‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 143 sur 165 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

Année 1794. Partis en présence. — Un dîner politique. — Accusation de Philippcaux contre Hébert reprise par Camille Desmoulins. — Riposte du Pèrt Daehesne. — Séance du 16 nivAse aux Jacobins : boutade de Robespierre jeune et fureur d'Hébert. — Reprise des hostilités le 18 : conflit entre Robespierre et Camille Desmoulins. — L'homme A la lorgnette.

A la fin de 1793 et dès le commencement de 1794,1a situation s'était nettement précisée. La lutte, engagée sur le terrain des principes, avait dévié sur celui des personnalités.

Dans un camp, les Hébertistes et leur chef, forts du concours que leur assuraient la Commune, les sociétés populaires et les sections, s'étaient unis et armés pour reprendre une rigoureuse offensive.

Dans l'autre camp, évoluaient des combattants, d'opinions souvent contraires ou de mentalités différentes, auxquels on avait donné le nom de Dantonistes, parce qu'ils étaient amis presque tous du grand tribun, soldats isolés ne se groupant que pour tenir téte à l'ennemi commun. C'étaient : Bourdon de l'Oise, qui demandait la suppression des ministres; Philippeaux, qui visait plus spécialement Bouchotte et les généraux révolutionnaires opérant en Vendée ; Camille Desmoulins, non moins combatif , mais s'attaquant de préférence aux terroristes insatiables d'exécution; Fabre d'Églantine, d'autant plus agressif qu'il avait la conscience moins tranquille. Cbartier, Legendre, Lecointre (de Versailles) et combien d'autres Conventionnels marchaient aussi résolument contre des adversaires qui, chaque jour, les traitaient de Brissotins et les menaçaient, comme tels, de la guillotine.

Les rencontres, quand elles se produisaient sur les bancs

de la Convention, se réduisaient à de simples escarmouches. C'était aux Cordeliers et surtout aux Jacobins qu'elles devenaient meurtrières.

Les juges apparents du champ-clos étaient, en première ligne, Danton et Robespierre. Danton, déplorant des querelles qui faisaient la joie de l'étranger, invitait les patriotes à l'oubli des injures et à la concorde. Robespierre condamnait, lui aussi, des polémiques qui dégénéraient en attaques personnelles ; mais il réservait son jugement.

Seuls, les Comités de Salut public et de Sûreté générale, constituant le tribunal suprême du peuple français, en même temps qu'ils étaient le plus puissant ressort du gouvernement républicain, avaient réellement qualité pour prononcer la sentence. Us la préparaient inflexible et sans appel, mais en se souvenant et en rappelant à tous que le régime de la Terreur n'était pas encore aboli.

La lutte des Dantonisteset des Hébertistes n'était pas seulement circonscrite dans l'enceinte des assemblées; elle se poursuivait au grand jour, par l'intermédiaire de journaux et de libelles.

Philippeaux, avec son tempérament impétueux,malheureusement insoucieux de tout contrôle, avait inauguré, un des premiers, cette guerre de pamphlets. Sous forme d'appel à ses collègues et à ses concitoyens, il avait fait réimprimer, le 6 nivôse, son rapport sur les désastres de la Vendée, qu'il attribuait à l'incapacité des Rossignol, des Ronsin, des Léchelle et autres créatures des bureaux ministériels ; et, dans une anecdote où il se mettait en scène, il démontrait l'influence néfaste que les Hébertistes prétendaient exercer sur les destinées du pays :

« L'occasion de connaître certains acteurs invisibles de ce drame hideux ne tarda pas à se présenter. Un être que j'avais secouru dans l'adversité, le croyant honnête homme, vint me prier d'un repas fraternel qu'il donnait, disait-il, à ses bienfaiteurs ; je résistai trois jours de suite, parce que je n'aime pas à manger chez les autres, enfin je me laissai vaincre et je me rendis, le 7, au lieu marqué, rue Neuve-des- Petits-Champs. J'y trouvai avec Levasseur et Bouteroux,mes

collègues, plusieurs visages inconnus, tels qu'Hébert, Vincent, Daubigny et Sijas, adjoint du ministre de la guerre, deux ou trois épauletiers de l'armée révolutionnaire, Chaumette, procureur de la Commune, et un muscadin que tous mes concitoyens virent, en 1790, cracher au visage des patriotes; c'était une sorte de guet-apens.

