est certain que leur répertoire était marqué au coin de la plus pure littérature révolutionnaire, esthétique qui, par parenthèse, n'a rencontré jusqu'ici que de très rares admirateurs.
Au Conseil général, Hébert et Ghaumette avaient mené la même campagne contre la salle de laMontansier. Celui-ci avait dénoncé le danger de ce voisinage pour la Bibliothèque Nationale, et celui-là l'eflronterie de la directrice qui s'était permis de lui « offrir une loge pour le faire taire » *.
Les deux compères avaient une singulière façon d'adapter les drames de la politique aux jeux du théâtre, s'il faut en croire les confidences de Prudhomme.Tant que dura le procès des Brissotins, ils ne manquèrent pas une audience. Ils avaient amené avec eux « un jeune dramaturge des boulevards » que Chaumette faisait asseoir « dans le parquet en face des accusés, pour en faire représenter les caricatures sur le théâtre de Nicolet » \
1. Annales de U République française, n* du 17 norembre 1793.
3. Prudbommb. Crimes de la Révolution française, t. V, p. 117 et suiv.
Athéisme officiel. — Hébert en est un des premiers zélateurs. — Scène de violence contre Gobel, archevêque de Paris. — Son abjuration à la Convention — Le culte de la Raison à Notre-Dame. — Une féte de Fous en 1793. — Extermination de reliques. — Celles qu'adore Hébert.
A cette heure même, sur le théâtre de la Révolution, les deux protagonistes jouaient une action autrement tragique, ils réalisaient, dans une mise en scène qui souilla de toutes les turpitudes un des monuments les plus respectés de Paris, un projet depuis longtemps élaboré, étudié, mûri en leur cerveau : digne couronnement de cet édifice d'anarchie politique et sociale, d'où ils rêvaient d'asservir la France à leur abjecte domination.
11 ne leur suffisait plus de traquer et de persécuter le prêtre, — nous avons vu avec quelle fougue brutale s'y employait le Père Duchesne, — ils voulaient encore anéantir dans les consciences toute croyance religieuse. Ils la remplaçaient par un athéisme imprécis, d'un symbolisme philosophique, où s'amalgamaient le scepticisme de Voltaire, l'incrédulité de Diderot, le matérialisme de d'Holbach et le naturisme sentimental de Rousseau. Leurs coreligionnaires politiques de la Commune, des Jacobins et des Cordeliers avaient adopté, comme une religion nouvelle, ce dogme grossier qui autorisait toutes les folies et tous les vices. Hébert et Chaumette comptaient donc au nombre de leurs adhérents ce dément sanguinaire qu'était le jeune Vincent, chef aux bureaux de la guerre ; l'imprimeur Momoro ; l'extravagant Dollot d'Herbois;Fouché, Laplanche et Carrier, les représentants en mission ;Ronsin, général de l'armée révolutionnaire
et le baron prussien Anacharsis Gloots, dénommé « l'orateur du genre humain ». Singulier personnage que cet Allemand fourvoyé dans une assemblée française, où se coudoyaient d ailleurs les nationalités les plus diverses ! Ce panthéiste, qui eût voulu faire revivre la doctrine cosmique de Lucrèce, fut surtout le grand précurseur de l'Interaationalisme. Il aspirait à fonder une République universelle, dont Paris, « ce Vatican de la raison », eût été la capitale.
Cette « faction », à laquelle Hébert laissa son nom, était, au dire de Baudot, « très nombreuse et beaucoup plus redoutable qu'on ne le pense communément... Il y avait peu d'hommes de mérite dans ce congrégat populaire. Cependant, Sylvain Maréchal, Valentin Haûy, frère du minéralogiste, le médecin Leimery passent pour avoir été attachés à ce système bizarrement populaire qui blesse toutes les convenances d'une société civilisée *. »
Chez des hommes du xvm' siècle, élevés à l'école des philosophes et des encyclopédistes, cette poussée d'athéisme n'a rien qui doive surprendre ; même dans les rangs des aristocrates, les incroyants étaient légion. Mais, chez les Hébertistes, la négation absolue de toute religion était aussi bien la conséquence d'une politique que le résultat d'une conviction. Chaumette qui avait — ironie singulière de U destinée! — la face et les allures d'un « calotin » \ voyait surtout dans le prêtre l'éternel réactionnaire. Et ce fanatique à rebours, qui eût inscrit volontiers le clergé en bloc sur ces listes de suspects qu'il ne trouvait jamais assez longues, avait des accès de bonté et des crises de mysticisme ressemblant de fort près aux extases religieuses d'un illuminé.
