XL
Riposte de Robespierre. — Son rapport à la Convention sur les menées de la coalition européenne lui permet d'attaquer l'athéisme en même temps que le fanatisme. — H reprend la même thèse aux Jacobins ot proclame la liberté des cultes. — Il combat indirectement Hébert et propose lui-même l'épuration aux Jacobins. — Les dernières cartouches de Chaumette. — Mouvement de recul des Hébertistes. —Colères du Père Dvchesne. — Palinodie de Chaumette. — Manifeste aux nations étrangères.
Lindet, un des membres les plus probes et les plus austères du Comité de Salut public I
Robespierre ne pouvait différer plus longtemps, s'il ne voulait être emprisonné, à son tour, dans ce cercle de dénonciations, de prendre position contre le plus insupportable des touche-à-tout.
Aussi, le lendemain de la dernière incartade d'Hébert, le 17 novembre, donnait-il à cet encombrant personnage un nouvel et sérieux avertissement, dans un rapport qu'il présentait à la Convention sur l'attitude et les desseins présumés de l'Europe coalisée vis-à-vis de la France. Ce discours, bien qu'écrit dans le style gourmé, dogmatique et sentencieux dont se pare volontiers la rhétorique de Robespierre, est considéré, non sans raison, comme un des meilleurs et des plus judicieux résumés de la politique extérieure à cette époque.
Le rapporteur y signalait, avec une grande profondeur de vues, le colosse aux pieds d'argile qu'était la coalition : les ambitions inavouées se dissimulant sous la prétendue nécessité de résister à l'action dissolvante d'une puis* sance désorganisatricejl'égoïsme traditionnel de l'Angleterre
et l'inintelligent dédain de son premier ministre ; l'alliance disparate de l'Autriche et de la Prusse : toutes manifestations et combinaisons de façade que rendaient plus stériles encore le choc d'intérêts contradictoires ou la haine de nationalités jalouses et qui faisaient uniquement le jeu de la Russie.
Cet exposé des ressorts secrets auxquels obéissait, dans le sein même de la coalition, la politique particulière de chacun des États alliés, avait pour contre-partie la glorification, jusqu'à l'apothéose, de leur adversaire, la France. Celleci avait pris en main la cause de la civilisation et du progrès. Elle avait déclaré les Droits de l'Homme. A l'inverse des autres puissances, quelle nation avait-elle jamais opprimée? Aussi l'univers est-il « intéressé à la conservation » de la France. « La France anéantie ou démembrée, le monde politique s'écroule ». C'est elle qui assure l'indépendance des petits Etats... « Que la liberté périsse en France, la nature se couvre d'un voile funèbre et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes de l'ignorance et de la barbarie... Le despotisme, comme une mer sans rivage, se déborderait sur le globe... »
Mais encore fallait-il éviter des excès ou des fureurs qui aviliraient, aux yeux de l'Europe, l'œuvre magnifique de la Révolution.
« La sagesse seule, disait l'orateur, peut fonder une République... Soyez révolutionnaires et politiques. Soyez terribles aux méchants et secourables aux malheureux ; fuyez à la fois le cruel mo dérantisme et l'exagération systématique des faux patriotes...»
Robespierre s'élevait ainsi, en termes qui visaient nettement l'Hébertisme, contre les buveurs de sang et les athées combattant le fanatisme par le fanatisme même. Mais, pour ne point paraître donner des gages à la réaction, il ne flétrissait pas moins énergiquement la pitié qui voulait réfréner le cours sanglant de la Révolution.
Enfin, revenant à son point de départ, c'est-à-dire à la politique tortueuse de la coalition qui cherchait à englober, dans sa ligue contre la France, les cantons helvétiques et les États-Unis d'Amérique, Robespierre invitait, par manière de
conclusion, le Comité de Salut public à s'unir plus étroitement avec les deux républiques.
Là encore, Robespierre frappait directement Hébert. U avait présente à la mémoire la sortie, haineuse autant que mensongère, du fonctionnaire de la Commune contre un article du Journal de la Montagne qu'il prétendait injurieux pour la Suisse: article émané de Laveaux, le thuriféraire de l'ombrageux conventionnel.
Tout d'abord le discours, non plus d'un politicien, mais d'un homme d'État, ne porta pas les fruits qu'en attendait son auteur. Les partis qu'il visait affectèrent de ne s'y pas reconnaître. Et puis l'élan était donné : l'athéisme était de mode. Et les mascarades anti-catholiques se prolongeaient aussi bien sur tous les points de Paris que dans le reste de la France. La passion populaire, déchaînée par les agitateurs qui s'étaient flattés de la diriger à leur guise, les emportait une fois de plus, en un courant désordonné, des clubs et des sections dans la rue, et de la rue jusqu'à la barre de la Convention. Le 20 novembre, des membres de la section de l'Unité s'y présentaient, en chapes et en dalmatiques, les bras chargés de trésors sacrés. Ils les offrirent à l'Assemblée ; puis, étalant un drap noir, symbole de l'enterrement du fanatisme, ils menèrent une ronde frénétique, au milieu de la salle, sur l'air de Malborough. La Convention n'eut pas le courage de leur refuser ses acclamations. Robespierre résolut d'en finir.
Aussi bien Hébert, à qui n'échappait aucune des allusions, si transparentes, du Conventionnel, plaida le faux pour savoir le vrai. Dans la séance du 21 novembre, aux Jacobins, il se plaignit que des intrigants, interprétant avec perfidie les derniers discours de Robespierre, fissent courir le bruit de son imminente incarcération, à lui, Hébert â.On lui dit chaque jour : « Tous mes compliments, je vous croyais arrêté * ! » Dubuisson, un ancien « enragé » du club de l'Évêché, lui fait savoir, par un émissaire complaisant, qu'il