« Après une demi-heure de conversation indifférente, Vincent m'assaillit d'outrages et de menaces sur le décret que j'avais fait rendre contre Ronsin et Rossignol. Je répondis que des fripons ou des traîtres pouvaient seuls me faire un crime de cette action civique. Là-dessus, Hébert et les épauletiers firent chorus avec Vincent ; celui-ci osa me dire d'un ton impudent :

» — Je t'ai dénoncé aux Cordeliers, nous avons fait jus- € tice de la Commission et nous saurons faire abouler les « députés qui, comme toi, oseraient critiquer la conduite des € généraux investis de notre confiance. »

« À ce propos atroce que personne ne releva et qui fut assaisonné d'imprécations, je me crus transporté à Coblentz. Je reprochai à l'hôte de m'avoir fait trouver aumilieu d'un essaim de contre-révolutionnaires et je sortis promptement de ce séjour infect pour ne pas en venir aux derniers excès.»

Dans une des notes de cette brochure, Philippeaux entrepointait le Père Duchesne en des termes qui devaient être plus particutièrement désagréables à Hébert et qui trahissaient des confidences du Vieux Cordelier, bien que Camille Desmoulins s'en soit défendu plus tard.

« Le muscadin Hébert, quia su se travestir d'une manière si originalement grotesque dans sa feuille du Père Duchesne, est un de ceux qui puisent à discrétion dans le trésor national sous les bienveillants auspices du monarque Bouchotte. Dans le seul mois de septembre, il en a reçu 60.000 livres pour faire son éloge et celui de ses commis. Il est naturel que M. Hébert gagne son argent, mais le peuple ne sera pas longtemps dupe de ce jongleur hypocrite, qui fouille dans sa bourse pour élever un piédestal à ses oppresseurs et à ses bourreaux; des voiles horribles se déchireront et M. Hébert ira à la guillotine. »

Cette accusation, Camille, harcelé et vilipendé par le Père Duchesne, allait la reprendre, chiffres en mains, dans le cinquième numéro du Vieux Cordelier, qui parut le 4 janvier 1794. C'était à la fois un émouvant plaidoyer pour lui-môme et une riposte écrasante à l'adresse de ses agresseurs, et surtout de l'homme qu'il destinait, en ces termes, à de cruelles représailles :

— Attends- moi, Hébert, je suis à toi dans un moment.

Camille Desmoulins rappelait, dans un langage passionné, les services qu'il avait rendus et les sacrifices qu'il avait faits à la cause de la Révolution. Et, sans renier son amitié pour Dillon, dont il avait pris si généreusement la défense, il protestait contre cette accusation qu'on lui jetait à la face d'être € le patron des modérés, le patron des aristocrates » .

< — Si le vaisseau de la République, écrivait-il, s'approche trop de l'écueil du modérantisme, on verra si je suis modéré... J'ai été un révolutionnaire avant tous. >

Et il invoquait, à cet égard, le témoignage de Robespierre, qui le déclarait excellent républicain. Au surplus, il ne craignait pas de faire amende honorable, puisque le Comité de Salut public avait censuré son dernier numéro du Vieux Cordelier. Il brûlerait sa feuille, à l'exemple de Fénelon déchirant ses Maximes des Saints condamnées par le pape.