Il n'en allait pas de même d'Hébert. Il haïssait, dans le prêtre, et l'ennemi-né de la Révolution, et l'homme revètn d'un caractère sacré. Il le haïssait, non pas avec l'exaspération convaincue d'Anacharsis Cloots, mais avec cette féro-
1. Notet de B&udot le Conventionnel (édition de M- E. QuineL 1895), p. 241.
2. Cet hommo vertueux était d'une moralité plus que douteuse. Voir 1* publication récente de la Révolution française, Les papiers de CAsnmsia» édités par M. Brœsch (1908).
HÉBERT BT LA COMMUNE 345
cité froide et pondérée du maître tourmeateur qui s'entend à faire souffrir sa victime. Hébert n'avait pas oublié non plus les rancunes inassouvies de l'adolescent contre le clergé d'Alençon, ni la mauvaise humeur du mari contre l'admiration à peine dissimulée de Françoise Goupil pour l'abbé Fauchet. La lecture du Père Duchesne démontre de reste comment sur cette animosité personnelle se greffe et se développe une campagne d'extermination générale contre les « calotins ». On compterait les numéros où ne résonne pas ce cri de guerre. Il redouble d'intensité à l'heure où se décide le sort des Girondins : « A toi, b... de calotte! » vocifère le Père Duchesne , à la nouveUe de la « déprêtrisation » qui se propage dans les départements. Et son article, une apologie ampoulée de l'œuvre de Voltaire et de Rousseau, rend hommage en même temps aux missionnaires de la Convention, « Laplanche et Fouché, qui viennent de donner, dans la Nièvre, le dernier coup à la cagoterie *». Le Père Duchesne en porte un, lui aussi, à la mémoire de Fauchet, le jour où il se vante d'avoir assisté au défilé funèbre des « Brissotins ». Il est allé, sous un costume de « calotin, tirer les vers du nez » au prêtre en marche vers Péchafaud ; et Fauchet lui a confessé qu'il « ne croyait en rien à ce qu'il a enseigné * » : calomnie gratuite démentie par le témoignage de l'Histoire !
C'est alors que les Hébertistes jugent l'heure propice pour écraser définitivement le catholicisme. Dulaure a tracé, dans une mise en scène mélodramatique % le récit de cette nuit du 6 au 7 novembre, pendant laquelle Lullier, le procureur-syndic du département, Chaumette, Momoro, Hébert se transportent chez 1 evêque constitutionnel de Paris, Gobel, lui enjoignant, avec menaces, de se rendre, le lendemain, à la séance de la Convention, d'y faire abjuration de la religion catholique et de déclarer que tout ce qu'il avait enseigné jusqu'alors était un tissu d'absurdités.
— Tu le feras, lui disent-ils, ou tu es mort.
i. Le Père Duchesne, n* 301.
*. Le Père Duchesne, n° 305.
3. Di'lauhb. Esquisses historiques, etc. Paris, 1853, 5 vol. t III, p. 53.
Le vieillard pousse des cris lamentables, se jette à leurs pieds, les prie, les conjure, les larmes aux yeux, de lui épargner cette flétrissure ; ils sont inexorables.
Qu'Anacharsis, comme le rapporte une autre version, ait tout simplement instruit Anaxagoras, qu'il avait amené par la... persuasion Gobel à se démettre de ses fonctions, « pour ne reconnaître d'autre culte que celui de la Raison >, c'est fort possible. Ce baron prussien, qui regrettait que tous les prêtres n'eussent pas été « septembrisés » en 1792, avait sans doute des moyens de persuasion irrésistibles. Mais ce qui s'explique moins, c'est que l'évôque de Paris ait cru devoir faire précéder sa visite à la Convention d'une lettre, où il reconnaissait qu'en sa qualité de « prêtre, de curé, il avait été charlatan, mais charlatan de bonne foi : s'il avait trompé, c'est qu'il avait été trompé lui-même ».
