‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 140 sur 165 · Aolard. La Société des Jacobins. Séance du 21 décembre · texte numérisé non relu

Aolard. La Société des Jacobins. Séance du 21 décembre

été un des plus intrépides défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de Y Ami du peuple pour ma justification. » Camille Desmoulins lui-même condamnait, par le souvenir de Marat, les Hébertistes qui prétendaient dépasser les iolies sanguinaires de ce maniaque. Lui, le Père Duchesne, abusait de ce spectre malpropre et lui prêtait ce discours:

— « On a escamoté un décret à la Convention pour mettre en état d'arrestation le patriote Vincent... Dis-leur que Vincent était mon ami, que c'était lui qui me communiquait les notes contre les généraux scélérats... C'est l'énergie de Vincent qui a purgé les bureaux de la guerre de tous les mtfccadins que Serran, Beurnonville y avaient placés... Raconte ce qui s'est passé la veille de ma mort entre Vincent, toi et moi. Sans nous, l'infâme Custine vivrait encore; c'est toi qui a remis les pièces prouvant les crimes de ce scélérat... Je sais que le petit b... est hargneux, que, dans sa fièvre patriotique, il frappe quelquefois à tort et à travers : c'est là auss le crime qu'on n'a cessé de me reprocher... Je sais bongrt à nos frères les Cordeliers et aux citoyens de la section de Mucius Scévola d'avoir rendu hommage au patriotisme o> Vincent... Que le Comité de Sûreté générale examine sa conduite et lui accorde prompte justice... S'il est innocent J faut lui rendre la liberté *. »

Le 3 nivôse, cette mise en demeure était signifiée dan* les mêmes termes à la Convention par la Société des O deliers. Et le soir, aux Jacobins, la discussion s'engageait ardente et furieuse, sur la question Vincent-Ronsin. k curiosité publique en avait si bien escompté le palpité intérêt que les places se vendaient jusqu'à vingt-cinq fran*

Collot d'Herbois ouvrit la séance sur une note macabre « Gaillard, dit-il, le vertueux Gaillard... le meilleur ami^ Chalier, s'est tué de désespoir, se croyant abandonné - * Et, sur la motion de ce comédien qui s'était composé sa visage de circonstance, tout l'auditoire se leva commet seul homme, pour jurer « de ne pas survivre à celui àe s* frères qui serait attaqué ». Collot d'Herbois profita de l'ér^

tion générale pour nier le patriotisme des faiseurs de libelles, « qui traduisaient les auteurs anciens » afin « de modérer le mouvement révolutionnaire ».

C'était mettre en cause Camille Desmoulins, c'était rappeler que Fauteur du Vieux Cordelier et ses amis étaient cités précisément ce jour-là devant le tribunal jacobin.

L'un d'eux, Philippeaux, de qui l'enthousiaste Camille disait, comme jadis La Fontaine de Baruch : « Avez- vous lu Philippeaux?», est pris violemment à partie par Levasseur, son compatriote et son collègue, qui lui reproche et les erreurs de son passé politique et les commérages de son présent rapport. Philippeaux, dit-il, a traité Ronsin et Rossignol de scélérats, il a déclaré que le club des Jacobins était une assemblée de fripons.

Quand Levasseur rappelle dans ses Mémoires cette scène inoubliable, où il semble faire le jeu des Hébertistes, il témoigne d'un certain embarras. Il continue à traiter Philippeaux de « faux modéré », mais il renie résolument les factieux qu'il dénomme encore « le parti de la Commune » et leur chef Hébert qui, de ce jour, « recommença à régner aux Jacobins1 ».

Philippeaux répliqua qu'il maintenait tous les termes de son rapport. « Les détenus avaient causé les malheurs de la République : ils avaient fait couler le sang de cinquante mille de nos frères en Vendée » et avaient dilapidé le trésor public. Ronsin et Rossignol ne pensaient qu'au plaisir et à la bonne chère ; ils n'étaient jamais à la tète de leurs troupes, excepté le jour où Ronsin avait fait écraser par 3.000 brigands une armée de 43.000 hommes. Par contre, Philippeaux niait le propos insolent que Levasseur lui prêtait sur les Jacobins. Hébert, qui l'avait révélé le premier, en garantit de nouveau l'authenticité.