Mais il prenait sa revanche de cette confession publique, sur le dos d'Hébert ! Avec quelle verve impitoyable il retraçait le passé du « receveur de contremarques » infidèle, et le présent du journaliste dilapidant le Trésor public sous les yeux complaisants de Bouchotte 1 ... « Tu n'étais pas avec nous, en 1789, dans le cheval de bois... Et, comme les goujats, tu ne t'es fait remarquer qu'après la victoire, où tu t'es signalé en désignant les vainqueurs comme Thersite, en emportant la plus forte part du butin, et en faisant chauffer ta cuisine et tes fourneaux de calomnies avec les cent vingt mille francs et la braise de Bouchotte ! » Car le Père Duchesne tfe vantait, suivant un mot de Danton, rappelé par Camille, que « sa pipe ressemblât à la trompette de Jéricho ; lorsqu'il avait fumé trois fois autour d'une réputation, elle devait tomber ».

LE PÈRE DUCHE9ISE

Mais il ne suffisait pas au maître journaliste de flageller les ridicules et les turpitudes de son ennemi sous les coups redoublés de son étincelante ironie; il voulait encore dévoiler la conception politique de € cet effronté ambitieux qui, au moment où un enchaînement de victoires ne ralentissait pas le mouvement révolutionnaire, au moment où la nécessité des mesures révolutionnaires était sentie de tous les patriotes, il y a deux mois, a osé dans ses feuilles réclamer la Constitution et demander qu'on organisât le Conseil exécutif aux termes de l'acte constitutionnel, parce qu'il lui semblait qu'il ne pouvait manquer d'être un des vingt-quatre membres. »

Hébert se fût ainsi consolé de n'avoir pas été nommé ministre de l'Intérieur.

Camille l'appelait « entrepreneur de contre-révolution », avec la complicité des agents de Pitt, et le montrait en relations suivies avec « la femme Rochechouart » ou dînant, en compagnie de Jacqueline chez le banquier de Koch. Si Hébert avait perdu Chabot et Bazire,c'est qu'il avait voulu prévenir leurs dénonciations ; mais on l'avait menacé, s'il continuait à les traîner dans la boue, de fournir la preuve qu'il était à la solde de l'étranger. Les < tyrans d'Europe », quand il leur était nécessaire d'avilir la République française, faisaient publier des extraits du Père Duchesne, comme si le langage de cette ignoble gazette était celui « de la Convention et du Comité de Salut public ».

Robespierre, qui prétendait n'avoir jamais lu que les deux premiers numéros du Vieux Cor délier ,se souviendra du cinquième, lorsqu'il voudra se débarrasser d'Hébert.

Avec non moins d'habileté, au moment où, comme pour mieux braver Robespierre, la persécution religieuse redoublait d'intensité dans les départements, Camille rappelait qu'à la suite de la déprêtrisation de Gobel, l'athéisme avait soulevé des séditions en province. « Ce politique sans vues, disait-il du chef de la faction, est le plus* insensé des patriotes, s'il n'est le plus rusé des aristocrates. »

Il s'est permis, ajoute-t-il, d'écrire d'un député qu'il était un « conspirateur bon à guillotiner pour son opinion >.

Mais Danton et les meilleurs esprits de la Convention, indignés, se sont écriés :

— « Sur ce seul numéro, Hébert a mérité la mort. » Et, comme si l'intuition de ce péril national qu'était le

rédacteur du Père Duchesne pour les institutions de la France républicaine, eût soulevé devant les yeux, plus pénétrants, de Camille les voiles de l'avenir :

— « L'anarchie, prophétisait le vaillant polémiste, en rendant tous les hommes maîtres, les réduit bientôt à n'avoir qu'un seul maître. »

Cependant, Camille concluait sur cette cascade de métaphores ambitieuses, mais rassurantes : « le Comité de Salut public, ce Comité sauveur, y a porté remède » ; et « dans son dernier discours sur le gouvernement révolutionnaire », Robespierre a su arrêter le torrent de «décomposition politique? qui entraînait, € déracinés », citoyens et principes, en « jetant l'ancre lui-même aux maximes fondamentales de notre Révolution ».