On sait tous les détails de cette piteuse abjuration, sous l'œil de Pache, de Chaumette et de Lullier, escortés par Momoro, l'orateur de la députation. Non sans une certaine mélancolie, disent des témoins de la scène, Gobel abdique ses fonctions épiscopales ; il en dépose les insignes, la croix et l'anneau, sur le bureau du président. Les grands vicaires imitent son exemple. Chaumette, avec cet enthousiasme débordant de lyrisme qui ne lui fait jamais défaut dans les grandes occasions, demande que « le jour de la Raison » ait sa place dans le calendrier républicain. Et naturellement la Convention obéit à cet ordre de la Commune. Seulement le président Laloy, en politicien prudent, accepte le culte de la Raison, en l'associant à la reconnaissance de l'Être suprême. Puis il donne au renégat le baiser fraternel ; et Gobel, salué par les frénétiques applaudissements des tribunes, s'éloigne avec ses grands vicaires, le bonnet rouge sur la tête : triste exemple de l'abaissement des caractères qui ne devait pas sauver le prêtre apostat de la guillotine.
Les Hébertistes ne perdirent pas une minute pour substituer une religion nouvelle à l'ancienne. Sur lo réquisitoire de Chaumette, la Commune arrêta que, le 10 novembre, le culte delà Raison serait célébré à Notre-Dame. Ce fut une cérémonie symbolique dans un temple, érigé sur une Mon-
tagne et dédié à la Philosophie, édifice d'où sortait la Liberté, venant recevoir les autorités constituées, aux sons de la musique, officielle, de Gossec. Ce cortège se rendit de Notre-Dame à la Convention. Sur un pavois enguirlandé de chêne, trônait la déesse de la Raison, MIU Maillard, de l'Opéra, majestueuse dans Penvolement de sa chlamyde d'azur, et les cheveux épars sous le bonnet de la liherté. En patriote qui venait de terrasser le monstre du fanatisme, Ghaumette donna libre cours, devant l'Assemblée, au flux de son éloquence allégorique. Il eut cependant, lui qui ne sacrifiait pas aux Grâces, un mot aimable pour sa divinité favorite, représentée par < cette image animée, chef-d'œuvre de la nature ». Et il désignait à l'admiration de tous l'opulente beauté qu'était l'actrice du Théâtre des Arts. Le président s'empressa aussitôt d'embrasser M1U Maillard et avec plus d'enthousiasme, paraît-il, qu'il n'en avait montré pour Gobel. Ce fut alors que Chaumette, soucieux de consacrer par une sanction éclatante le triomphe de son parti, demanda que l'église métropolitaine fût officiellement vouée au culte de la Raison. Le « frocard > Chabot, qui avait tout à se faire pardonner, en présenta la motion, que la Convention, toujours servile, convertit en décret.
Ces pratiques, ridicules chez des libres penseurs qu'offusquaient les cérémonies de l'Église catholique, ne suffirent bientôt plus à la propagande hébertiste. Et c'est là qu'on reconnaîtra l'influence prédominante de ce mauvais berger, <pii ne chercha jamais à étendre sa popularité et à consolider son crédit, qu'en faisant appel aux sentiments les plus bas et aux passions les plus grossières de l'humanité. Hébert avait tour à tour poussé et applaudi à la spoliation des églises, à la destruction des ornements du culte, aux actes de vandalisme, qui, sous prétexte d'anéantir jusqu'aux traces du fanatisme, mutilaient des œuvres d'art. Il avait assez témoigné « sa grande joie de voir tomber les magots et les magotes d'église * » ; il lui fallait un avilissement et une profanation plus ignobles de la religion catholique que Pa-
postasie de Gobel « qui avait fait manger du fromage aux dévotes », que la fête trop froide de Notre-Dame et que la procession théâtrale des autorités constituées à la Convention ». Les gaietés de la guinguette à la Courtille, les t ribotes où Tonsef... des pilles entre bons b... », l'orgie populacière dans ce qu'elle a de plus écœurant, en un mot toutes ces scènes ultra-réalistes qui épanouissent la rate du Pèrt Duchesne, ce fut la fête de la Raison, telle que la comprenait Hébert et telle que la virent, en novembre 1793, les sanctuaires de Notre-Dame et de Saint-Eustache.
Devons-nous rappeler les bacchanales à travers rues, derrière des chars de carnaval, menés par des Conventionnels et des filles en chasubles, pendant qu'on brûlait en place de Grève des livres d'heures, des crucifix et des reliques ; bacchanales prolongées dans la nef des églises, aux sons discordants des tambours, des trompettes et des orgues, et se ruant, autour du chœur, à des tables qui s'effondraient sous le poids des victuailles. Hommes et femmes, enfants et vieillards se pressaient gloutonnement à ces banquets civiques, où, stupides adorateurs de la nouvelle divinité, ils éructaient leurs dernières litanies, entrecoupées de blasphèmes, dans les hoquets de l'ivresse ou dans les spasmes de la débauche. Ainsi, à cinq siècles de distance, en cette même cathédrale à peine ouverte à la ferveur religieuse, la trop fameuse Fête des fous déroulait, en des messes burlesques, ses cyniques saturnales, sous les yeux indulgents d'un clergé qu'amusait cette impure dévotion.
