‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 164 sur 165 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Le programme du Père Dachesne et l'œuvre d'Hébert. — Les précurseurs du socialisme et de l'internationalisme. — Popularité malsaine.— Concessions forcées aux préjugés de famille. — L'Émile de la Révolution. — Ce qu'en a fait Hébert.— Le respect de l'enfance est le commencement de la sagesse politique.

Hébert fut bien l'homme de son œuvre, l'homme de sa clientèle. Nous l'avons démontré, de reste, par le parallèle que nous avons tracé entre les actes du politicien et les opinions du journaliste. Si le style de celui-ci fut abject, ordurier, immonde, alors que la langue de celui-là restait correcte, sans rien atténuer toutefois des violences ou des infamies du Père Duchesne, c'est qu'Hébert connaissait à fond ses lecteurs. Cette tourbe qui, jusqu'à l'échafaud, poursuivit de ses huées son ancienne idole, ne saurait abuser personne, quand eUe simule le dégoût pour les malpropretés littéraires du vaincu ; elle les savourait avec délices quelques mois auparavant. Son éducation première l'avait préparée à ce triste régal. Le langage populaire affectait alors une grossièreté d'expressions qui se retrempait encore au catéchisme poissard, aux parades de la foire et au vocabulaire de l'argot. En adoptant ce vil jargon, Hébert était sûr d'être compris et goûté. Le succès dépassa ses espérances.

Mais cette spéculation de librairie fut également une manœuvre politique. Elle légitima en effet, du même coup, les ambitions personnelles de son auteur et l'avènement de la Commune insurrectionnelle du 10 août. Le mensonge, la calomnie, l'outrage, toutes les armes parurent bonnes désor-

mais au libellistc, devenu fonctionnaire, pour fonder son autorité et celle de son parti sur les ruines du pouvoir établi. Le programme du Père Duchesne relève du nihilisme et de l'anarchie. Depuis Louis XVI jusqu'au Comité de Salut public, en passant par l'administration, par l'armée, par la magistrature, par la finance, par l'agriculture, par le commerce, le marchand de fourneaux démolit tout ; et le substitut du procureur de la Commune appuie de sa haine cette œuvre de destruction, au Conseil général, aux Cordeliers, aux Jacobins, dans les sections et dans les sociétés révolutionnaires de Paris. Une telle rage de bouleversement trouvait sa justification dans ce sentiment de perpétuelle et salutaire méfiance, que les courtisans du peuple se font toujours un pieux devoir d'entretenir contre les gouvernants. L'esprit d'opposition et de malignité aidant, — qualités d'ailleurs essentiellement parisiennes, — il n'est pas étonnant qu'Hébert ait acquis en si peu de temps un crédit aussi considérable et aussi solide, grâce à ce Père Duchesne dont la brutalité, en apparence sincère et loyale, allait jusqu'à gourmander ses meilleurs amis.

C'était de la suprême habileté : car le démagogue, sous ce masque de désintéressement, provoquait le peuple à toutes les turpitudes et à tous les crimes. Et, comme il fallait une direction et un but à ce fleuve de boue et de sang, Hébert les laissait entrevoir dans le port, où la France républicaine, délivrée de <r tous les scélérats et de tous les monstres », allait enfin trouver « le bonheur ».

Cet idéal, le Père Duchesne l'indique en termes assez vagues, il est vrai, mais qui, rapprochés des conceptions, particulières à Chaumette et à Cloots, semblent former avec elles un corps de doctrines rappelant dans ses grandes lignes l'Évangile socialiste. Celui-ci peut, en effet, compter parmi ses premiers prédicateurs les trois hommes qui tinrent la tête de la faction hébertiste, et dont deux, au moins, poursuivirent l'application du principe de la dépossession capitaliste dans la réalisation de mesures financières décrétées par la Convention Nationale.

Au commencement de 1792, c'est-à-dire bien avant qu«

la Commune de Paris n'eût voté l'impôt dépouillant les propriétaires de la moitié de leurs revenus, le Père Duchesne en laissait pressentir l'inéluctable nécessité dans une proposition, où le double système de la loi agraire et du socialisme d'Etat semblent se compléter l'un par l'autre.