Hébert répondait, par l'organe du Père Duchesne, c'est-àdire par les injures les plus grossières, à l'adresse des«Phili potins », qui dénonçaient les meilleurs patriotes, pour faire revenir tous les brigands et chasser les généraux sans-culottes. C'était la conspiration qu'il avait € annoncée sans nommer les masques » ; car il voulait « laisser les papillons se brûler à la chandelle... vils excréments du royalisme et du Brissotisme sortis de la fange du Marais ». Bourdon de la Vendée a fait chorus avec Philippeaux, Fabre d'Eglantine et le renégat Camille, pour perdre le sans-culotte Bouchotte.

Puis Hébert raconte à sa façon le dîner où son ennemi lui prête un si triste rôle: « Je suis accusé par Philippeaux d'être un muscadin soudoyé par l'Angleterre, pour avoir rivé son clou à ce Philippeaux dans un dîner patriotique, où il était venu écrémer la marmite sans être prié, et pour l'avoir rembarré de la bonne sorte, lorsqu'il osa dire en ma présence que les Jacobins étaient des scélérats et qu'il les ferait sauter.»

Il lui pardonne moins encore d'avoir imprimé que Bouchotte c vidait la caisse nationale pour lui graisser la patte

et pour empoisonner les armées de ses écrits »... « Si je suis un homme vendu, gronde-t-il, ce brave Audouin, Duval auteur du Républicain, Rougyff le sont comme moi. Marat Fêtait aussi... Il faut donc accuser aussi les comités de la Convention, si Boucbotte est coupable pour avoir éclairé ses frères d'armes... Pour chaufier mes fourneaux, on sait bien qu'il me faut de la braise, f... 1 »

Camille Desmoulins ne l'irrite pas moins. Il le traite de bourriquet à longues oreilles, qui fait feu des quatre pieds, et veut qu'on « ouvre les prisons aux 200.000 suspects ». Et le Père Duchesne lève les bras au ciel : « Où en serionsnous sans la sainte guillotine? *»

Plus tard, il appellera Camille € pilier de tripots, écornifleur de dîners d'aristocrates, avocat consultant de tous les talons rouges et défenseur des complices de La Fayette et de Dumouriez ». Camille ose flétrir les révolutionnaires du nom de septembriseurs qui lèchent le collier de la guillotine; mais c'est lui qui frise de près la fatale cravate, qui aura une loge aux Petites Maisons, où il sera fustigé comme un fou, et sera étouflé, s'il persiste, comme un enragé

Si, au point de vue de la logique et de l'esprit, Hébert restait bien inférieur à ses adversaires, il comptait prendre sur eux sa revanche aux Jacobins, où Collot d'Herbois rapportait, le 16 nivôse (5 janvier) *, l'affaire de Philippeaux et celle de Camille Desmoulins. Le proconsul lyonnais concluait à l'expulsion de Philippeaux et à la censure de Camille, dont il ne pouvait oublier la France libre, ni le Procureur général de la Lanterne.

Mais Hébert est à la tribune.

— De dénoncés, proteste- t-il, les accusés sont devenus dénonciateurs... Justice, Jacobins, justice 1 Je périrai plutôt que de sortir d'ici avant qu'on m'ait rendu une justice éclatante. Je suis accusé dans un libelle, qui a paru aujour-

1. Le Père Duchesne% n» S30. — Notes et pièce* justificatives.

4. Avlard. La Société des Jacobins. Séance du 5 janvier 1794. — Le Moniteur, — Le Courrier Universel du 7 janvier 1794.

HÉBERT ETLA COMMUNE

d'hui, d'être un brigand audacieux, un spoliateur de la fortune publique.

