Journal de Paris du 27 décembre
citoyen, dont leur décision, jusqu'alors sans appel, ordonnait l'incarcération. Or, le 6 nivôse (26 décembre), dans un rapport sur les suspects, Barère demanda à la Convention que cette Commission fût choisie parmi les membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale. C'était leur faire assumer une responsabilité qu'ils revendiquaient, prétendait Barère, et que Robespierre déclina, en se retranchant derrière le vote acquis à sa proposition.
Au reste, le rapporteur, dans sa réponse a llusi veaux «nouvelles traductions de Tacite », avait donné, en quelque sorte, gain de cause à la terrible interprétation que la Commune de Paris avait faite, le 10 octobre, de la loi des suspects. N'était-ce pas, d'après cet atroce arrêté, que devaient se déterminer les Comités révolutionnaires ? Et Barère semblait en parfaite communion d'idées avec les terroristes de l'Hôtel de Ville, quand il s'écriait, dans un de ces élans d'enthousiasme factice auxquels il avait su s'entraîner :
« Oh 1 la belle loi que celle qui eût déclaré suspects tous ceux qui, à la nouvelle de la prise de Toulon, n'eussent pas senti battre leur cœur pour la patrie l »
Frappant du même dédain la subtilité captieuse de Barère 3t l'apparente modération de Robespierre, Billaud- Va rennes 5e plaignit, avec sa dureté ordinaire, que la Convention eût c manqué d'énergie et de fermeté », en accueillant la pétition lu 30 frimaire ;et, d'autre part, il insista sur les inconvénients il avait déjà relevés Robespierre dans le projet de Barère. on argumentation fut couronnée de succès. Non seulement fit passer à Tordre du jour sur le décret présenté à la Con- Bntion, mais il décida ses collègues à rapporter celui qu'ils raient accordé à Robespierre.
Bûchez et Roux, dans leur Histoire parlementaire, publient i document qu'ils tenaient, disaient-ils, d'une « personne itorisée * et qui éclairerait d'un nouveau jour la politique Irancière de Billaud-Varennes. Ce farouche sectaire n'auété qu'un traître préparant le triomphe de la réaction l'excès même de sa passion révolutionnaire. La preuve trouvait dans une lettre saisie à Toulon et donnant des (ications que seul pouvait connaître un membre du Comité
de Salut public. Cette fuite fut signalée au cours d'uue séance ; et Billaud-Varennes, qui se vit perdu, eut l'adresse de détourner la foudre sur Hérault de Sec helles, dont la tête paya ainsi le crime d'un autre *.
Quoi qu'il en soit, le double vote de la Convention, le 6 nivôse, était des plus significatifs. Il établissait d'abord que Robespierre n'imposait pas toujours sa volonté au Comité de Salut public, puisque la Terreur était encore à Tordre du jour. Les Hébertistes ne pouvaient souhaiter une approbation plus formelle de leurs doctrines que ce triomphe d'un de leurs partisans les plus convaincus, Billaud-Varennes.
Et, comme pour le consacrer par une sanction éclatante, rehaussant d'un nouveau prestige le club des Jacobins, ce Palladium du Terrorisme, Hébert prenait, le soir même, la parole dans un débat qui intéressait au plus haut point la vie intime de la Société. C'était au cours de l'épuration qui occupait alors presque toutes les séances. Une question incidente avait surgi, celle des sociétés populaires constituées depuis le 31 mai.
— Ces nouvelles formations sont très dangereuses, dit Hébert. Les meilleurs citoyens en ont été dupes. Aux Jacobins il ne faudrait désormais accorder l'affiliation que sur la présentation de deux Sociétés bien connues.
Hébert entendait que le règlement adopté pour les départements, fût suivi à Paris. Le club des Jacobins n'avaitil pas qualité pour exiger des sociétés, qui aspiraient à devenir ses filiales, des preuves indéniables de s ans -culot tisme intégral ?
Le chef des Hébertistes aurait cru perdre sa journée, s'il n'en avait passé une bonne partie à dénoncer ou faire dénoncer ses ennemis. Il invita donc l'Assemblée à entendre la section des Quinze-Vingts lui apportant les preuves d'une conspiration qu'il avait été le premier à signaler. 11 s'agissait des Dantonistes qui répandaient « les brochures de Philippeaux et l'apologie du général Tuncq » dans le faubourg Saint-Antoine, pour le provoquer à l'insurrection.