Chaque jour, les nouvelles des départements apportaient l'écho de ces processions caricaturales, où les acteurs, affublés de vêtements sacerdotaux, poussaient devant eux des mulets pliant sous le faix des bénitiers, des encensoirs, des chandehers et des vases d'autel. De Lyon, reconquis par les républicains, et dont le Père Duchesne ordonnait à la Convention de « raser les nids d'aristocrates ' », de cette ville rebelle que Fouché, Collot d'Herbois et Ronsin, celuici à la tête de l'armée révolutionnaire, devaient couvrir de
sang et do ruines, on recevait le récit d'une fête, d'un éclat extraordinaire, dans laquelle le fanatisme, représenté par un âne mitré, avait été à jamais anéanti.
De son côté, avec Chaumet te, Hébert poursuivait, à Paris, la destruction systématique des talismans naïfs, que la religion proscrite exposait jadis à la vénération des fidèles. C'est ainsi qu'il présentait au Conseil général < les yeux des apôtres en poix-résine, un morceau de la robe de la Vierge en soie, doublée de taffetas, un morceau de la verge d'Aaron et un grand nombre de jambes des plus fameux saints du paradis ». Et le facétieux fonctionnaire ajoutait : « Tous ces objets seront déposés aux Archives jusqu'à ce qu'il y en ait une assez grande quantité pour faire un feu de joie \ »
Mais cet ennemi des pratiques superstitieuses était un fétichiste à sa façon. Il avait fait construire une « arche en verre » pour y déposer la pétition du Champ-de-Mars. Ce récipient affectait la forme d'un c tombeau », pour rappeler le sort de la plupart des signataires. Et, sur l'arrêté de la Commune, il fut placé « au-dessous de la tribune des orateurs ». Ne fallait-il pas contempler sans cesse « les noms de ces premiers martyrs de la liberté d'opinion ?» Et, larmoyait Hébert, « le nombre en est incalculable ».
19 Annales de U République, n» du 15 novembre 1793.
Plan de désorganisation conçu et dressé par Hébert. — Son système d'épuration. — Attaques contre les représentants en mission. — Protecteur de Jourdan, H. ibert se déclare contre les Duquesnoy. — Robespierre les défend, comme membre du Comité du Salut public, mais sans attaquer de front Hébert. — G jlui-ci est pourtant convaincu de mensonge ; sa palinodie. — Il prend à partie Thuriot, Chabot, Baiire.— Dufourny se joint à lui. — Déroute de Chabot. — Hébert contre Rouen.
Le pimphlétaire policier, Méhée, qui, pour être un violent et un passionné, n'en a pas moins du sens et de la perspicacité, définit Hébert « un monstre crapule use ment avide de pouvoirs et d'argent, voulant renverser l'ordre de la République pour arriver à ses fins 4». En effet, tous les actes de si politique, tous les efforts de sa polémique tendent à la désorganisation des pouvoirs existants, à l'avilissement de l'autorité, à la déconsidération des hommes de gouvernement. Il semble qu'il s'exerce — qu'on nous passe l'expression familière — à un jeu de massacre. Car, en dehors de sa bande, combien peu de têtes a-t-il respectées même à la Montagne, aux Jacobins, à la Commune, son bourg-pourri! On eût dit qu'il voulût régner sur des ruines.
Après la complaisance résignée qu'apporta la Convention à reconnaître la religion nouvelle, Hébert crut pouvoir tout oser. Sûr de son omnipotence à l'Hôtel de Ville, il rêva d'exercer la même influence et de pratiquer le même despotisme au club des Jacobins qui était devenu comme un microcosme révolutionnaire. L'entreprise était périlleuse.
1. Mshbb db laTouchb. La vérité tout entière sur les vrais acteurs de U journée du 2 septembre.
La société comptait, parmi ses membres, des personnalités gui étaient autant d'idoles pour les sans-culottes : tel Robespierre. Hébert l'avait noté depuis longtemps, mais pour les sacrifices futurs. Il avait sous la main des victimes plus immédiates. C'était par l'expulsion, séance tenante, de la Société, qu'il entendait se débarrasser d'inquiétants confrères.