— En voilà la preuve ! réplique Camille qui, dans son journal, a publié déjà le bordereau des opérations du Père Duchesne avec le ministre de la guerre... Je tiens à la main l'extrait des registres de la trésorerie nationale, qui porte que, le 2 juin, il a été payé à Hébert par Bouchotte une somme de cent vingt-trois mille livres, qu'il lui a été payé, le 4 octobre, une somme de soixante mille livres, pour six cent mille exemplaires du Père Duchesne, tandis que ces exemplaires n'en devaient coûter que dix-sept mille.

— Je suis heureux d'être accusé en face, riposte Hébert. Je vais répondre.

Mais Robespierre jeune interrompt le dialogue. Revenu de Toulon, il constate, avec regret, que, dans une Assemblée où I on s'occupait, il y a cinq mois, des « grands intérêts de la République »,il n'y ait plus de place aujourd'hui que pour de misérables querelles de particuliers.

— Eh ! que nous importe, s'écrie-t-il, qu'Hébert ait volé en donnant des contremarques 1

Un rire général accueille cette boutade. Hébert, resté à la tribune, point de mire de tous les regards, se livre à une mimique désespérée. Il lève les bras au ciel et frappe du pied le parquet.

— Veut-on m 'assassiner aujourd'hui ? hurle-t-ii d'une voix angoissée.

Mais Robespierre jeune continue imperturbable et impitoyable. Peut-être se souvient-il qu'Hébert a maltraité Fréron, — ce que n'a pu lui pardonner Camille, l'intime de l'homme qui a « pris Toulon ». En tout cas, il semble que Robespierre jeune soit l'écho de son frère Maximilien, quand il soufflette Hébert de cette apostrophe :

— Oui, tu as des reproches à te faire. Je n'ai pas lu sans horreur et sans indignation tes écrits sur le culte. Ils sont propres à jeter l'incendie dans tous les départements. Au surplus, « le Père Duchesne peut entrer en lice avec le Vieux Cordelier. »

Robespierre aîné, qui ne jugea sans doute pas l'heure pro*

410 LE PÈRE DUCHBSNE

pice pour abattre Hébert, excusa de son mieux la sortie de son frère, absent depuis trop longtemps pour se rendre compte de la nervosité actuelle de la Société. Il n'en infligeait pas moins, suivant son habitude de pédant, une semonce aux deux parties : € On a mauvaise grâce à se plaindre de la calomnie, quand on a calomnié soi-même... quand on juge les autres avec précipitation, légèreté et fureur. > Attrape, Hébert ! Puis il se retournait vers Camille : « Je parierais que ses pièces démonstratives ne prouvent rien. » Et il terminait sur cette pompeuse déclaration de principes :

— Le but de la Révolution est le triomphe de l'innocence. Danton voulut parler à son tour et renvoyer toutes ces

récriminations individuelles à « la guillotine de l'opinion ».

— Tu te plains, Hébert, s'écria-t-il ; mais rappelle-toi les principes ; que tu aies tort, que tu aies raison, c'est ce que le temps fera voir au public.

La Société décida que Philippeaux, Bourdon et Camille Desmoulins seraient entendus à la prochaine séance. C'était le 18 nivôse (7 janvier).

Le matin, à la Convention, après l'éloge du gouvernement révolutionnaire par Bourdon, éloge aiguisé d'une épigramme à l'adresse de Bouchotte qui prétendait diriger douze cent mille soldats, Philippeaux avait repris ses « Philippo tiques », comme disait Robespierre, contre Ronsin, Rossignol et « autres agents du ministère». Choudieu releva vivement certaines de ces accusations qui étaient plus qu'hasardées et déclara que, si « Philippeaux n'était pas fou, il était le plus grand des imposteurs >.

Entre temps, Danton avait fait décréter par l'Assemblée le principe de cette réorganisation ministérielle que venait de réclamer une fois de plus Bourdon, sous prétexte que Bouchotte avait refusé des secours aux parents des défenseurs de la patrie, pour « alimenter »,avec cent vingt mille livres tirées du trésor national, « un journaliste dont le nom ne souillera pas cette enceinte » . Danton laissait au Comité de Salut public le soin de « perfectionner le gouvernement provisoire > et de « diriger l'action gouvernementale » avec des ministres responsables.

