Moniteur y année 1792, n* 158, séance du 4 juin
2. Richbr-Shrizt (École des factieux, 1800) adopte les conclusions de Ri. bes (I. 1-10) et dit qu'Hébert « était soudoyé et salarié » par le duc d'Orléans.
mèrent qu'elle était l'œuvre d'une imagination en délire ; mais Hébert s'empressa de la relever ; elle servait trop bien ses secrètes espérances.
— Oui, clamait le Père Duchesne, « l'ami Gonchon (l'orateur populaire du faubourg Saint- Antoine), oui, l'ami Gonchon me Fa dit ; j'ai été dénoncé à l'Assemblée Nationale, pour avoir conféré, en faveur de la faction d'Orléans, avec Dumouriez, Pétion, Gorsas, Fréron, tous conjurés qui veulent égorger le roi et livrer la France aux Anglais... Et je ne connais même pas d'Orléans! »
Et, tout en exécutant Ribes qu'il allait € fesser » de ce pas, le Père Duchesne annonçait à ses bons b.. . de lecteurs qu'il allait « changer de boutique » et qu'il « imprimait maintenant, 8, rue des Filles-Dieu ». Aussi bien Tremblay avait assez « fait ses orges avec lui 1 ».
Hébert avait enfin réalisé son évolution. Il n'était plus à la solde de Tremblay : il était seul propriétaire du Père Duchesne ; et la voix publique le plaçait à côté des hommes les plus fameux du parti.
On s'explique donc son allégresse, son chant de victoire, quand il s'écrie, dans une lettre à sa sœur, lettre dont nous avons déjà cité les premières lignes : « Appuyé par tous les patriotes, je triomphe de toutes les cabales. »
La suite de cette épltre enthousiaste n'est pas moins instructive. Elle définit nettement la situation nouvelle de l'écrivain débarrassé de son entrepreneur, qui lui donnait six livres de salaire quotidien. Il forme de beaux projets pour l'avenir. Il avait encore son Journal du Soir et sans réflexion, qu'il signait depuis le commencement de 1792, mais que sa sœur recevait fort irrégulièrement.
Hébert en fait retomber la faute sur son imprimeur qu'il a quitté à cause de sa négligence, et qui lui redoit environ 1.500 livres. Mais il a trouvé une combinaison qui lui donne bon espoir : « Je viens, dit-il, de m'associer avec un homme de lettres, j'acquiers la moitié d'une imprimerie bien montée, et j'y porte mon journal et mon Père Duchesne ». Il
est tout naturel qu'il pense à lui, alors qu'il a déjà enrichi quatre imprimeurs depuis la Révolution.
Puis, il fait un retour vers la famille. Il promet à sa sœur le voyage de Paris dès .qu'il sera bien installé. Il est en correspondance avec un cousin qui a été assez sot pour émigrer et pour aller « grossir la horde de ces vils esclaves ». Il revient sur différentes questions d'intérêt, de règlements de successions, etc. Il s'est déjà rencontré avec sa cousine Hérembert, « fort aimable femme, mais mariée à un très déplaisant mari, garde de M. Veto ». Il donne un souvenir d'affection à la Boissière (c'est vraisemblablement sa seconde sœur qu'il désigne sous le nom de cette propriété), bien qu'elle soit < cagote » et qu'elle aspire après la contre-révolution. Et cependant il était persuadé que « Jésus, s'il avait vécu du temps de la Révolution, aurait été un Jacobin enragé... Il n'aurait pas dit aux hommes de se battre pour des évêchés ou des abbayes... », le « sans-culotte Jésus », comme l'appelait déjà Camille Desmoulins, comme l'appellera plus tard Hébert, qui se plaisait à composer sur ce thème les plus bizarres variations.
