‹ Le Père Duchesne. Hébert et la commune de ParisChapitre 7 sur 165 · Bibliothèque de U ville de Paris · texte numérisé non relu

Bibliothèque de U ville de Paris

La naissance du futur académien est due à l'intercession d'un moine auprès du grand saint Guignolin, dans le cours d'un pèlerinage entrepris par M"* Maury mère, affligée de stérilité. Le père, honnête savetier, veut enseigner son métier à son fils ; mais celui-ci préfère enseigner le petit collet. La bienveillance de M11* Guimard, la célèbre danseuse, intéresse au sort du jeune abbé le galant évêque d'Orléans, M. de Jarente. Hébert énumère les bénéfices et les sinécures grassement appointés de Maury, son entrée dans le monde de la politique et son succès dans les ruelles des belles aristocrates.

Apparition du Père Dncheane d'Hébert. — Le Pire Duchés ne est un personnage du théâtre forain. — Le premier en titre est celui de Lemaire. — PUbusterics effrontées d'Hébert. — Il est flibusté à son tour.

Ce fut à cette époque, vers le mois d'août, et plutôt peutêtre en septembre 1790, qu'Hébert fit paraître son Père Duckesne. Et, quoi qu'il ait dit, écrit et môme crié par-dessus les toits, il n'eut pas l'honneur, si honneur il y a, d'avoir imaginé, le premier, cette publication. Bien au contraire, alors qu'il se plaignait qu'on lui en volât le titre et le style, c'était lui qui était le voleur.

D'abord, le nom et le type du Père Duchesne étaient déjà dans la langue courante, quand, au lendemain de la Révolution, des journalistes s'approprièrent une enseigne caractérisant à souhait leur industrie.

Sans avoir la notoriété des Jocrisse, des Janot, des Pointu qui firent les délices de la clientèle foraine, vers la fin de l'ancien régime, le Père Duchesne était une manière de fantoche, dont les allures d'artisan et le langage grivois avaient le privilège de mettre en gaieté le populaire. Le Plat du Carnaval en fait un « potier de terre » et un « marchand do fourneaux » établi rue Mazarine, jurant et sacrant à tout propos, même aux Tuileries, en plein Conseil royal. Rétif delà Bretonne, dans son Année des Dames nationales (Tome XII), constate sa présence chez Nicolet. Le Père Duchesne y tient, dans une pièce du répertoire, le rôle d'un marin, qui jongle avvec les b... et les f... et précisément devant une grande dame dont il doit épouser la camériste.

En 1789, il est devenu un des protagonistes du Théâtre de la Foire. Il vaut la peine qu'on y coure l'entendre, dit le rédacteur de Tout ce qui me passe par la tête. La même année, les grands danseurs du roi donnent le Père Duchesne, comédie en deux actes ; et l'Ambigu joue les Noces du Père Duchesne : l'auteur se charge de remplir le rôle de l'époux.

Le premier public iste qui s'empara du personnage était un nommé Lomaire, commis à la Poste, homme de bon sens et d'esprit, sincèrement libéral, mais ennemi de toute violence et fort attaché à la forme du gouvernement. Sans doute son langage était rude ; il affectait le style poissard mis en honneur par Vadé, et ses jurons ne rappelaient que trop les erreurs de Vert- Vert. Mais cette brutalité était nécessaire pour l'écrivain qui voulait être compris et recherché du peuple. Et les gens de bonne compagnie ne s'en montraient pas autrement choqués.

Avant même la prise de la Bastille, Lemaire avait lancé sa première feuille, Les vitres cassées par le véritable Père Duchesne, député aux États généraux. Le succès couronna l'entreprise ; et l'imprimeur dut faire plusieurs tirages pour répondre à l'impatience de la curiosité publique. Naturellement surgirent nombre d'imitateurs, alléchés par ce coup de fortune.

De son côté, Lemaire, soucieux de profiter de sa vogue, fondait, en 1790, un périodique qu'il intitulait : Les lettres b... patriotiques du Père Duchesne. Cette feuille, qui eut quatre cents numéros, avait pour épigraphe : Castigat bibendo mores, et portait, comme signature, deux croix de Malte. Son soi-disant auteur, le Père Duchesne, s'y donnait comme « fumiste de Sa Majesté ».

Le Père Duchesne d'Hébert, qui était dans le principe, « mattre-poêlier »à Paris, ne fit guère son apparition, comme nous l'avons dit, qu'entre les mois d'août et de septembre 1790. Lui prétendit, plus tard, qu'il avait commencé, avec l'année, ses Colères et ses Joies *, à l'époque, où il était aux gages de la veuve Dubois. Rien n'est plus douteux. Les

premières feuilles qu'on en connaisse datent au plus tôt, nous l'avons dit, du mois d août et constituent une suite de pamphlets publiés fort irrégulièrement. Us portent pour toute indication : Imprimerie du Père Duchesne, à seule fin de les distinguer de leurs contrefaçons.

Car Hébert, qui avait déjà escroqué à Lemaire son idée et son personnage, subissait, à bon droit, la peine du talion.