Le Comité de Salut public ne tint aucun compte, par parenthèse, de ce décret; « il le viola pour conserver la République », comme devait le dire plus tard Robespierre dans son rapport sur Fabre, ce Fabre « qui avait eu cette idée pour arrêter le service des armées ».

La séance du soir, aux Jacobins, et celle du lendemain comptent parmi les plus mémorables de cette trop fameuse Société. Robespierre y sera constamment sur la brèche ; car il veut y faire prévaloir une influence qu'il achève de conquérir, en dépit de toutes les résistances, au Comité de Salut public. Il décerne un brevet de patriotisme à l'ancien commandant général Boulanger, qui se justifie d'avoir tenu des propos outrageants et subversifs contre la Convention. Robespierre en rejette la responsabilité sur les hommes nouveaux impatients d'escalader la Montagne, pour en expulser les premiers occupants : manœuvre qui démontre la nécessité d'une épuration continue.

Mais Bourdon, Fabre, Camille, appelés par trois fois pour répondre de leur conduite et de leurs écrits, ne paraissent pas. Robespierre constate, d'une voix méprisante, que « ceux qui ont provoqué la lutte, fuient le combat » et demande que la Société les « cite au tribunal de l'opinion publique ». Puis, comme s'il voulait en finir avec une question irritante, sur laquelle il a toujours évité de se prononcer catégoriquement, il en soumet une aussi bizarre qu'inattendue à la Société : « Les crimes du gouvernement anglais et les vices de la Constitution britannique ».

Cette douche d'eau glacée ne refroidit pas l'ardeur des passions politiques. La Chevardière déclare la Convention « coupable » d'avoir envoyé Goupilleau en Vendée. Une partie de la salle proteste : « La Convention est avilie t » Le tumulte est à son comble. Le président se couvre. Bentabole crie, dans une seconde d'accalmie :

— Une insulte à la Convention !

— Non, non, clame la majorité.

Robespierre affirme, à son tour, que la Convention ne saurait être < dégradée » par un terme impropre, et il prédit à ceux qui espèrent cette éventualité « le présage de leur

ruine qu'ils entendent l'oracle de leur mort certaine, ils seront exterminés... »

Et l'Assemblée, dans un élan d'enthousiasme, € se lève pour proclamer la ruine des trattres et le triomphe du peuple français >.

Soudain Camille apparaît à la tribune. Il est inquiet, hésitant. Harcelé par la calomnie, il confesse qu'il a cru de bonne foi aux révélations de Philippeaux. Mais il ne sait plus où il en est, « il perd la tête », Collot d'Herbois lui ayant affirmé que Philippeaux est un « menteur ».

Robespierre, sous prétexte de tirer d'affaire Camille, le morigène à la façon d'un pédagogue ; il le traite en enfant gâté qui a de mauvaises fréquentations ; et il demande « pour l'exemple que les numéros de Camille soient brûlés dans la Société ».

Ce gavroche de la Révolution qu'était Camille avait la répartie prompte et terrible.

— Fort bien dit, Robespierre, réplique-t-il ; mais brûler n'est pas répondre.

Robespierre le prit de haut; la querelle s'envenimait; Camille prétendait avoir lu tous ses numéros à son ancien condisciple pour lui demander conseil. Robespierre disait n'en connaître que deux. Il fallut que Danton cherchât l'apaisement, en mettant l'auditoire en garde contre un jugement qui pouvait « porter un coup funeste à la liberté de la presse ».

On dut lire néanmoins le quatrième numéro du Vieux Cordelier, qui fut écouté dans un silence glacial. Il semblait, en vérité, que ce fût l'unique question, la seule préoccupation digne de retenir l'attention publique. Le lendemain, Momoro donne lecture du troisième.

