lettre
La fête des Suisses de Château vieux. — Vaine opposition de la Cour. — Cérémonie et défilé symboliques. — Manifestation do l'indiscipline victorieuse. — A la Bastille et au Champ-de-Mars. — Le Père Duchesne sur son toit et Calpigi à son balcon.
Hébert, le soir même où il avait été relaxé, s'était rendu, avec Tremblay, au club des Amis de la Constitution, pour remercier les sociétaires de la sympathie qu'ils lui avaient témoignée. Il s'était exprimé en fort bons termes. Il avait insisté sur l'animosité à son égard de Buob, le juge de la section Poissonnière ; par contre, il se louait des autres magistrats, aussi bienveillants que courtois. Cette démarche était le fait, non seulement d'un obligé reconnaissant, mais encore d'un habile tacticien. En même temps qu'il s'offrait aux regards de tous sous l'auréole de la persécution, Hébert amorçait en quelque sorte sa candidature dans une société, déjà fameuse, où les plus purs patriotes briguaient l'honneur d'être admis. Il n'était pas seulement le Père Duchesne, le journaliste d'avant-garde, mais encore un homme qui avait donné des gages de sa foi révolutionnaire et mûr maintenant pour la carrière politique. Il suivait ainsi la tradition de ces Cordeliers, devenus coryphées de la troupe par leur entrée au club de la rue Saint-Honoré, et n'attendant plus que l'heure propice pour passer, à leur tour, premiers rôles.
Dès lors, Hébert ne laissera plus échapper aucune occasion de se mettre eu évidence. Un mois après son acquittement, il était nommé président du club des Cordeliers et intervenait activement auprès de Marat qui, lors des pour-
LE PÈRE DUCHESNK
suites exercées contre Y Ami du peuple, avait juré de ne plus écrire. Le silence de cet énergumène était pour le Père Duchesne, comme celui de Sieyès pour d'autres politiciens, une « calamité publique ».
A quelques jours de là, une nouvelle manifestation de la démagogie révolutionnaire contre le parti de la Cour allait permettre à l'ennemi juré des royalistes d'affirmer, par un redoublement d'injures à leur adresse, son inquiétante personnalité.
Depuis six semaines, les clubs et les sociétés populaires de Paris s'agitaient, à l'occasion de la fête préméditée en l'honneur des galériens de Château vieux. Ce n'étaient pas que ces « infortunés » — comme les appelait la pitié publique — fussent bien intéressants. Dans la sédition militaire qui avait ensanglanté Nancy au mois d'août 1790, et qui fut, il faut le reconnaître, rudement réprimée par Bouillé, quarante soldats du régiment suisse de Châteauvieux avaient été condamnés à trente ans de galères pour leur participation à cet attentat contre la discipline et contre la vie de leurs chefs. En raison d'un crime indiscutable, auquel certains esprits, troublés par l'anarchie où se débattait alors la France, trouvaient cependant une excuse, le parti de la Cour avait fait refuser aux forçats le bénéfice de l'amnistie consentie par le roi en 1791, après son acceptation de la Constitution, « pour tous les faits relatifs à la Révolution ». Or, le club des Jacobins et les journaux qui soutenaient sa politique représentaient les soldats de Châteauvieux comme les victimes d'une discipline féroce, et comme les martyrs de la liberté. Devant la sommation réitérée des organes de la démocratie, l'Assemblée Législative décréta la mise en liberté des galériens en février. La ville de Brest offrit à ces révoltés, lors de leur sortie du bagne, les honneurs du triomphe. Et, pour se mettre à l'unisson, la société des Amis de la Constitution ouvrit, en faveur des Suisses de Châteauvieux, une souscription, qui, comme toutes les manifestations de ce genre, fut un prétexte aux déclamations les plus furibondes ou les plus drolatiques. Ainsi, les habitués d'un café parisien vinrent apporter leur obole, avec des sanglots dans la voix, parce
qu'ils ne pouvaient rendre la vie aux malheureux Suisses « immolés par la même perfidie que nos frères au Champde-Mars». Cette dernière échauffourée avait laissé dans l'esprit des Parisiens des souvenirs très vivaces, mais si peu exacts qu'on faisait honneur aux Suisses de Château vieux de n'avoir pas tiré ; or, s'ils n'avaient pas usé de leurs armes, c'est qu'ils n'en avaient pas reçu l'ordre.