Un moyen toutefois s'offrait à lui d'y parvenir efficacement et sans grands risques, moyen qu'il avait été des premiers à découvrir et à préconiser : Yèpuration. C'était une de ces belles inventions jacobines, qui, appliquée avec succès à un adversaire ou même à un simple suspect, le balayait, sans coup férir, de la circulation, en attendant que la charrette de Sanson vint le recueillir. Naturellement la délation avait secondé le dénonciateur. Le certificat d'épuration était aux militants de la Révolution ce que la carte de civisme était aux simples profanes. Nous avons vu, pour ces derniers, comment le Conseil général opérait à l'Hôtel de Ville. La cérémonie dépuration, qui se produisait pour les intéressés dans les Assemblées de sections, se déroulait dans toute son ampleur au cours des séances de la Commune.
Les citoyens « les plus purs » devaient se soumettre les premiers à l'épuration. Hébert, qui présidait aux Jacobins, pendant que les membres du Conseil général s'épuraient réciproquement, alla au-devant de cette formalité. «c Si on a des griefs contre moi, dit-il, qu'on s'adresse à la Commune ; il est toujours temps de chasser les intrigants \ » Aussi s'autorisait-il de son héroïque spontanéité pour travaQler fiévreusement à l'épuration de son prochain. Il demandait sans relâche celle des employés de l'Administration, de la police, des monnaies, de la poste, des Comités de Salut public et de Sûreté générale, qu'il représentait comme autant de contre-révolutionnaires. Nous savons si Uestournelles eut de la peine à lui arracher des griffes un maiheureux employé des monnaies qui était l'homme le plus inofFensif du monde.
Quoique l'heure de l'épuration n'eût pas encore sonné aux Jacobins, Hébert la devança par des dénonciations incessan-
l. Aulahd. L* Société des Jacobins, t. V, p. 420. Séance du 27 septembre.
tes dont le but était identique : l'expulsion ou la radiation des prétendus coupables.
Ses premières attaques furent dirigées contre une classe d'hommes politiques qu'il avait déjà fort malmenés deux mois auparavant : les représentants en mission aux armées. Il citait d'abord Fréron, mais sans trop d'acrimonie : il ne pouvait oublier que ce Conventionnel avait jadis rédigé l' Orateur du peuple, aussi combatif que le Père Duchesne et Y Ami du peuple. Mais le Fréron d'aujourd'hui est un muscadin, un aristocrate, qui vit à Nice, entouré de beautés royalistes, « faisant une dépense effroyable et n'ayant que des duretés pour les patriotes ». Aussi bien son beau-frère Lapoype, qu'on voudrait mettre à la tête des armées, est un marquis qu'en vertu de la loi il faudrait rendre à la vie privée.
Hébert passe ensuite à Jourdan dont il fait — ô miracle — un éloge hyperbolique. Quoique jeune, c'est un vaillant soldat et « un grand homme, puisqu'il a battu les généraux les plus consommés de Y Autriche ». Il est vrai que Jourdan affichait des opinions ultra-révolutionnaires *.
Par contre, Hébert exécute le représentant Duquesnoy € sans connaissance et sans talent », qui entrave les opérations de Jourdan et chercherait à le rendre suspect, parce qu'il a un frère à placer comme général.
Or, dit Hébert, « je ne veux contre le frère de Duquesnoy que le témoignage de Duquesnoy lui-même. Un jour, en ma présence, le ministre de la guerre qui s'occupait alors de régénérer l'armée, sachant que Duquesnoy avait un frère dans les armées, lui demande à quoi il pouvait l'employer. Duquesnoy répondit : Je vous prie de le laisser à sa place ; il n'est pas bon pour commander une armée, pas même une division. >
Hébert s'étonne d'un tel revirement d'idées. En attendant, le Conventionnel « tient sous un despotisme cruel » Jourdan et l'armée. <c Personne n'oserait en écrire au Comité de Salut public : la lettre serait interceptée, l'auteur arrêté, traîné dans les cachots. »
1. Les Mémoires de Carnoi (1861, t. I, p. 366) affirment que Jourdan était eo correspondance suivie avec Hébert.
Hébert en appelle au témoignage de Cellier, « patriote connu >, ancien commissaire du pouvoir exécutif à l'armée du Nord, qui affirme l'exactitude de cette déclaration. Cellier lit en outre des lettres qui accusent les généraux d'être rarement à leur poste et Carnot de vouloir favoriser l'avancement du frère de Duquesnoy.