1. Buchbz et Roux. Histoire parlementaire, t. XXXI, p. 19 et suiv.
Et l'orateur de la troupe ajoutait qu'il avait déposé tous ces papiers subversifs, y compris un projet d'adresse à la Convention, dans les bureaux du Comité de Sûreté générale.
A la suite de cette communication, Hébert réclama une enquête. Cette agitation, soulevée dans le faubourg, était-ce comme l'ont prétendu Bûchez et Roux, une manœuvre imaginée par les Hébertistes pour amener le peuple à pétitionner violemment en faveur de Ronsin ? L'hypothèse n'est pas inadmissible. Nous avons maintes fois démontré que le procédé était, depuis le 10 août 1792, dans les traditions de la Commune de Paris, lorsqu'elle voulait opérer une pression sur l'Assemblée Nationale. Nous avons vu avec quelle facibté elle jetait à travers la ville des bandes d enersrumènes.mais aussi avec quelle désinvolture elle les désavouait, si le coup était manqué.
Il semble que Robespierre ait flairé le piège; car il monta aussitôt à la tribune, pour s'indigner de cette adresse à la Convention, au lendemain du décret ordonnant un rapport sur le cas de Ronsin.
- Une telle précipitation, s'écrie l'ombrageux député, est le fait des agents de Pitt... Ce sont des coquins qui entretiennent ces défiances des citoyens les uns contrôles autres Le bnt de nos ennemis est de rendre Ronsin suspect et de faire croire que le faubourg Saint-Antoine est disposé à le défendre et s'arme pour lui.
Et,comme conclusion d'un long discours qui était l'éternel recommencement de ses harangues précédentes, Robespierre estimait qu'il fallait* écraser les factieux, les modérés les étrangers et ne pas perdre les patriotes ».
Cette déclaration, très caractéristique, après le vote qui e matin même, avait fait si bon marché du Comité de justice la conception de Robespierre, était un nouveau gage donné aux ultra-révolutionnaires et accepté sur l'heure par Hébert Lelui-ci en tira cette conséquence, qu'il s'étonnait de rencontrer des écrivains « aussi modérés que Corsas » et qu'il s étonnait plus encore de voir la société des Jacobins accorder sa confiance à des artisans de discorde et de haine « Ils osent vous dire, concluait-il, qu'il faut ouvrir les prisons et
que, quand une tête tombe, on fait à la République des millions d'ennemis. »
La Société, faisant droit à la requête de l'orateur, arrêta qu'elle soumettrait à un examen les deux derniers numéros du Vieux Cor délier \
Le lendemain, aux Cordeliers, où il était sûr de ne trouver que des thuriféraires, Hébert renouvelait, à l'adresse de Bourdon, de Philippeaux, de Fabre d'Kglantine, ses calomnies coutumières ; et plus spécialement, quand il s'attaque à Camille Desmoulins, ses racontars dépassent les limites de l'extravagance.
« Vit-on jamais, dit-il, un homme plus lâche que Camille Desmoulins ? Depuis quelque temps, il ne rêve que guillotine ; et, tous les matins, il se tâte le col et croit toujours voir le fatal instrument prêt à le frapper. Voulez-vous avoir un échantillon de la politique de Camille, écoutez: 11 m'a dit, dinant avec moi chez le maire Pache, lorsque nous apprîmes la fatale nouvelle de la prise de Toulon: Je sais que les trois quarts et demi des marchands de la France sont des âmes vénales, des fripons de la première volée et qu'ils sont au plus offrant. Cela étant, je suppose que les Anglais aient donné deux millions pour acheter Toulon; eh bien! nous, donnons-en trois et Toulon n'est plus aux Anglais. Je vous laisse à juger, citoyens, si c'est là langage que doit tenir un véritable patriote *. »
Mais la Commission qu'Hébert avait fait nommer par les Jacobins pour statuer sur la radiation des Dantonistes tardait trop, disait-il, le 31 décembre, à déposer son rapport:
« Bourdon de l'Oise, Fabre d'Eglantine et Camille Desmoulins devaient être chassés dernièrement du sein de la Société. Tous les patriotes le demandaient à grands cris, mais une discussion étrangère vint suspendre la justice de la Société. Il est des faits nombreux qui demandaient vengeance contre Camille : tout ce qui peut être allégué contre Brissot n'approche pas de ce qu'on peut reprocher à Camille \ Son