Le noble, dit-il, aurait dû cultiver lui-même la terre... « 11 aurait assez pour cela de la millième partie de ce qu'il possède » et il partagerait le reste entre les malheureux, ou « le rendrait à la patrie 1 ».

Bientôt, s'inspirant de l'internationalisme de Gloots,le Père Duchesne franchira la frontière, pour pratiquer en tous pays la diffusion de ses théories économiques et sociales : « Présentez aux peuples le bonnet de la liberté, ils mettront bas les armes et nous embrasseront '. » C'est un fervent apôtre de la République mondiale en des termes que, par une curieuse coïncidence, reproduira un de ses derniers numéros, mais avec une restriction des plus signiGcatives : « Un temps viendra où tous les peuples de la terre, après avoir exterminé leurs tyrans, ne formeront qu'une seule famille de frères » et « composeront une grande Convention de tous les peuples de l'Europe. Je ne crois pas cependant que nous devions, comme dit le prophète Anacharsis, faire les Don Quichotte et entreprendre une croisade universelle... C'est au temps et à la raison à faire un pareil miracle *. >

Le Père Duchesne résout du môme coup trois problèmes : ceux des traités de commerce, de la paix universelle et de l'extinction du paupérisme :

... « Chaque peuple portera chez les voisins les produits de son industrie et, comme il n'existera plus de guerres, nous n'aurons plus besoin d'impôts, si ce n'est pour soulager les pauvres et nourrir les infirmes et les vieillards... • » Mais, pour le moment, le pacifisme n'ayant aucune chance de prévaloir en Europe, le journaliste se rejette sur des

moyens plus pratiques de régler la question sociale :

Les riches, écrit-il, doivent nourrir les femmes des patriotes pauvres partis en Vendée *.

Cette note s'accentue encore, en février 1794, à l'heure où Robespierre, ce partisan si résolu du respect de la propriété, excite les Jacobins, le Comité de Salut public, la Convention contre la faction hébertiste :

« Nous ne faisons tous maintenant qu'une seule famille, dit le Père Duchesne : le riche doit partager avec le pauvre, celui qui est fort doit aider celui qui est faible \ »

Et, la veille de son arrestation, il demande qu'on divise les grandes terres en petites métairies et qu'on mette le tout en culture \

Ces appels répétés à la convoitise des masses étaient précédés ou suivis de virulentes attaques contre des hommes qu'Hébert savait impopulaires au premier chef et dont il faisait gratuitement des contre-révolutionnaires pour les rendre plus odieux encore. C'étaient les habitués des tripots do Palais-Royal, mauvais lieux qu'il aurait fermés s'il eût été maire de Paris *; c'étaient les agioteurs, les accapareurs, les affa meurs, qui n'étaient certes pas des êtres imaginaires, et dont l'opulence, fruit de leurs criminelles pratiques, exaspérait la misère du peuple. Mais le Père Duchesne confondait avec ces malfaiteurs publics, en les flétrissant du même nom, des commerçants et des industriels qui, pour n'être pas toujours très satisfaits de la gêne et de l'insécurité que leur apportait le nouveau régime, n'en étaient pas moins de fort honnêtes gens, incapables d'ailleurs de tremper dans le moindre complot. Cette manie de persécution fut encore un des griefs de Robespierre contre son adversaire politique. Celuici, pour mieux flatter le populaire, accusait des projets les plus homicides et les plus liberticides les « petits commerçants * », les « boutiquiers > 6, insolents et cupides, qui