La féte que les sociétés populaires voulaient offrir aux galériens et qu'elles baptisaient à l'avance Fête de la Liberté, était considérée, bien entendu, par la Cour, comme un outrage au principe d'autorité et au respect de la discipline. La résistance opposée à une démonstration qui était, en réalité, une revue des forces révolutionnaires irrita les clubs, les sections, les journaux et, plus particulièrement parmi eux, le Père Duchesne. L'organe d'H6bert en rendait responsable € M"* Veto » et, dans son exaspération, allait jusqu'à insulter la mémoire de Desilles *, ce malheureux officier, qui avait payé de sa vie son dévouement à la cause de l'ordre, en se plaçant au-devant des canons braqués par l'insurrection.
Enfin, la fête fut autorisée et donnée le 15 avril. Collot d'Herbois en fut un des principaux organisateurs. On devait bien cette satisfaction à l'ancien cabotin qui s'était posé si théâtralement au club des Jacobins, en imprésario de la réhabilitation des forçats.
t L'ordre et la marche » de la cérémonie ne laissent pas que d'être intéressants, car ils constituent une sorte d'histoire symbolique de la Révolution depuis ses origines. Les détails n'en ont pas toujours été rapportés exactement, mais ceux que nous publions sont peut-être moins sujets à caution, parce qu'ils émanent d'un témoin oculaire, dont les corrections manuscrites, indiquées sur les imprimés, parus le jour même de la fête, en rétablissent le véritable aspect *.
Le cortège était composé, en première ligne; de groupes
2. Bibliothèque de la ville de Paris, 12.277. — Tous les exemplaires imprimés portent en tétc la signature également imprimée de Tremblày et à la fin celle de Tàllien, Un seul de ces exemplaires est corrigé à la main.
« de citoyens et de citoyennes marchant sur huit de front » et encadrant, au milieu de leurs rangs, la Déclaration des droits de l'Homme.
Ils étaient suivis de « musiques et tambours » qui précédaient un bataillon d'Élèves de la Patrie et des pelotons d'invalides.
D'autres groupes de « citoyens et de citoyennes » entouraient « un modèle de la Bastille », flanqué du drapeau de la forteresse, que portaient tour à tour des citoyens du faubourg Saint-Antoine « vainqueurs de la Bastille > et des « cidevant gardes françaises en uniforme ».
Derrière, un « bataillon de vétérans ». Des drapeaux américains, anglais et français, réunis par des rubans tricolores, « en signe d'alliance », étaient entre les mains de représentants « de ces peuples libres », précédés des bustes de Franklin, Sidney, Jean-Jacques et Voltaire, que portaient des compatriotes de ces hommes illustres, entourés « d'élèves de maisons d'éducation ». « Gardes nationaux et officiers municipaux de Paris ». Puis apparaissait, comme la plus sainte des images, le Livre de la Constitution € confié par l'Assemblée Législative », au milieu de pères de famille, de femmes, de mères et de « jeunes citoyens » des deux sexes, que suivaient en foule les autorités constituées, des députés, des officiers municipaux, des juges, des délégués des quarante-huit sections.
Venait ensuite, seul, un citoyen présentant au peuple l'effigie d'une galère.
A distance, marchaient quarante jeunes femmes, qui avaient allégé le poids des fers tramés par les Suisses de Châteauvieux et qui tenaient, en guise de trophées, des débris de chaînes. Au milieu de bannières, d'emblèmes, et d'inscriptions célébrant les bienfaits de la liberté, un sarcophage antique sur lequel étaient gravés les noms des vingt-trois soldats immolés à la vengeance de leurs officiers et au ressentiment de Bouillé; puis un autre sarcophage, en l'honneur des gardes nationaux « victimes de leur zèle pour l'exécution de la loi» — allusion timide à l'héroïsme de Desiiles.
La musique de la garde nationale exécutait des hymnes funèbres soulignant à souhait ce spectacle macabre.
Puis, s'avançait, lentement, le char de la Liberté tiré par vingt chevaux € attelés sur quatre de front ». La déesse en occupait la partie la plus élevée ; elle était couronnée de fleurs et dominait un autel où fumait Fencens. En avant, à l'extrémité du char, la Renommée, posée sur le Globe terrestre, annonçait à l'univers la liberté du peuple français, et proclamait les Droits de l'homme, précédée de six trompettes. D'après les dessins de David et d'Hubert, chargés de la décoration artistique, les portes latérales du char représentaient Brutus immolant ses fils à la liberté et Guillaume Tell préparant celle de son pays par l'exécution de Tordre barbare de Gessler. Les bas-reliefs, servant à l'ornementation du char, montraient le Despotisme, l'Aristocratie, la Féodalité et le Fanatisme — figures hideuses — écrasés par la Liberté, la Raison et la Philosophie. Enfin, au milieu de cette énorme machine, les saints de ce culte laïque, les héros de ce triomphe allégorique, les membres de cette académie de l'indiscipline, ces quarante soldats, en uniforme, groupés autour de leur défenseur exultant, Gollot d'Herbois. Deux places restaient vides, celles des deux soldats morts aux galères.