Au milieu de la houle que soulèvent ces tumultueux débats, Danton veut que Philippeaux, sous peine de la vie, établisse le bien-fondé de ses accusations. Robespierre est moins excessif. Fidèle à son système de bascule, il ménage les adversaires en présence, mais non sans les morigéner,

1. Lbvassbvh (de la Sarthe). Mémoires (Pans 1829.1831, 4 vol.), t. III*

car ils servent, par leur ardeur à s'entre-déchirer, les intérêts des ennemis de la Révolution. Évidemment, Philippeaux obéit trop à ses haines personnelles; il doit prouver, comme il l'a prétendu, que le Comité de Salut public a fait sacrifier par son entêtement 30.000 hommes. Quant à l'arrestation de Vincent et de Ronsin, si injustement incriminée par leurs amis, elle n'a été décrétée qu'après mûr examen : il faut s'en rapporter à la sagesse de la Convention du soin de réparer une erreur possible. Car ce ne serait pas la première fois que des patriotes auraient été incarcérés à tort, témoin Marat (toujours Marat I) qui se rendit avec calme au tribunal révolutionnaire et en sortit acquitté et triomphant.

Philippeaux se déclare en communauté d'idées avec Robespierre ; mais il reproche au Comité de Salut public d'avoir mal accueilli son rapport. Voilà pourquoi il a fait imprimer « sa brochure », dont il n'a été tiré que le nombre d'exemplaires destinés à ses collègues.

— Tu en as menti, lui crie Levasseur.

Et la querelle de ces deux hommes trahit si bien leur animosité réciproque, oublieuse de l'intérêt public, qu'à travers la tempête des protestations la voix de Danton rugit :

— Tout es nos altercations tuent-elles un Prussien ? Sur une phrase ambiguë de Momoro, digne compagnon

d'Hébert, Robespierre prend une attitude de sénateur romain.

— Non, dit-il, on ne fera pas croire que la Convention opprime les patriotes ; et, si « le peuple égaré » par an* poignée de factieux, « voulait faire la loi » à l'Assemblé* Nationale, « nous mourrions sur nos chaises curules ».

Cependant Philippeaux persistant à dénoncer «la trahison» dans la guerre de Vendée, la société vote, sur la proposition de Danton appuyée par Couthon, la nomination d'uce Commission chargée d'entendre accusés et accusateurs, t\ passe à l'ordre du jour sur l'examen, attendu, de la conduite de Bourdon, de Camille et de Fabre.

La nouvelle de la reprise de Toulon, arrivée à Paris U 4 nivôse, et accueillie avec une joie sauvage par le Père

HÉBERT ET LÀ COMMUNE 3'J3

Duchesne comme le point de départ d'implacables exécutions, amena une sorte de détente entre les Dantonistes et les Hébertistes. Aussi bien, le lendemain, 5 nivôse, au nom du Comité de Salut public, que la défaite de la coalition étrangère remettait en bonne posture, Robespierre présentait à la Convention un rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire, rapport où il s'efforçait de faire justice égale aux deux partis, avec plus d'indulgence toutefois pour la faction d'Hébert, si en faveur aux Jacobins.

C'était, comme d'ordinaire, un défilé de phrases sentencieuses et de sévères aphorismes, énoncés dans une langue froide, compassée, abstraite, qui abusait des grands mots de liberté, de loi, de morale et de vertu pour aboutir à cette justification du régime de la Terreur :

« Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale ; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort. >

Avec le système de délation et de dénonciation qui florissait alors, les < bons citoyens » pouvaient devenir, à un moment donné, les « ennemis du peuple » et réciproquement. En tout cas, ce fut à l'aide de cette phrase coupante que Robespierre sut se débarrasser successivement des Hébertistes et des Dantonistes.

