‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 29 sur 165 · A. Mater. Hébert avant le 10 août · texte numérisé non relu

A. Mater. Hébert avant le 10 août

mains. cCe peuple, si grand dans sa patience, le sera encore dans sa juste vengeance »; et « ses coups tomberont sur les vrais coupables ». Sa conclusion est celle d'une Romaine : < Je serais inconsolable que l'enfant que je porte ne vit le jour qu'avec les yeux d'un esclave, je préférerais le voir périr avec moi. »

La journée du 10 août. — Comment elle fut concertée. — Éclipse, pendant l'action, des principaux conspirateurs. — Leur chant triomphal après la victoire. — Dans le début, peu de sections parisiennes prennent part au mou* vement. — Hébert nommé commissaire par Bonne-Nouvelle. — Formation à l'Hôtel de Ville de la Commune insurrectionnelle. — Proclamation de la municipalité illégale aux Parisiens. — Complicité secrète de Pétion.

Moreau de Jonnès, ce témoin oculaire, à qui Michelet demanda de si compendieux renseignements sur Péchauffourée du Champ-de-Mars, avait pris une part autrement active à la journée du 10 août, puisqu'il y fit parler la poudre.

S'il donne raison à l'insurrection populaire, revanche du 17 juillet 1791, qu'il prétend un crime de la contre-révolution, Moreau de Jonnès affirme que le coup de force du 10 août ne fut l'œuvre d'aucun conspirateur l.

Il se recommande de l'autorité de Barbaroux qui avait eu l'imprudence d'appeler à Paris les fédérés marseillais et ne vit dans cette révolution, où s'efiondraun trône, qu'un «mouvement irrégulier, partant spontané, résultant de mille circonstances fortuites». Pas un personnage connu, dit le beau et^fougueux conventionnel, n'assista au combat. Lui, Barbaroux, s'abstint, « par des motifs de prudence », de se mettre à la tête de ses compatriotes. Au reste, les Girondins ne voulaient pas la chute de la monarchie. Mais Danton et ses amis, qui la réclamaient, furent aussi invisibles, pendant la bataille, que « Brissot et Guadet », comme le reconnaît Moreau de J Jonnès.

1. Mor&au db Jonnès, Aventures de guerre, etc. T. I, p. 105 et suiv.

Tallien, qui avait conduit à l'assaut des Tuileries le bataillon des Minimes dont Moreau faisait partie, ira plus loin eacore dans l'appréciation de cette... circonspection particulière à la plupart des meneurs. A l'Assemblée électorale de Paris, en septembre 1792, il « soutint en face, à Robespierre, qu'à l'affaire du 10 août >, l'incorruptible s'était terré « trois jours et trois nuits dans sa cave et qu'il n'en était sorti que pour profiter de l'événement »

Quoi qu'en dise Moreau de Jonnès, il est bien invraisemblable que le « sentiment de l'indignation publique » détermine, à lui seul, avec une aussi heureuse précision, une journée comme celle du 10 août.

Sans doute, la démarche de La Fayette auprès de l'Assemblée Législative, pour lui réclamer le châtiment des instigateurs de l'attentat du 20 juin « comme criminels de lèsenation >, provoqua une explosion de fureur dans le camp de la démagogie. Les invectives d'Hébert contre « Blondinet » en sont la démonstration la plus évidente. Mais la déchéance de Louis XVI était le but depuis longtemps poursuivi. Le coup avait complètement échoué le 17 juillet 1791 ; il avait presque réussi le 20 juin 1792 ; il fallait maintenant en assurer le succès définitif.

La plupart des témoignages contemporains prouvent de reste que les conspirateurs s'employèrent de leur mieux à cette tâche.

La préméditation du mouvement qui allait emporter la plus vieille dynastie de l'Europe était si évidente, au dire de Gouverneur Morris *, que tous les jours, du mois de juillet au mois d'août, les habitants des Tuileries s'attendaient à c être égorgés ».

Ils n'en étaient pas moins entrés en pourparlers avec la Gironde pour conjurer cette terrible éventualité. Bertrand de Molleville l'affirme nettement :

« On avait entamé une négociation avec Brissot pour retarder l'insurrection concertée entre les Jacobins, ou pour

1. Document de la Revue de U Révolution française (G. Bord), t. VIII, p. 175, notes d'Alexandre.

1. Gouthhhsur Moaau. Mémoires et correspondance, Paris, 1872.

en modifier les conséquences. Le 9 août, on en était encore à marchander avec ce scélérat, qui ne demandait pas moins de douze millions en espèces ou en lettres de change sur l'étranger pour empêcher l'exécution de ce complot. »

Bien que l'esprit de parti fasse souvent déraisonner Bertrand de Molleville, cette assertion, si étrange, a cependant un fond de vérité. Brissot, pressenti par la Cour, était en correspondance, par l'intermédiaire du peintre Boze, avec Thierry, valet de chambre du roi. Il invita donc le prince à rappeler les ministres disgraciés, Roland, Servan et Clavière. Vergniaud, Guadet, Gensonné avaient participé aux mêmes négociations.

La lettre qui décelait ces pourparlers fut retrouvée plus tard et ne fut pas un des moindres griefs reprochés à Brissot dans le cours de son procès. Elle valut au peintre Boze son expulsion des Jacobins, sur la motion indignée de son confrère David.