Enfin, il terminait sa lettre, qui, en dépit de son incohérence, vaut la peine d'être analysée, par une proposition de propagande, bien naturelle chez le propriétaire-rédacteur d'un périodique : «Je t'envoie tout ce que j'ai pu recueillir du Père Duchesne. Je te ferai passer exactement chaque numéro ainsi que ceux de mon journal. » Il n'ignore pas qu'Alençon a sa Société des Amis de la Constitution, mais il voudrait y voir également une Société fraternelle, comme celle de Paris, ouverte aux ouvriers et aux citoyens pauvres, dont il ne faut pas négliger l'instruction civique. Il invite sa sœur à pressentir ceux de ses concitoyens qu'intéresserait une si noble tâche. Dans cette assemblée, on lirait les bons journaux, dimanches et fêtes. Et comme lui, Hébert, est membre de presque toutes les Sociétés parisiennes, il pourrait adresser à celle d'Alençon les communications les plus utiles
1. Ajidr* Matbh. Mémoires de U Société historique du Cher, 1888.
Concurrence éphémère de Tremblay.— Domicile privé et domicile politique d'Hébert. — Influence progressive du Père Dachesne sur les masses. — Gomment il apprécie la journée du 20 juin 1792.— Conséquences de l'émeute populaire. — Éclaircie dans un ciel d'orage : baiser Lamourette. — Nouvelles bordées d'injures.— Socialisme du Père Dachesne.— Les rêves de Françoise Goupil.
Tremblay s'était aperçu, mais un peu tard, du jeu savant mené par son rédacteur pour rester Tunique propriétaire du Père Duchesne. Aussi, pressentant une défection qui le mènerait infailliblement à la ruine, s'il ne la combattait avec les mêmes armes, avait-il acheté, avant l'heure douloureuse de la séparation, cette contrefaçon sortie des presses de la veuve Errard, qu'avait si fort malmenée Hébert. Tremblay la continua en même temps que le Père Duchesne ; mais cette double publication fut de courte durée. Pendant qu'Hébert affirmait victorieusement, à partir du n' 139, sa pleine et entière indépendance, Tremblay luttait sans éclat contre son ancien associé. Accablé par lui de sarcasmes et d'injures , d'autant qu'il se prétendait le vrai Père Duchesne, il publia péniblement une douzaine de numéros *, puis rentra dans l'obscurité.
Hébert avait donc, à lui seul, l'organe qui devait servir, pendant près de deux ans, sa secrète ambition, par la destruction systématique de toutes les influences ou de toutes les forces susceptibles d'enrayer son action malfaisante sur les masses populaires.
i. Buunbt. Le Père Dachesne (1859), Paris.
Aussi bien le moment était propice. Il suffit de suivre avec attention le journal du Père Duchesne, quoique la lecture en soit très souvent pénible, pour voir avec quelle rapidité progresse le mouvement révolutionnaire.
Hébert a choisi son poste de combat. A l'exemple de quelques-uns de ses contemporains, il n'entend pas confondre son home avec son domicile politique. Celui-ci n'est autre que l'atelier où s'imprime le Père Duchesne ; hier, il était chez Tremblay ; aujourd'hui, il est 8, rue des Pilles-Dieu ; demain, il sera rue Sainte-Barbe, n* 5, prés la porte Saint- Denis. En conséquence, Hébert appartiendra à la section Bonne-Nouvelle. Mais il loge toujours, rue Saint- Antoine, à ce troisième étage, où s'éternise sa lune de miel, dans le milieu idyllique qu'ont si bien précisé les Souvenirs de Desgenettes et dont M. Mater a, le premier, opposé le touchant tableau au répugnant spectacle des fureurs sanguinaires du politicien.
C'est à la section Bonne-Nouvelle, tenant ses assises € au Petit-Carreau, Cour des Miracles », qu'Hébert, usant et abusant de sa rare facilité d'élocution, prendra sur ses concitoyens assez d'ascendant pour devenir, à brève é chéance, leur représentant à la Commune de Paris. Déjà, il y assure sa domination, en supprimant tout ce qui peut lui porter ombrage. C'est à ce titre qu'il signale € une bande de f... corbeaux qui niche dans un trou aristocratique » 1 de la section.
Mais bientôt il est entraîné par le courant de la politique générale ; et « ses grandes colères » se retournent contre les « Feuillants », assez osés pour traiter les Jacobins de conspirateurs a, contre les « épauletiers » de la garde nationale, contre Figaro (Beaumarchais) qui se permet d'afficher ses persiflages à l'adresse do Chabot », enfin contre M— Veto qui u'a pas craint de chasser les ministres patriotes «.