Puis Hébert demande la parole.

— « Conformément à votre arrêté, dit-il, vous allez entendre la lecture du cinquième numéro de Camille Desmoulins. Il est particulièrement dirigé contre moi. Ce n'est pas que je m'en croie atteint. Cet homme est tellement couvert de boue qu'il ne peut plus atteindre un véritable patriote. Mais le poison est toujours du poison ; il faut aussi l'antidote. Je demande

qu'après cette lecture la Société veuille bien entendre la récitation victorieuse que je crois en avoir faite aujourd'hui4. »

Robespierre s'oppose à la lecture, qu'il juge inutile, du Vieux Cor délier y cahos bizarre de vérités et de mensonges. Peu importe la radiation ou le maintien de Camille : « ce qui importe davantage, dit l'homme aux sentences, c'est que la liberté triomphe et que la vérité soit reconnue ». Il n'est guère plus indulgent pour Hébert ; et, là, se trahit cette perpétuelle méfiance du politicien contre un compétiteur qu'il brûle d'évincer. « Hébert, insinue-t-il, s'occupe trop de lui-même et veut que tout le monde ait les yeux sur lui, il ne pense pas assez à l'intérêt national. »

Robespierre, qui se sent plus maître que jamais de son public, précise peu à peu ses inquiétudes et ses accusations, en évoquant des souvenirs rétrospectifs témoignant de ses anciennes préférences :

— « On était parvenu à persuader à une foule d'hommes faibles que leurs ennemis étaient dans la Commune de Paris, dans le corps électoral, dans les sections, en un mot dans tous les républicains de Paris. Voilà le système qui est encore suivi actuellement. »

A ce moment, Fabre d'Eglantine se lève et se dirige vers la tribune. Robespierre le prie d'attendre. Quand il « aura fini son thème », Fabre suivra le sien '.

Et Robespierre, qui voit partout « le parti de l'étranger », signale comme «c paraissant se combattre mais concourant à défendre la cause des tyrans », deux sortes de conspirateurs complotant, «les uns pour effrayer la Convention, les autres pour inquiéter le peuple ». Aussi faut-il se rallier autour de l'Assemblée Nationale et imposer silence aux intrigants, d'autant qu'on voudrait lui en substituer une « scélérate et traîtresse qui vendrait le bonheur et la liberté du peuple ».

— « Il n'y a plus, ajoute-t-il, que quelques serpents à écraser... J'invite la société à ne s'attacher qu'à la conjuration,

sans discuter plus longtemps les numéros du Vieux Cordelier. »

1. Aclaho. U Société des Jacobins, t. V, p. 600. *. Hbmu D'AtiiéRAS. Fabre d'ÉgUntine.

Et se tournant de nouveau vers Fabre d'Églantine, il termine sur le coup droit :

— « Je demande que cet homme qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si bien exposer des intrigues au théâtre, veuille bien s'expliquer ; nous verrons comment il sortira de celle-ci... »

Fabre ne connaissait que trop la haine de Robespierre si lentement, mais si sûrement amassée contre lui, désigné comme chef de c la faction des Indulgents ». Tout en réclamant des accusations plus précises, accusations qui devaient l'envoyer, cinq jours plus tard, à la prison du Luxembourg, Fabre se défendait d'avoir influencé Camille. Il n'avait jamais € lu un seul de ses numéros en feuilles » ; et il n'avait aucunes relations suivies avec Bourdon, ni Philippeaux.

— A la guillotine ! cria une voix.

Robespierre, se piquant d'impartialité, fait chasser l'interrupteur. Mais, soit que Fabre plaidât mal sa cause, soit que l'auditoire s'en désintéressât, les Jacobins se retiraient peu à peu. Il fallut lever la séance, sans prendre d'arrêté.