A voir avec quelle âpreté expéditive il redoubla, par la suite, de rigueur, on se demande s'il eût jamais trouvé le temps ou l'occasion de remplir cette partie de son programme : « La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis ; la Constitution est le régime de la liberté victorieuse et paisible. >

Ohl certes, Robespierre était, comme le furent depuis tant d'autres politiciens, un donneur d'idéales promesses : « Le gouvernement révolutionnaire n'a rien de commun ni avec l'anarchie, ni avec le désordre ; son but, au contraire, est de les réprimer, pour amener et affermir le règne des lois. 11 n'a rien de commun avec l'arbitraire. Ce ne sont point les passions particulières qui doivent le diriger, c'est l'intérêt public. »

Peut-être était-il sincère ; et ses panégyristes ont affirmé qu'aux environs du 9 thermidor, il eût établi ce règne des lois qui eût fait de la République française une nouvelle Salente. Mais il fallait vivre ; et, avant d'atteindre le port de la Félicité sans bornes, ce gouvernement révolutionnaire, que l'imagination de Robespierre comparait à un vaisseau, « devait voguer entre deux é eue ils, la faiblesse et la témérité, le modérantisme et l'excès :1e modérantisme qui est à la modération ce que l'impuissance est à la chasteté, et l'excès qui ressemble à l'énergie comme Thydropisie à la santé. >

Quand Robespierre s'attaque aux Hébertistes, il semble qu'il vise surtout ce fou d'Anacharsis Cloots: <Le fanatique couvert de scapulaires et le fanatique qui prêche l'athéisme ont entre eux beaucoup de rapport... Les barons démocrates sont les frères des marquis de Coblentz ; et quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges qu'on ne pourrait le penser. >

Mais, en somme, il préfère un « excès de ferveur patriotique » au marasme du modérantisme », de ce modérantisme qui a favorisé « le gouvernement de l'étranger > en France, depuis cinq ans (encore un cliché bien fatigué que le gouvernement de Pitt et de Cobourg 1).

Aussi concluait-il à la mise en jugement d'officiers supérieurs complices de Dumouriez, d'étrangers et de banquiers, au perfectionnement du tribunal révolutionnaire et à la récompense des défenseurs de la patrie.

La Convention accorda au rapporteur le décret qu'il demandait ; et, le même jour, partait pour les départements un factum du Comité de Salut public leur expliquant le mécanisme de l'organisation révolutionnaire.

Attitude de la Commune de Paris. — La question des subsistances et l'exécution d'un agent de change. — Plus de Comité de justice. — La politique de Billaud-Varennes. — Appréciation des sociétés populaires par Hébert. — Mouvement avorté en faveur de Ronsin et consorts détenus. — Propos de table.

Depuis quelques mois, la Commune de Paris ne se mêlait plus aussi activement, comme corps constitué, à ces luttes intestines. Les clubs des Jacobins et des Cordeliers lui en épargnaient le soin ; et, d'autre part, la question, chaque jour renaissante, des subsistances, ne lui en eût peut-être pas laissé le loisir. L'approvisionnement de la grande ville était d'autant plus difficile, que les approvisionneurs, déjà impatients de la tyrannie du maximum, étaient mal payés ou ne Tétaient pas du tout, et qu'ils étaient exposés quotidiennement aux aveugles revendications d'une population exaspérée. Au dire des contemporains, les meneurs de la Commune, et parmi eux, au premier rang, Hébert, jouaient, avec une habileté supérieure, de ces « inquiétudes ». Ils les « faisaient naître, augmenter, affaiblir, selon leur besoin » ; Méhée vise ainsi le couple Vincent-Hébert *. Prudhomme ajoute que € le Conseil de la Commune dirigeait le pillage chez les épiciers >, cette manœuvre contre-révolutionnaire, dont s'indignait si fort le Père Duchesne. Dans les salons dorés du Palais-Royal, chez les restaurateurs à la mode et devant les plats les plus exquis, les Hébertistes s'apitoyaient sur les misères du peuple et s'ingéniaient à trouver des victimes,

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