Nous sommes à la veille d'une autre journée révolutionnaire, de ce 20 juin qui fut, pour ainsi dire, la répétition générale du grand drame joué le 10 août. Le Père Duchesne prétend avoir rencontré aux Champs-Elysées «le Père Veto». Celui-ci l'apostrophe :
— De quoi t'avises-tu de te mêler de politique ? Que ne fais-tu plutôt des fourneaux ?
Le mot est aussi plaisant qu'il est vrai. Le Père Duchesne est, en efiet, le prototype de ces travailleurs si occupés de politique qu'ils ne trouvent jamais le temps de travailler.il est, de plus, le flatteur déterminé du prolétaire; et c'est dans ce sens qu'il répondra au roi. Il fait le plus vif éloge de ce peuple doux et modéré «qu'on ne cesse de représenter comme votre plus cruel ennemi, quoiqu'il n'ait cessé de vous combler de bienfaits... Votre couronne ne tient qu'à un fil sans la Constitution, au lieu qu'avec la Constitution vous pouvez être le premier roi de l'univers 1 » .
Le 22 juin, le Père Duchesne raconte à sa façon le coup de force de l'avant-veille : « Les camarades des faubourgs prêts à se joindre aux gardes nationaux pour aller trouver le roi » ; leur visite à l'Assemblée Législative ; l'invasion des Tuileries. Il va sans dire que le Père Duchesne est emporté dans cette vague humaine, qui roule, irritée et tumultueuse, à travers le palais: «Ne vous avais-je pas promis, crie-t-il à Louis XVI, un petit chien de ma chienne ? Quoique ça, f... n'ayez pas peur ; mais rappelez les ministres patriotes et ne vous laissez plus mener par votre femme ». »
Hébert, comme on le voit, ne varie pas beaucoup ses procédés. Mais, ici, sa prétendue présence aux Tuileries prête singulièrement à l'épigramme ; car, à l'exception de Santerre, qui prit la tête de l'émeute, pour mieux protéger le roi, dit-il par la suite, tous les autres chefs du parti révolutionnaire, instigateurs du mouvement, s'étaient bien gardés d'y risquer leur précieuse personne. La peur des coups était déjà le commencement de la sagesse; et les « souffleurs > De
i. le Père Duchesne, n° J45.
J. le Père Duehetne, n» 146.
savaient pas au juste comment les gardes suisses accueilleraient le défilé des forces révolutionnaires.
Naturellement, la violation de la maison royale, les outrages subis par un prince qui, en dépit de son irrésolution et de son apathie proverbiales, donna un si bel exemple de sang-froid et de dignité, l'inertie des magistrats chargés de la police et l'impunité acquise, de ce fait, à cette sédition brutale, soulevèrent des clameurs courroucées dans le camp des aristocrates. Les constitutionnels eux-mêmes et les libéraux modérés, estimant que le maire Pétion était resté audessous de ses devoirs, s'accordaient avec la presse royaliste pour réclamer la démission de cet officier municipal.
Et le Père Duchesne de jouer la naïveté : « Quel mal, écrivait-il, le peuple a-t-il donc fait ? Il a mis le bonnet rouge sur la tête de M. Veto... fracassé le bidet de M"* Gapet... 1 »
Par une coïncidence des plus étranges, le jour même où paraissait ce plaidoyer pour Pétion,le 24 juin 1792,un certain Jean-Claude Jacquet de la Douay, arrêté, comme suspect d'espionnage, dans les rues de la ville de Luxembourg, faisait cette déclaration devant le général Schrœder :
« Ce sont les marquis de Ville tte, Condorcet, Vergniaud, qui, sous le nom d'un homme de paille, logé n° 16 rue Bourbon-Villeneuve, fabriquent le journal du Père Duchesne, si injurieux contre la Reine \ »
C'étaient propos d'émigrés ou de royalistes restés en France, qu'aveuglait leur haine irréductible contre l'opposition girondine, représentée ici par les principaux rédacteurs de la Chronique de Paris ou par d'influents députés de l'Assemblée Législative.
Il fallait, en vérité, mal connaître les uns et les autres pour admettre une association de telle nature. Hébert l'eûtil consentie (et il en était bien capable), que les Girondins n'eussent jamais pris pour «c homme de paille » un journa-
3. Dbscostbs. La Révolution fr&nç&isevue de Vétr&nger. Tours, 1897, p. 111* Ce Jacquet de la Douay devait être le même que le pamphlétaire de ce nom, policier occasionnel, embastillé quelques années auparavant pour ses libelles contre le gouvernement.
