A. N. T. 214*. Papiers de Bernard
S. Marat. Ami du peuple, loc. cit.
3. Louis Blakc. Histoire de là Révolution française, loc. cit.
M. Aulard (Révolution française, 1887, p. 289-298) conclut à l'entière et unique responsabilité de Bailly.
à l'ambassade des Etats-Unis, avait « rencontré, en allant au Louvre, la municipalité avec le drapeau rouge déployé » ; et il s'était dirigé, muni de son € télescope », vers les hauteurs de Passy pour voir ce qui se passait au Champ-de- Mars. Peu indulgent, comme la plupart de ses compatriotes, pour le tumulte des foules, il approuve les gardes nationaux qui, sans attendre qu'on leur en donnât l'ordre, « ont enfin tiré sur la canaille. Cette affaire, dit-il, va, je l'espère, ramener la tranquillité ; mais peut-être qu'il faudrait une démonstration plus vigoureuse pour contenir cette abominable populace >
Un autre témoin oculaire, qui documenta Michelet sur la journée du 17 juillet et qui en reproduisit plus tard la version dans un de ses livres, Moreau de Jonnès, se range, au contraire, du côté du peuple. Il déclare toutefois que La Fayette et Bailly furent « victimes de leur discrétion » ; ce furent, dit-il, des contre-révolutionnaires, soucieux de précipiter la réaction, qui donnèrent Tordre de tirer.
Si cette assertion est loin d'être démontrée, l'affirmation qui la précède est d'une indiscutable justesse :
« Le massacre du Champ-de-Mars fut, comme autrefois celui de Vassy, la source des désordres civils les plus terribles. 11 divisa la garde nationale en deux partis irréconciliables et il donna le fatal exemple d'ensanglanter la Cité pour faire dominer une opinion politique par la terreur*. »
Et voilà pourquoi nous avons insisté aussi longuement sur un épisode, encore si peu connu et si mal défini, de nos guerres civiles. C'est que, sous le bénéfice de cette observation de Moreau de Jonnès, s'explique la frénésie, la rage du Père Duchesne, éclatant, après une longue période d'incubation, au lendemain du 17 juillet. Nous avons dit qu'Hébert était lâche, qu'il avait une sorte d'agoraphobie morale ; ses adversaires lui reprochèrent assez de ne l'avoir jamais vu dans la rue. Pour la première fois qu'il voulut s'y
1. Gouverneur Morris. Mémorial et Correspondance, 17 juillet 1791.
2. Moreau db Jonnès. Aventures de guerre, etc. (1858» 3 v.). T. 1, p. 48 et fuir.
risquer, il dot entendre sans doute, sur les glacis du Champde-Mars, siffler les balles à ses oreilles. Il eut peur. Et il ne pardonna jamais son épouvante — lui dont la rancune était si tenace — à La Fayette et à Bailly. Il semble, chaque fois que ses feuilles parlent de cette fusillade (et elles reviennent souvent sur ce sujet), qu'elles suent l'angoisse. Et cette terreur redouble sa férocité.
Le Père Dachesne modère sa polémique. — L'Assemblée Législative. — Nouvelles publications d'Hébert. — Un mariage de convenance et de raison.— Ce qu'était Françoise Goupil. — Pourquoi Hébert épousa une religieuse.
A vrai dire, la répression sanglante, qu'avait peut-être cherchée la garde nationale et qu'en tout cas elle ne désavoua point, avait notablement tempéré l'exaltation des démagogues. S'ils n'avaient pas désarmé, ils échauffaient moins les cerveaux dans les sections ou dans les clubs ; et leurs écrits témoignaient de leur circonspection. Hébert, lui aussi, se montra pendant quelque temps moins agressif et moins cynique dans son Père Duchesne,
Aussi bien de nouvelles préoccupations assiégeaient les esprits. La Constituante allait résigner ses pouvoirs ; et l'Assemblée, appelée à lui succéder, devait, aux termes de la loi, être composée exclusivement d'hommes nouveaux. Il importait que le roi acceptât la Constitution 1 ; d'où l'occasion pour le Père Duchesne de reparaître aux Tuileries et do reprendre le cours de ses entretiens, soit avec Louis XVI, soit avec Marie- Antoinette. Le ton s'en est bien radouci. Il est presque affectueux pour le « gros Dâron ».
— Tu m'as fait une grande impression, dit celui-ci,
— Possible, réplique le Père Duchesne \ mais votre femme, avec quelques bouteilles de Champagne, va vous retourner comme un gant... Laissez là vos serrures et donnez-vous à de plus glorieuses occupations ; achevez le Louvre, par exemple '.
C'est conseiller au prince de faire travailler l'ouvrier.
Le marchand de fourneaux est plus dur avec la reine ; il est vrai que tout le mal vient des scélérats 1 qui fréquentent, aux Tuileries, des ministres, des députés monarchistes, des aristocrates. Un soir, le Père Duchesne est allé à TOpéra 1 ; et il a vu tous ces contre-révolutionnaires faire une ovation au roi et à la reine; cette manifestation l'a froissé ; et, quand il s'est retrouvé aux Tuileries, dans le boudoir de Marie-Antoinette, il lui a reproché la duplicité de son époux. Mais la reine a pris l'engagement, devant ce visiteur quelque peu sans gêne, de marcher désormais d'accord avec la nation.