La Société renvoya ces dénonciations au Comité de Salut public *. Le Père Duchesne avait repris les siennes contre les généraux « qui avaient trop de galons d'or », dans un numéro, où il incriminait les fournisseurs des armées distribuant aux soldats des chemises trop courtes et des souliers en papier mâché. Mais le Père Duchesne est là qui en avisera le ministre de la guerre, « le meilleur des hommes » ; c'était bien entendu Bouchotte \
Le Comité de Salut public, ému des propos d'Hébert, avait prescrit une enquête sur l'exactitude et sur la gravité de faits aussi publiquement révélés. Robespierre n'en attendit pas la fin pour se prononcer, instruit qu'il était de l'insigne imposture du dénonciateur.
Nous avons constaté déjà le nombre et l'importance des conflits qui s'élevaient depuis quelque temps entre Hébert et Robespierre. Celui-ci, le jour même où les deux Duquesnoy étaient incriminés de malveillance envers Jourdan, voyait leur accusateur obliger Laveaux à donner sa démission de rédacteur du Journal de la Montagne, Laveaux, le féal de Robespierre, qui en insérait intégralement les discours dans l'organe officiel des Jacobins.
La nature du Conventionnel ne pouvait sympathiser avec celle du fonctionnaire de la Commune. Les deux politiciens avaient la même ambition et visaient le même but : le pouvoir suprême. Mais ils ne suivaient pas la même direction et n'employaient pas les mêmes moyens. Hébert, nous le savons, fondait ses espérances sur l'exploitation savante de l'anarchie et ne connaissait qu'un instrument de règne, la guillotine.
1. Au lard. La Société des Jacobins. Séance du 8 novembre 1793. — Correspondance Carnot, tome III, 8 novembre 1793. 5. Le Pire Duchesne, n<> 31 1 .
Robespierre avait, au contraire, le goût et le souci de l'organisation. Il voulait une administration centrale, anto» ritaire, tyrannique même, fortement hiérarchisée et sévèrement contrôlée. Ce n'était pas qu'il ne fût sévère jusqu'à la dureté, impitoyable jusqu'à la cruauté ; mais, quoique vindicatif et fielleux, il n'apportait pas aux exécutions qu'il jugeait nécessaires la bassesse et le sadisme à froid auxquels se complaisait Hébert. Robespierre, minutieux, compassé, correct, de tenue irréprochable dans tous les actes de a vie privée, n'était ni moins méthodique ni moins méticuleux en matière politique. Il procédait par ordre. 11 sèrïàù les questions, comme nous disons aujourd'hui. C'est ainsi qu'il obtint successivement de la Convention les décrets les plus arbitraires et les plus vexatoires. Il eût tenu volontiers la comptabilité de la guillotine avec Sanson. S'il n'eût été méfiant, ombrageux, timoré jusqu'à la poltronnerie, il aurait pu devenir un grand homme d'Etat, car il avait le sens du gouvernement et l'intuition de la diplomatie.
Déjà, avec un peu plus de hardiesse, il lui eût été facile de jeter par-dessus bord Hébert, étant donné la situation incontestée qu'il occupait à la Convention et aux Jacobins. Mais sa circonspection ordinaire lui fit sans doute envisager que son adversaire avait, lui aussi, une position exceptionnelle à la Commune, de chauds partisans aux Jacobins, aux Cordeliers et dans les sections de Paris, qu'il ne s'étail pi encore assez livré pour être irrémédiablement perdu et qoe. par contre, si, chez Hébert, l'homme politique devenait inquiétant, le journaliste restait plein de tendresse pour lui Robespierre. Le Père Duchesne ne l'avait-il pas défendu contre les aristocrates qui lui reprochaient d'aspirer à U dictature? C'étaient ces mêmes contre-révolutionnaires qui avaient jadis représenté Marat en loup-garou « avec un< couronne de poignards surmontés de têtes de morts, tena* à la main, en guise de sceptre, une cuisse d'enfant qu'il dévorait ». Et moi, disait-il, « ils me firent passer pour ux buveur de sang et m'accusaient de vouloir dissoudre k Convention1 ».