G. Le Père Duchesne, n° 157.

osaient résister à la loi, mal étudiée et plus mal appliquée encore, du maximum. Au reste, le cerveau hanté de ses rêves socialistes, le Père Ditchesne ne comprenait, en matière d'économie politique, que l'échange des produits du sol 1 entre les citoyens devenus un peuple de frères. Et, tout en maintenant, pour dégager la responsabilité de la Commune de Paris, qu'il n'y avait pas de crises de subsistances, il en revenait à ses perpétuelles dénonciations contre les accapareurs, entre autres ceux de Rouen et de Lyon, qu'il traitait de sans-patrie *. Il daignait cependant reconnaître — car il prétendait ne pas « mépriser le commerce » — qu'il avait rencontré un très petit nombre de négociants consciencieux, qui se considéraient comme les gérants d'une fortune dont ils devaient rendre compte au peuple \ Mais, d'une façon générale, en présence de la coalition des cultivateurs avec les industriels courant les campagnes pour râfler toutes les récoltes, le Père Duchesne concluait qu'il fallait « tuer d'un seul coup l'aristocratie fermière et marchande », après avoir « balayé les autorités constituées 4 ». D'où cet aphorisme qui dut faire singulièrement réfléchir le Comité du Salut public : « Les subsistances appartiennent de préférence à ceux qui travaillent pour les autres B. »

Comme de juste, cette extermination de la propriété et des propriétaires fait pâmer d'aise Tridon,le panégyriste enthousiaste d'Hébert \ Il veut bien convenir que le Père Duchesne avait parfois l'abord et l'allure un peu rudes, mais que de perspicacité, que de bon sens, que de sagesse dans la campagne du marchand de fourneaux contre la classe que Tridon et ses coreligionnaires exècrent le plus l

...< Il n'y a pas d'aristocrates plus puants et plus dangereux que ce qu'on appelle la bourgeoisie renforcée... Les gros (Hébert a dit aussi les petits) boutiquiers étaient plus despotes avec leurs ouvriers que les ci-devant nobles avec

*. Tniooa. Les Hébertistes, 1804.

leurs vassaux... Les avocats ont été presque tous les traîtres de la Révolution. »

Et Tridon, quand il en vient à tracer le programme du Père Duchesne, pleure presque d'attendrissement.

Respect pour la vieillesse ; récompense des vertus et des talents ; secours aux infirmes ; stricte exécution des lois; défense de vendre des reliques et de l'orviétan ; transformation des couvents en hôpitaux ; peines sévères contre les falsificateurs de boissons dont les malades de l'Hôtel-Dien sont les premières victimes: seul, un véritable ami du peuple pouvait poursuivre un tel idéal.

M. Hatin, lui-même, le savant auteur de l'Histoire de h Presse, qui flétrit le politicien et qui maudit le « buveur de sang », reconnaît au misérable Hébert un certain talent et des idées saines sur l'instruction.

Pourquoi s'étonner d'une morale si peu en harmonie avec les instincts subversifs et barbares du Père Duchemt? Hébert, nous l'avons dit, connaissait à fond sa clientèle. Il n'ignorait pas que la populace elle-même, si elle tient pour légitime le système des reprises individuelles, n'en a pas moins le culte inné de certaines vérités générales et essentielles. La prudence la plus élémentaire commande donc à tout démagogue, ou meneur de foules, non seulement de ne pas heurter ces convictions, mais encore de les exalter, et dans le langage le mieux approprié aux facultés d'assimilation de ces intelligences primitives.

C'est évidemment en raison de telles considérations, qu'ftébert commença par adopter ce style grivois et grossier qui charmait si fort ses lecteurs. Il eut, à de rares intervalles, quelques numéros heureux, presque spirituels, sans être orduriers, ou d'une gaîté franche en leurs tableaux d'une drôlerie pittoresque. Il procède à la façon de Vadé; quand il tire les rois avec son ami Jean Bart et sa femme Jacqueline *, quand il décrit la cour future de Philippe-Egalité *. ou qu'il dialogue avec Cadet-Roussel et ses commères &

Gorsas et « ses chemises garnies de point d'Angleterre 1 », il semble — ô rapprochement étrange — le précurseur du fils, plus tard célèbre, de ce de Kock, qui traitait si somptueusement à Passy le Père Duchesne.