Àu reste, l'entourage du roi connaissait aussi bien les auteurs de la conjuration que la conjuration elle-même. Gouverneur Morris notait, le 4 août, dans ses Mémoires : « On doit livrer à Brémont (un agent de la Cour) les correspondances des Jacobins pour mille louis. »

Au lendemain de l'insurrection, un autre étranger, Stamaty, écrivait à son compatriote Kodrikas : « Le 8 août, le bruit se répandit que les faubourgs, porteurs, selon leur habitude, d'armes de toute espèce, se proposaient d'attaquer nuitamment le palais (des Tuileries)'. >Ce fut, le lendemain seulement, vers minuit, qu'au son du tocsin, des groupes armés se rendirent, de tous les quartiers, à divers centres, désignés d'avance, si bien qu'à sept heures du matin 80.000 hommes marchaient, avec des canons, sur les Tuileries.

Les Mémoires de Carnot sont formels. Ils établissent que la journée du 10 août est <c l'œuvre de tous les partis à la fois décidés à en venir aux mains pour sortir d'un état de tension intolérable. Les piques et les poignards s'aiguisaient

1. Lettres de Stamaty (traduction J. Lair ot Legrand). Paris, 1872.

en même temps... La déchéance était provoquée par des pétitions de tous les points de la France. Les quarante-huit sections de Paris avaient agité cette question et quarantesept l'avaient résolue d'une manière affirmative. Des placards menaçants couvraient les murs, tout annonçait une insurrection formidable ; et la Cour, singulièrement abusée sur ses forces, croyait vaincre sans peine l'explosion de la fureur publique 1 » . Illusion funeste que signalent pareillement les Mémoires de Pasquier * l

Cette campagne antimonarchique se poursuivait, avec la même vigueur, dans les banquets civiques, à ciel ouvert ou à huis clos, qui marquèrent les derniers jours de juillet. Pendant que les fédérés étaient fêtés le 26 juillet, des hommes « rassemblés rue Saint- Antoine, au cabaret du Soleil d'Or, écrit Louis Blanc \ complotaient une insurrection générale, le siège du château, l'emprisonnement du roi au fort de Vincennes. C'étaient les mêmes que nous avons vus figurer au 20 juin : Santerre, Fournier l'Américain, le Polonais Lazowski, et en outre Carra, l'auteur des Annales patriotù ?uw;Veaugeois, ancien compagnon de portefeuille de Pétion et l'hôte de Chabot ; Simon, disciple fanatique de Robespierre, et enfin Westermann, simple greffier de Haguenau, dont la Révolution allait faire un grand soldat ».

C'était encore la séance du directoire des fédérés, le 4 août, au Cadran bleu, sur les boulevards, où se trouva, parait-il, Camille Desmoulins ; et de là, rue Saint-Honoré, dans la chambre d'Antoine, chez le menuisier Duplay, en face l'Assomption.

Prudhomme, qui confond et embrouille tous ces « conciliabules», nous les montre « tenus tant au Palais-Royal qu'à la Râpée » par « d'Orléans, Danton, Marat, Pétion, Robespierre et d'autres ». Puis ce salmigondis de conspirateurs se retrouve dans l'appartement de Couthon, situé sur le

1. Mémoires sur Carnot, par son Els, 1893, t. I, p. 349. 1. Mémoires du due Pasquier, Paris, Pion, t. I, p. 78. 3. Louis Blasc. Histoire de U Révolution française, Paris, 1855, t. VII, p. 9.

devant de la maison de Duplay. A cette époque, Couthon était allô prendre les bains aux boues de Saint-Amand ».

Mais, de tous les partis, de tous les clubs, celui qui avait le mieux fomenté l'insurrection, c'était la société des Cordeliers. Elle voulait « du sang, de l'or, des places * ». Son grand chef Danton disait, avant le 10 août : « Cette g... de Révolution est ratée ; les patriotes n'y ont encore rien gagné s. » Ils devaient bientôt s'y ruer, comme chiens à la curée. Le général Doppet atteste la part singulière que prirent les Cordeliers à la journée du 10 août : « Je sais, parce que je m'y suis trouvé, qu'ils y ont beaucoup coopéré... Je sais qu'on parlait de république aux Cordeliers, avant qu'on eût décrété l'abolition de la royauté 4. »

Hébert, dans une de ces brochures § qu'il signait et qui renforçaient, pour ainsi dire, de détails topiques, la polémique du Père Duchesne, affirme, lui aussi, l'existence d'un plan de bataille révolutionnaire :

« Tout était concerté pour cette sainte insurrection. Le faubourg Saint-Antoine, à minuit précis de la nuit, du 9 au 10 août, s'est rassemblé et a crié : Aux armes, citoyens I Les sections ont bientôt retenti des mêmes sons et des mêmes cris... »

Le Père Duchesne ne pouvait se dispenser d'entonner un chant triomphal, à l'issue de cette glorieuse journée : d'où sa « grande joie au sujet du siège de la ménagerie royale et de la prise du château de Coblentz par les braves sansculottes et les fédérés » Et, de son côté, dans sa brochure, Hébert montre « le peuple se promenant fièrement, contemplant ses victimes, et satisfait de sa victoire. »

Le lendemain, un de ses futurs maîtres, Collot d'Herbois, complétant le mot de Danton, aurait dit au député Robert :

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