Etait-il donc prudent d'entamer la lutte à fond contre cet énergumène assez habile pour identifier ainsi sa cause avec celle des chefs de la Révolution? Robespierre préféra temporiser ; mais, comme il ne pouvait laisser sans réponse des imputations, qui, passant par-dessus les commissaires aux armées, venaient atteindre le Comité de Salut public, dont il était membre, il procéda à la riposte, le lendemain de l'attaque, par les insinuations vagues, dont son éloquence, qui ne nommait personne, était coutumière. C'est par « un homme, qu'il suppose peu instruit ou trompé », et qui d'ailleurs parle par ouï-dire, qu'il a su, lui Robespierre, les griefs invoqués contre les Duquesnoy.Or,il a entre les mains une lettre des plus élogieuses pour ceux-ci, lettre émanant du prétendu auteur de son accusation : il la lit à « l'homme qui lui parlait et qui, frappé de ce raisonnement, se hâte de le quitter pour venir débiter aux Jacobins les mêmes mensonges » . Et Robespierre de mettre en garde son auditoire contre les gens qui laissent planer le soupçon sur les plus fermes appuis de la Révolution. « Ils se prétendent plus patriotes que nous, conclut-il, ils veulent nos places. — « Non, non, proteste l'Assemblée, restez à votre place «. » Hébert se sentit touché par ce coup indirect : mais, nous l'avons vu, il était lâche ; il ne releva pas l'allusion, et dirigea sa campagne de dénonciations contre d'autres adversaires moins protégés ou d'une conscience moins tranquille. Il remonte donc, le 11 novembre, à la tribune des Jacobins ; ïtjs'armant de cette citation de Vergniaud <c qu'en Révolu- /ion iJ ne faut jamais stationner », il fulmine l'anathème contre les rétrogrades, fussent-ils même de la Convention, [ui « mollissent », alors qu'il faut sauver la République par les mesures vigoureuses. En conséquence, il dénonce Thuiot pour s'être opposé à l'arrestation de Custine, qu'il gardait comme un acte arbitraire. Il demande son expulon, l'examen de la conduite de Chabot et do Bazire, et le rompt jugement des députés complices de Brissot. Puis, dans cette même séance, se produit un coup de
ArioAi». Société desJàcobins. Séance du 9 novembre.
LE PÈRE DUCIIESNE
théâtre. Le Comité de Salut public avait obtenu ses renseignements sur les Duquesnoy.Le Conventionnel avait prouvé qu'il n'avait jamais sollicité pour son frère. Or, celoki avait dû sa nomination de général de brigade précisément à Hébert ; et, lorsqu'il était devenu divisionnaire, le député avait écrit à Bouchotte que, s'il ne doutait pas du patriotisme de son frère, il n'était pas aussi persuadé de son talent militaire. A l'appui de ces renseignements, Jourdan vient déclarer qu'il a le général Duquesnoy en grande estime, d'autant qu'il s'est couvert de gloire à Wattignies. Aussitôt Hébert de s'élancer à la tribune, de rétracter son accusation et de donner le baiser fraternel au représentant Duquesnoy, au milieu des applaudissements1.
Le véritable motif de l'irritation hargneuse d'Hébert contre Thuriot et Chabot, c'était une motion que tous deux avaient présentée à la Convention et qui faisait le plus grand honneur à leurs sentiments d'équité. Un de leurs collègues ayant été décrété d'accusation le 9 novembre, sans qu'on lui eût permis de se défendre, Chabot avait proposé et obtenu, k lendemain, avec l'appui do Thuriot,que désormais les membres de la Convention ne fussent plus arrêtés avant d'avoir été entendus. Cette mesure, toute de modération et de justice, avait indigné Hébert, qui estimait, avec Vergnia^ qu'il avait fait cependant guillotiner, qu'une Révolution stationnaire était nécessairement rétrograde. Or, s'arrêter, c'était, pour Hébert, annihiler son programme, qui était la substitution de la Commune triomphante, c'est-à-dire de sa propre individualité, à l'Assemblée Nationale avilie et décapitée de ses meilleures têtes.