« Réponse > d'Hébert « à Camille Desmouline et O >. — Robespierre fait annuler la radiation de Camille Desmoulins aux Jacobins. — Anniversaire du 21 janvier. — La Convention aux pieds de la guillotine. — L'affaire Duplessis. — Nouveaux tumultes aux Jacobins : Hébert et Legendre. — Mise en liberté de Vincent et de Ronsin. — Scènes de prison. — Rapport de Robespierre à la Convention : il prend position contre les Hébertistes.

C'était, en somme, une journée stérile pour Hébert. Les blessures du Père Duchesne étaient encore toutes saignantes; et celui qui les avait fouillées de la pointe de sa plume était sorti indemne de la bataille. Robespierre l'avait tancé, mais sauvé. N'était-ce pas unetrabison? Desmoulins, qu'il appelait « un enfant », avait déconsidéré la Révolution ; et les aristocrates s'arrachaient ces pamphlets dont les allusions rétrospectives calomniaient le nouveau régime. En conscience, les Hébertistes ne pouvaient, ne devaient pas épargner leur détracteur, mais l'écraser. Robespierre oserait-il encore l'arracher à leurs coups ?

Le 21 nivôse (10 janvier), Hébert faisait placarder dans tout Paris sa « réponse à Camille Desmoulins et Cie 1 ». C'était le résumé des injures immondes vomies trois fois par semaine contre les Dantonistes par le Père Duchesne ; c'était l'historique et la justification des subventions versées aux journaux patriotes par le Conseil exécutif sur les fonds mis à sa disposition. Encore Marat, surpris par la mort, n'avait-il rien touché de ses abonnements. Aussi le Père Duchesne demandait-il la réimpression de Y Ami du peuple et autres feuilles du même auteur, au bénéfice de la famille de Marat \

t. Annale* de U République françêise, n' 41. 3. Le Pèrt Duchesne, 333.

Le soir, aux Jacobins, les Hébertiste s, en nombre, votaient l'exclusion de Camille. Robespierre, sensible au coup qui lui était porté, mais n'en voulant rien laisser voir, exigea qu'on rayât également Bourdon et Philippeaux défendus par Dufourny, quoique beaucoup plus coupables que Desmoulins. Non qu'il s'opposât à son expulsion, mais il entendait que Ja même mesure s'appliquât à ses co-accusés ; car < l'intérêt public n'était pas qu'un individu se vengeât d'un autre, ni qu'une coterie triompbât d'une autre ».

Et l'autorité de Robespierre était devenue si prépondérante aux Jacobins qu'il obtint de la Société l'annulation de son arrêté contre Ci^iille, en même temps que la mise à l'ordre du jour (c'était, hélas I sa marotte) des crimes du gouvernement britannique.

Le lendemain, aux Gordeliers, cette « indulgence » des Jacobins, en quelque sorte retournés par Robespierre, mit en méchante humeur les Hébertistes. Après une sortie contre les agents du gouvernement anglais, « couverts du masque du patriotisme », Momoro fit approuver la rédaction d'un arrêté, portant que Philippeaux, Bourdon, Fabre d'Églantine et Camille Desmoulins avaient perdu, — ce dernier « momentanément » — la confiance de la société. Puis Momoro et Hébert reçurent mission de proposer à la Convention nationale la réimpression des œuvres de M a rat au profit de la famille de cet illustre martyr *.

Pendant dix jours, une trêve tacite s'établit entre les belligérants. Le vœu de Robespierre s'était accompli. On ne s'occupait plus aux Jacobins que « des vices de la Constitution anglaise ».

L'anniversaire du 21 janvier ramena la discorde. La veille, la Société avait décidé qu'elle irait, en ce grand jour, coiffée du bonnet rouge et précédée de son président armé d'une pique, féliciter la Convention d'avoir condamné le tyran. Elle se présenta en effet dans la salle, annoncée par les éclats retentissants d'une fanfare et jura, au milieu des

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