Et d'abord il déclare qu'il « aime et chérit sa patrie pardessus toutes choses * ». On sait jusqu'à quel point, pendant la Révolution, le peuple, à Paris et en France, poussa cette admirable et fanatique adoration. Et nous rappellerons qu'Hébert, moins assurément par conviction que par calcul, exagérait d'autant plus l'expression de son patriotisme, que les émigrés de l'extérieur et de l'intérieur menaçaient plus sottement les républicains des foudres de la coalition. 11 n'a pas assez d'injures contre les <c Mandrins de Prusse et d'Autriche » qui prétendent se partager la France, ni assez d'indignation contre leurs vils « esclaves »,qui attendent du pillage en pays conquis des « choulies ptits femmes » et des « clioulies ptits horloges ' ».

Ce n'est pas qu'à l'occasion, en bon humanitaire, ou en ptûlosophe découragé, il ne déplore les maux et les crimes de la guerre. Bien que les Français soient victorieux, la prise de Mons lui inspire de mélancoliques réflexions. Le Père Ouchesne a tellement l'amour de ses semblables qu'il n'a pu apprendre sans douleur que vingt mille hommes sont 'es tés sur le carreau. Ah 1 dit-il « bornons-nous à défendre îos terres et à ne pas faire de conquêtes... 4 ». Quand il rapelle la prise de Toulon par les Anglais et les massacres ont les Anglais ont donné le signal, il se répand en paroîs amères, presque éloquentes, contre l'être humain, le plus léchant des animaux 5.

En flattant la fibre patriotique, alors si développée chez le ;uple, sans rien abandonner des principes, universellement connus, de Jean-Jacques, Hébert ne s'en estimait que plus itorisé à réclamer ses grands « moyens de Salut public »

î. Le Père Duchesne, n» 53.

(. Le Père Duchesne, n* 344.

• Le Père Duchesne, n- 189.

Le Pire Duchesne, n* 297.

LE PÈRE DLCHESNE

autrement efficaces que ceux du « bateleur Barère > \ C'est ainsi qu'il avait pu abuser les niasses sur sa sincérité et sur son désintéressement. C'est ainsi qu'en fidèle disciple de Rousseau, il n'avait pas craint d'aborder le redoutable problème de l'éducation scolaire, et toujours d'après des formules qui rehaussaient son prestige et son crédit. Car le peuple, en ce temps-là, avait encore au cœur l'amour et le culte de l'enfant ; et il eût singulièrement rabroué l'intellectuel qui serait venu lui contester son autorité et sa puissance paternelles. Hébert ne détournait donc pas l'enfant du foyer familial, puisqu'il lui ordonnait le respect de la vieillesse, mais il voulait que ses éducateurs en fissent un bon républicain. L'instituteur devait raconter à ses élèves les crimes des rois et leur apprendre la Constitution avec l'ABC. Comme la liberté des cultes était permise, l'enfant choisirait, à l'âge de raison, la religion qui lui conviendrait. Cependant Hébert avouait ses préférences : le culte des Koakers (sic)> ces honnêtes végétariens, lui semblait le pins rationnel, comme l'Évangile, le meilleur livre qu'on pût mettre entre les mains des jeunes gens. Ceux-ci devaient, en outre, être formés au travail et au maniement des armes « pour purger la terre de tous les rois ' ».

Hébert se piquait, au reste, d'être un protecteur éclairé des lettres, des sciences et des arts. Il avait présidé la séance d'inauguration des leçons de Fourcroy; et il avait applaudi, des deux mains, au projet d'instruction primaire9 dontBouquier vint lire le dispositif aux Jacobins, alors que le chimiste Hassenfratz estimait qu'on y donnait trop de place aux sciences. Mais la grande ombre de Rousseau avait encore inspiré ce plan d'éducation civique, et Hébert demanda qu on le mît à Tordre du jour. Ces farouches démagogues sentaient leurs yeux se mouiller de larmes aux effusions républicaines panachées d'émotions idylliques. Cloote écoutait avec attendrissement, aux Champs-Elysées, deux gamins qui se faisaient « la leçon mutuelle », et bientôt tons

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