L'itinéraire était long et pénible : mais les ordonnateurs de la fête s'étaient ingéniés à en modérer la fatigue par des entr'actes, où la muse de Marie-Joseph Chénier parlait à l'âme du peuple sur les rythmes enflammés de Gossec. Par contre, André, dans ses ïambes, traitait les galériens montant ainsi au Gapitole de « voleurs et d'assassins ».
Le cortège partit de la barrière du Trône, descendit le faubourg Saint-Antoine et s'arrêta sur l'emplacement de la Bastille. Les Suisses le visitèrent ; et, tout aussitôt, l'inévitable Palloy, qui avait mis les moëllons de la forteresse en coupe réglée, offrait aux soldats quatre pierres chargées d'inscriptions en l'honneur de ces « martyrs », qu'ils firent porter sur leur char. Le cortège suivit la ligne des boulevards jusqu'à la porte Saint-Honoré, et de là, à la place « dite de Louis XV » (notre place de la Concorde), où il
s'arrêta de nouveau pour une seconde audition musicale, rappelant « le premier attentat à la liberté » — vraisemblablement la charge de cavalerie ordonnée par le prince de Lambesc, quarante-huit heures avant la prise de la Bastille.
Bientôt cet immense défilé s'engage sur le pont Louis XV (le pont actuel de la Concorde), suit la rue de Bourgogne, la place du Palais- Bourbon, la rue de l'Université, l'esplanade des Invalides, la rue Saint-Dominique au Gros-Caillou, traverse en partie le Champ de la Fédération et vient terminer son pèlerinage civique aux pieds de l'autel de la Patrie, où sont dressés les drapeaux des trois nations : anglaise, française, américaine et celui de la Bastille. L'encens brûle de nouveau ; et la fête se termine, suivant l'usage, par des repas et des danses.
Parmi les journalistes qui en'publièrent le compte rendu, Gorsas 1 signale deux épisodes assez piquants. Le premier, présenté sous un jour fantaisiste, prouve qu'Hébert assista, comme il l'a, du reste, écrit, à cette protestation victorieuse de l'opposition.
«Quelques intermèdes réjouissants, dit Gorsas, sont venus égayer la marche ; et le Père Duchesne, à califourchon sur son toit, la bouteille d'une main et le verre de l'autre, buvait à la santé des différents groupes; mais il a cassé bouteille et verre, quand il a vu les deux sarcophages et les crêpes lugubres qui les couvraient. »
L'autre incident n'est pas moins caractéristique : « A la Bastille, le père de Figaro (Beaumarchais), assis sur le balcon de son insolent palais, veut aussi se procurer un salut, Calpigi frappe des mains à plusieurs reprises, les élève au ciel ; enfin, il répète toutes les simagrées qu'on lui a vu faire sous les croisées de M. Villette, lors du triomphe de Voltaire. Les drapeaux allaient se baisser, lorsque M. Collot d'Herbois et les députés commissaires, l'ayant reconnu, se sont opposés à cette profanation. »
1. Courrier de êS départements, n° XVI, par Gorsas. Mardi 17 avril.
Le Père Dachesne pacificateur du club des Jacobins.— Hébert avoue et signe son journal pour mieux combattre ses plagiaires.— Réclame que lui fait l'incident Ribes à l'Assemblée Législative. — Le Père Dachesne se met dans ses meubles. — Affaires d'intérêt et de famille. — Propagande départementale.
Hébert prenait donc, de jour en jour, une part plus active à la politique militante, mais, suivant le mot terrible de Camille Desmoulins, «comme le goujat après la victoire Seulement, on ne connaissait que le Père Duchesne ; et il importait maintenant que personne n'ignorât le véritable nom, ni le sens pratique de l'auteur d'une feuille aussi populaire. Dès lors, dans ce but, Hébert mènera, de longue main et sans désemparer, une savante campagne qui sera couronnée d'un plein succès, trois mois plus tard, le 10 août
Il commence par se lamenter de voir les Jacobins « à chien et à chat ' ». Aussi veut-il les réconcilier. C'est ainsi qu'il fait l'apologie de Robespierre en butte à d'injustes accusations. Et le Père Duchesne citera son propre exemple pour démontrer comment il faut pratiquer l'apaisement. Si Robespierre le dénonçait, le Père Duchesne lui pardonnerait, connaissant les intentions si pures de l'ancien député, et s'efforcerait de le faire revenir de son erreur. D'ailleurs, tous les bons citoyens et par conséquent les Jacobins ne devraient avoir qu'un point de ralliement : la Constitution.