Le Père Duchesne, dans un de ses accès d'ordurière forcer, ne craignit pas de se découvrir. En même temps qu'il réclamait, avec une cruelle insistance, «le raccourcissement de 1* grosse Babet», il tonnait contre les impuissants qui osaieo* proposer à la Convention de « rebrousser chemin. ». Il le* ; nommait. C'étaient Thuriot, Bazire, « le paillardin Chabot >
1. Aolard. La, Société des Jacobins. Séance du 11 novembre. — Corrupondtnce de Carnot, t. III, p. 12J.
— « Vous n'avez pas craint, leur criait-il, de demander quand finirait cette boucherie de députés » Son aversion pour les calotins doublait sa colère contre « le frocard» Chabot, qui, paratt-ii, l'aurait dénoncé: « J'en ai ri de tout mon cœur et j'ai demandé s'il existait encore un Concile des Douze, » Et il ajoutait, avec un suprême dédain, — allusion perfide à ce mariage avec une riche étrangère qui faisait de l'ancien moine le beau-frère des deux Autrichiens Frey, — il ajoutait que Chabot lui avait « offert le potage et la côtelette », pour lui faire faire connaissance avec « sa Bohémienne » ; mais, dit superbement le Père Duchesne, «je le défie bien de mordre sur moi * ».
Le 13 novembre, aux Jacobins, que présidait Anacharsis Cloots, Hébert revenait sur un sujet qui lui tenait si fort au cœur. Il mentionnait la pétition de son partisan Dufourny, qui signait « l'homme libre », et demandait, au nom des sociétés populaires, à la Convention, qu'elle interdît à ses membres de traiter « de boucherie de députés » les arrêtés du tribunal révolutionnaire, et qu'elle rapportât son décret d'exception du 10 novembre en faveur des députés sous le coup d'arrestation. Hébert fit voter et adjoindre à la pétition qu'on ne recevrait aucun député dans la Société, tant que les complices de Brissot ne seraient pas jugés.
Ce fut alors que Thuriot tenta de réfuter l'accusation portée contre lui par Hébert d'avoir été le défenseur de Custine. La lutte fut vive et la discussion animée. On sentait bien qu'elle n'était pas sur son véritable terrain. Thuriot voulut encore la faire dévier en se donnant comme un apôtre de a religion nouvelle. Hébert répliqua: — «Thuriot a prêché lans sa section le culte éternel de la Nature, mais dans la Convention nationale il n'a pas prêché celui de la Révoluion.» Il lui reprochait, en effet, autant son « modérantisme», n faveur des Girondins que son opposition à l'arrestation de iustine. Et, par une habile diversion, il se mettait brusuement en scène, comme s'il eût voulu provoquer, chemin lisant, une explication sur un sujet qui lui était personnel ;
î. Le Père Duchés ne, n* 313.
« C'est à vous, Jacobins, disait-il, à séparer an plomb vil de l'or pur... Ces hommes se diseut amis de Robespierre et Robespierre n'est ami que de la vérité. Depuis quelques jours, des intrigants cherchent à m'animer contre lui... On a voulu me persuader qu'il m'indiquait comme faisant par tie des agents soudoyés par Pitt. Je ne l'ai pas cru. Robespierre ne s'est pas permis cette étrange assertion contre un patriote aussi éprouvé que moi. » Ce n'était qu'une digression. Car Hébert reprenait bientôt Thuriot à partie et lui reprochait d'avoir voulu, par un intermédiaire de Pache, le faire désister de sa dénonciation.
Thuriot nie le fait; il s'efforce cependant de se concilier les bonnes grâces de son accusateur. « Hébert, dit-il, est patriote, il a combattu pour la liberté; mais j'avais acquis le droit de tomber sous le poignard des ennemis du peuple, avant qu'il eût encore élevé la voix en sa faveur. »
Hébert, implacable, insiste pour que Thuriot cesse d'être compté parmi les Jacobins, «s'il a eu des opinions demodérantismeà la Convention et s'il a voulu, avec Chabot et Baxire, ressusciter le Brissotisme ».
L'exclusion, déjà prononcée, de Thuriot fut maintenue \ Ce fut Dufourny qui se chargea, le 16 novembre, de l'exécution de Chabot. Il fit grief à l'ex-capucin de son mariage, puis de sa motion, au milieu d un tumulte extraordinaire, où, Chabot, déjà troublé, finit par perdre la tête. Une Commission fut nommée afin d'examiner la conduite de ce représentant, dont la pâleur, les balbutiements, l'angoisse très apparente, n'avaient échappé à personne. Chabot avait en la vision de la guillotine. Il croyait déjà découvert le fatal secret de la prévarication qu'il avait commise, d'accord avec Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, en falsifiant un décret rendu contre la Compagnie des Indes. Sous le coup de cet affolement, il allait dénoncer le faux, qui devait provoquer, quelques mois plus tard, son arrêt de mort*. Dans la même séance, Hébert accumulait et précipitait