Il poussa plus loin encore la piraterie. Après avoir illustré sa feuille d'une mauvaise vignette qui représentait un fumeur avec cette mention « Je suis le véritable Père, Duchesne », il terminait son journal par deux croix de Malte. Lemaire riposta, dans ses Lettres, en se déclarant « le plus véritable des véritables Père Duchesne » et en ajoutant : € Ce n'est pas moi qui ai fait la Grande découverte, etc. ; c'est celui qui a fait représenter au haut de sa feuille sordide son Père Duchesne, comme un Juif errant et qui m'a volé mes deux étoiles (les croix de Malte) pour avoir l'air d'avoir un peu de sens commun. >

En outre, pour éviter toute confusion avec Pœuvre d'Hébert, Lemaire avait soin de bien identifier la sienne : « La Colère du Père Duchesne sur le départ de M.Necker est d'un butor. Je la désavoue et je préviens que tout ce qui sortira de ma plume sera imprimé chez M. Cbalon avec deux petites étoiles par lesquelles on sera en garde contre les contrefaçons et les b... qu'on pourrait nous attribuer faussement sous le nom du Père Duchesne, »

Entre temps, il exécutait d'autres imitateurs, ceux-là peutêtre dont se plaignait déjà Hébert et qui avaient des attaches avec la Cour : <c J'avertis tous les bons patriotes de se garantir d'être salis par la bouc qu'éclaboussent trois ou quatre cochons qui courent les rues dans Paris et à qui il est entré des diables dans le corps. »

De son côté, Hébert ne restait pas inactif. 11 avait su intéresser à sa fortune un imprimeur, nommé Tremblay, qui édita les Grandes Joies et les Grandes Colères à ses frais et qui honorait l'auteur de six livres par jour.

L'aspect de la feuille d'Hébert ne s'en modifie pas sensiblement. Le pamphlet a toujours sa vignette et ses deux croix

LE PÈRB DUCHESNE

de Malte; seulement il porte la mention de l'imprimerie, puis la signature de Tremblay.

Mais il semble que le crédit et l'appui de cet éditeur donnent plus d'aplomb, partant plus d'audace et plus d'amertume, à l'écrivain dans ses revendications contre ses prétendus plagiaires. Car, maintenant, c'est Lemaire qu'il accuse de l'avoir volé. D'abord, lui, Hébert, en s'emparant du nom du Père Duchesne, a pris un titre tombé dans le domaine public. Puis ses Grandes Colères et ses Grandes Joies sont absolument différentes des Lettres ô... patriotiques ; et il a l'effronterie de déclarer dans sa Grande visite à Ch.Lameth: « Les lettres que Ton fait courir en mon nom sont d'un j. f... qui cherche à me singer. » Voilà pourquoi « il a pris le parti de mettre son portrait à la tête de ses ouvrages».

Cette dernière question lui tient au cœur. Il y revient, vers la fin de 1790, dans une virulente et plaisante sortie contre des imitateurs qui lui avaient, prétendait-il, subtilisé ou déformé sa vignette; car l'iconographie des Père Duchesne est presque aussi compliquée que leur bibliographie :

« Après avoir cherché à me contrefaire de mille manières, écrit-il, les b... de filous viennent d'ajouter à leurs f... c... un portrait qu'ils assurent être le mien. Mais, f... c'est, trait pour trait, celui du marchand de poudre à rats du trottoir du Pont- Neuf. Il n'en faut pas davantage pour prouver l'escroquerie des quidams ; quant à moi, pour avoir déshonoré mon nom par leur b... de rapsodies, je leur garde un chien do ma chienne. »

Parallélisme de la vie politique d'Hébert et de la carrière militante du Père Duchesne. — Sa haine persistante contre l'abbé Maury. — Son amende honorable au duc d'Orléans. — Le Père Duchesne royaliste constitutionnel: sa polémique contre Marat et contre un autre Père Duchesne ultra-révolutionnaire. — Hébert rôle à celui-ci sa vignette. Sa métamorphose définitive.

Nous laisserons aux bibliographes le soin d'énumérer les multiples productions, toutes anonymes sous le vocable commun de Père ou de Mère Duchesne, qui firent concurrence à l'oeuvre d'Hébert, en même temps que les autres libelles échappés de sa plume, servant à la propagande de ses idées ou à la publicité de sa feuille. Car, dans ce double but, Hébert ne se contentait pas de lancer, deux fois par semaine, ou plu» irrégulièrement, vers la fin de sa carrière, le Père Duchesne ; il jetait en pâture à la foule, dans des circonstances graves, des pamphlets aussi violents que son périodique, ou faisait afficher des placards de même allure, à l'exemple d'autres journalistes parisiens.

Nous renvoyons donc, pour le titre, la date et la nomenclature de ces publications, aux travaux autorisés de Brunet 4,de Hatin* et de M. André Mater3.

Ce qu'il nous parait plus intéressant de mettre en relief, c'est la vie, la mentalité, les actes d'Hébert dans leur parallélisme avec la marche toujours plus accentuée du Père

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