Ce procédé, de facture assez grossière, mais dont les fréquentes répétitions n'étaient pas pour déplaire à la clientèle de l'auteur, Hébert l'emploie encore à propos de La Fayette. Le Père Duchesne va rendre visite'à celui qui fut « le commandant général de la garde nationale » ; il reconnaît ses services et combien sa situation fut parfois difficile; mais aussi pourquoi La Fayette fut-il si faible vis-à-vis de Bouillé, pourquoi se laissa-t-il séduire par « l'enchanteresse Antoinette > ?
Evidemment la détente est sensible, si l'on compare à ces critiques presque anodines les diatribes qui précèdent le 17 juillet. Le Père Duchesne, élu maire de Paris, à la place de Bailly *, prend môme en pitié le malheureux administrateur, absolument dégoûté de sa place. Lui, le Père Duchesne, fera merveille ; d'abord, en qualité « d'homme du peuple », il se contentera de mille écus d'appointements annuels, puis il balaiera tous les tripots du Palais-Royal, poursuivra les accapareurs et les marchands de vin <c infidèles > (c'était à prévoir) et veillera à la salubrité de Paris.
Mais l'Assemblée nationale est dissoute. Tout en adressant des adieux mouillés de larmes à Brissot,Pétion, Robespierre,
LE PÈRE DUCHBSNE
Prieur, Buzot, Rewbel, Grégoire1,— ses futures victimes — le Père Ducheme achète « du vinaigre des quatre voleurs pour purifier l'air » de la salle, et veut que désormais les tribunes soient garnies de bonnets de laine qui, eux, n'applaudissent pas. Cette note sonnera souvent dans les feuilles d'Hébert : car, qui pratiqua plus servilemont que lui l'adoration de la populace, le seul élément vraiment pur et vraiment honnête, dit-il, de la grande famille parisienne ? Si parfois il la gourme d'importance, c'est parce qu'elle se laisse endormir trop facilement par ses oppresseurs et que son réveil n'est pas assez cruel.
Le journaliste commençait à prendre autant d'importance que le journal.
Dans les premiers mois de l'année 1791, Tremblay l'imprimeur lui avait confié la rédaction d'une autre publication qui portait sa signature, le Journal du Soir sans réflexion et le Courrier de la Capitale \ Mais tout le monde en connaissait le véritable auteur, d'autant qu'Hébert, aussi peu scrupuleux que par le passé, avait volé le titre et même la couleur politique de sa nouvelle feuille à Etienne Feuillant. Aussi ce publiciste avait-il relevé en termes énergiques, dans son Journal du Soir*, l'incorrection du «petit brigand littéraire » qui travaillait chez Tremblay et qui, pour n'être pas le propriétaire de la gazette, n'en avait pas moins proposé ce plagiat à l'imprimeur. Dans le principe, le ton du nouveau journal d'Hébert fut assez modéré, puis devint agressif et même si violeut, dans le courant de novembre, qu'il obtint de Marat une mention honorable. Cette publication insérait le compte rendu des séances de l'Assemblée; et Y Ami du peuple, affirme Hébert 4, «le copiait littéralement ». Preuve évidente de la confiance de Marat dans l'esprit révolutionnaire du rédacteur, confiance qui se traduisait encore par cette déclaration du terrible démagogue : « Les journalistes non soudoyés qui donnent l'histoire des
]. Le Père Duchesne* n° 81.
3. Le Journal du Soir sans réflexion, etc. (Bibl. Nat. Le" 413).
3. Le Journal du Soir, Le Journal du Soir de la rue de Chartres, par un rédacteur d'E. Feuillant (Bibl. Nat. Le» 426).
4. Hébert auteur du Père Duchosne à C.Desmoulins et C*« (Bibl. Nat. Lb.** 3.815).
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séances ont le plus grand tort de ne pas nommer les masques, quand ce ne serait que pour décrier les fripons. Je recommande ce soin au patriote Tremblay. » Il va sans dire qu'Hébert n'émaillait pas de jurons, ni d'obscénités, le Journal du soir : il réservait à son Père Duchesne, feuille populaire ou plutôt populacière, le monopole de l'ordure.
Entre temps, il agrandissait le cercle de ses opérations. C'est ainsi qu'en octobre il fondait, avec la collaboration de trois de ses confrères, une agence de traductions dont le fonctionnement ne laissait pas que d'être ingénieux et dont les bénéfices lui assuraient d'appréciables ressources.
11 dut à cette entreprise de pouvoir suivre, à partir du 13 octobre, dans une tribune de la Législative », les débats de cette Assemblée. 11 en indiquait l'esprit et en résumait les travaux, instituant ainsi une sorte de propagande qui répandait par delà les frontières les doctrines de la Révolution. Ce fut évidemment dans cette officine internationale qu'il noua les relations politiques qui devaient faire sa notoriété et sa perte \
Ces épisodes, peu connus, de l'histoire d'Hébert, avant la participation officielle et très active du publiciste aux journées fameuses de la Révolution, sont en quelque sorte condensés dans la correspondance que M. André Mater a eu la bonne fortune de retrouver et qui jette un jour si curieux sur la vie intime du Père Duchesne
Cette période de son existence coïncide avec l'époque de son mariage. On est tout surpris du ton calme, posé et doucement familial dont use Hébert pour apprendre à sa sœur aînée son changement de situation et ses aspirations matrimoniales. H est « accablé d'affaires » et il a « une immensité d'occupations ». Puis, il se félicite de « l'alliance qu'il contracte avec une jeune demoiselle fort aimable et d'un caractère excellent... Pour combler mon bonheur, ajoute-t-il, je trouve assez de fortune avec mon épouse pour être tranquillisé sur son sort, si la mort vient à nous séparer...» Par