Digiti
liste qu'ils méprisaient à l'égal de Marat. Au reste, ils n'usaient pas de telles armes.
Jamais celles du Père Duchesne n'avaient été plus empoisonnées. C'est un signe des temps.
La journée du 20 juin fut un heureux coup de main; et la portée en fut incalculable. 11 est démontré aux agresseurs qu'on peut forcer les portes des Tuileries aussi facilement qu'on a enfoncé celles de Versailles les 5 et 6 octobre 1789. Et les clubs deviennent plus violents, les coreligionnaires d'Hébert plus cyniques. La catastrophe est imminente. Le Père Duchesne la veut inévitable. En conséquence, plus d'épauletiers de la garde nationale, plus de ce « général Blondinet > (La Fayette) qui tourne le dos aux Autrichiens pour venir livrer bataille aux Jacobins 11 faut désormais remplir les états-majors de « bons b... comme Santerre * >. Aussi bien on veut lui faire faire avec Carra « le voyage à Orléans 8 » — pressentiment sinistre! — Mais, en revenant de Vaugirard avec l'ami Gonchon, le Père Duchesne entre aux Tuileries où il trouve M"* Veto « écumant de colère », et lui parle, hélas! en trop bon prophète, «r Je viens, dit-il, vous annoncer que votre dernière heure va sonner, que la guillotine va nous faire raison de tous vos crimes, si vous ne cessez de conspirer contre les braves sansculottes qui sont las de vous pardonner 4. »
Il semble cependant que le ciel va s'éclaircir ; c'est le jour du fameux baiser Lamourette. D'où « la grande joie > du Père Duchesne de la réconciliation qui vient de rapprocher les Feuillants des Jacobins : « Le roi et l'Assemblée ont mis leur tête dans un bonnet pour défendre la Constitution. » N'importe, le vieux marchand de fourneaux est méfiant. « Jacobins, s'écrie-t-il, craignez une autre Médicis l » Par contre, il a toujours un faible pour < le gros daron » et lui dit : « Voilà une belle journée pour vous, si vous êtes franc et loyal B. »
Cette trêve des partis ne dure qu'un jour. Le lendemain, le Père Duchesne reprend les armes. Il n'a pas assez d'injures pour les journaux tels que le Petit Gautier, la Gazette Universelle 9 le Journal de Paris, le Mercure 4, qui défendent la politique du roi. Louis XVI, que «M"* Veto a retourné avec quelques bouteilles de Bordeaux 1 », est un «perfide qu'il faut juger 1 ». Il « a violé la Constitution » en se mettant à la tête des partis qui nous déchirent » ; il a donc encouru « la déchéance * ». C'est déjà le glas du 10 août qui sonne.
Si l'Assemblée Législative a proclamé, pour la plus grande joie du Père Duchesne, l'innocence de Pétion, qui a épargné le sang du peuple \ elle « s'amuse trop volontiers à la moutarde • » : elle a déclaré la patrie en danger et elle ne bonge pas. Les vrais houlans sont chez nous : « Il fallait nous donner le signal, nous aurions fait main basse sur les traîtres ; et la France serait purgée de tous les ennemis de l'intérieur. » Mais les « chasseurs de la vierge Marie » se garderaient bien de « s'enrôler sur les théâtres patriotiques », pour aller renforcer aux frontières «c l'armée désorganisée par le comité autrichien 7 » ; ils préfèrent massacrer les braves Marseillais dès leur arrivée à Paris 8. Cette ailasion haineuse à la rixe violente qui venait d'ensanglanter les Champs-Elysées et qu'avait provoquée la maladresse de Santerre, l'appel peu dissimulé du Père Duchesne aux passions désordonnées de la foule, ne laissent que trop pressentir les massacres qui vont bientôt déshonorer Paris.
Entre temps, Hébert donne un aperçu de ses théories économiques que partagent déjà Anaxagoras Chaumette et Anacharsis Cloots : démonstration de cette vérité trop souvent contestée par la plupart des historiens de la Révolution, qu'avant Babeuf, les politiciens avaient eu la vision très
5 Le Pire Duchesne, n* 157.