Mais l'ennemi s'efforce de les diviser, de les dérouter, de les jeter dans un piège. Hébert ne serait pas autrement fâché
l.C. Dvsmouums. Le Vieux Cor délier.
qu'on attribuât à cette perfide tactique la manœuvre qu'il dénonc e dans la Note finale de Fauteur et de rimprimeur.
« On nous a prévenus que cette feuille doit être incessamment contrefaite; pour l'en empêcher, elle sera signée dorénavant de celui qui l'a imaginée et faite sans interruption depuis les premiers jours de la Révolution. »
En effet, le numéro suivant porte la grille d'Hébert 1 qui, désormais, authentiquera chaque exemplaire du Père Duchesne. Le journaliste et l'homme, politique ont fait chacun une bonne affaire. Le premier a revendiqué sa propriété littéraire ; le second s'est nommé. Et les feuilles suivantes affirmeront la volonté très nette de l'auteur de persévérer dans cette voie. Hébert dit que le « gâcheux * qui lui a pris son nom est soudoyé par les Feuillants ». Ce Père Duchesne est « de la fabrique de Ramond et de Chéron qui le donnent pour rien aux colporteurs ». À l'entendre, Hébert a fait œuvre de salubrité publique : « Pendant longtemps on a ignoré quel était le véritable auteur du Père Duchesne ; il aurait toujours gardé l'anonymat, si les persécutions qu'il a éprouvées ne l'avaient forcé de se faire connaître. Maintenant plusieurs faussaires prennent son titre et, sous ce cachet, débitent toutes sortes de mensonges et d'absurdités *. » Cette protestation était plus particulièrement dirigée contre « la diatribe dégoûtante » qui «se fabriquait » chez la veuve Errard, rue Saint-Sauveur,
Indignatio facit versum. Et, en efîet, contre le journal sorti de cette officine, Hébert lance une épi gramme qui procède de la manière de Boileau :
— Combien vends-tu ton Duchesne bâtard?
— Rien que deux liards, répond la veuve Errard.
— Mais dis -moi donc le nom et la demeure De son auteur pour le complimenter?
— Point ne voudrais, commère, le citer, Car n'en voudrais envelopper ton beurre *.
Un incident imprévu, une de ces soudaines tempêtes parlementaires qui précipitent les événements, allait favoriser encore cette notoriété scandaleuse dont Hébert se montrait si avide. Et, cette fois, ce n'était pas dans le bureau d'un commissaire de police, ni à l'audience d'un juge de paix, mais en pleine Assemblée Législative, que le nom du Père Duchesne allait voler aux étoiles sur l'aile des plus illustres de l'opposition révolutionnaire.
Le 4 juin, Chabot lisait son rapport sur l'existence d'un prétendu Comité autrichien, qui préparait à Paris la contrerévolution, de concert avec les puissances étrangères, c'està-dire l'invasion de la France et le massacre des patriotes pour la restauration du pouvoir absolu.
Tout à coup, un député, Ribes, se lève et s'écrie :
— Les vrais membres du Comité autrichien, auteurs de tous nos désastres, sont MM. d'Orléans, Dumouriez, Bonnecarrère. Je les dénonce à l'Assemblée. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver la France que de dénoncer les conspirateurs
Après une discussion orageuse, Ribes reprend la parole et aggrave encore ses accusations :
— A ce comité autrichien je restitue son véritable nom, la /action cT Orléans \
Le duc est l'auteur des journées des 5 et 6 octobre 1789; il a provoqué l'insurrection du 18 février 1792 et voulu faire égorger le roi le 23 mai. « C'est alors que le scélérat Père Duchesne et l'infâme Martel (le rédacteur, avec Fréron, de . Y Orateur du peuple) vomirent leurs atrocités, qu'ils appelaient le roi, tantôt M. Capet, tantôt M. Veto, tantôt Louis Sanguinola, la reine, tigresse royale, la garde nationale, les assassins du Champ-de-Mars. »
Ribes voulait que l'imprimerie de Tremblay fût < mise sous les scellés et le rédacteur du Père Duchesne incarcéré. »
Cette dénonciation n'eut pas de suites; car les députés esti-