Le père Enfantin
morale des sens, et ils ne comprennent point que sans parler, et seulement par mon regard, j'ai pu leur faire perdre le calme qui convenait à leur rôle. S'ils m'aimaient autant qu'ils me détesteur, ilssauraientLien trouver dans mon regard autant d'inspirations d'amour qu'ils viennent d'y puiser de sentiments de colère; alors ils comprendraient la puissance morale de la chair, des sent, de la Beauté. »
( Le PÈRE, Procès en la Cour d'assises de la Seine, 27-28 juin m2, page 220).
Je ne suis pas saint-simonien. Mais si la doctrine de Saint-Simon ne satisfait
complètement ni ma raison, ni ma foi, j'aime les saint-simoniens. Ils sont humains, d un commerce aimable et, de tous les sectaires, les moins dangereux.
Ce ne sont pas ces apôtres de l'amour qui jamais armeront les citoyens les uns contre les autres. Artistes, ingénieurs, banquiers et journalistes, ils portent galamment la vie, et leur doctrine leur donne à travers la foule l'avantage de l'originalité. Ils ont imprimé à notre industrie nationale, à nos banques, à nos chemins de fer, une impulsion considérable. Le pays leur doit des services réels, sérieux. Ils joignent, en affaires, à une véritable hauteur de vue, un grand sens pratique. Les saint-simoniens se sont enrichis parce qu'ils ont vu plus loin que d'autres dans l'avenir. Ils passent, d'ailleurs, pour se bien tenir entre eux.
Ce sont, dit-on, après les israélites, les gens de Paris qui savent le mieux pra-
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tiquer l'art de s entr aider dans les petits arrangements de la vie.
Élargissez ces pratiques fraternelles des israélites et des saint-simoniens , à tous les membres de la famille humaine , et vous aurez l'excellent principe de l'Evangile : aidez-vous les uns les autres.
Le saint-simonisme, dont nous esquisserons en quelques mots les phases principales , se manifesta sous forme apostolique et monastique aux yeux des Parisiens, le 6 juin 1832. Son Thabor fut la colline de Ménilmontant , où les ivrognes des barrières et les bourgeois de Paul de Kock vont se divertir le dimanche et le lundi.
Un ciel nuageux , coupé de rayons de soleil et de tièdes ondées, couvrait la vallée de la Seine. On entendait de temps en temps le sec pétillement de la fusillade et le grondement du canon.
Paris, à la suite des funérailles du gé-
néral Lamarque, s'était mis en insurrection. Spectacle, hélas ! si fréquent de 1789 à 1851 !
Tandis qu'on se battait au centre de Paris, un groupe d'hommes attroupés devant une maison de Ménilmontant, contemplait avec étonncment et curiosité, une quarantaine de personnages à longue barbe et rangés en trois cercles symétriques.
Ils étaient là, en bon ordre, commç une compagnie de soldats. Le premier cercle était formé des gens de la maison, le second cercle était occupé par des femmes, le troisième, par des affiliés de l'extérieur.
Quoiqu'à cette époque la longue barbe ne fût pas à la mode , ces hommes ne semblaient pourtant être ni des fous , ni des mendiants. Les principaux d'entre eux, malgré la gravité exagérée de leur maintien et la singularité du vêtement , étaient
évidemment des gens d'esprit, aptes aux affaires , aux arts et aux sciences. Il y avait parmi eux un assez grand nombre d anciens élèves de l'Ecole polytechnique.
Les autres, moindres par l'intelligence, ne paraissaient pourtant pas apporter moins de componction à l'étrange cérémonie qui les réunissait.
Deux heures sonnèrent. On vit alors arriver deux hommes du nom de Bergier et Pennekère. Ce dernier était un ancien courtier de librairie. H dit à la compagnie :
" Le Père va venir. »
Celui qu'on nommait le Père parut bientôt, en effet. A côté de lui marchaient un ancien ingénieur des mines, M. Michel Chevalier , aujourd'hui conseiller * d'État; M. d'Eichtal , le frère du banquier de ce nom; M. Holstein, actuellement syndic des agents de change de Lyon; un ex-garçon boucher, M, Deslo-
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ges , et un ancien élève de l'Ecole normale, M. Auguste Chevalier.
Le Père était un bel homme de trente»
six ans, d'une physionomie intelligente, bienveillante. C'était le fils d'un banquier de Paris, qui avait joui d'une considération méritée.
Ses nom et prénoms étaient Barthélemy-Prosper Enfantin. Il avait passé par l'Ecole polytechnique , en 1812, et s'était conduit en bon Français, en 1814, en défendant la barrière du Trône.
Le Père s'avança, dit une brochure saint-simpnienne, aujourd'hui fo rt rare », à laquelle j'emprunte ces détails, « d'un pas lent, la tête nue. » Une majesté sévère régnait sur sa face.
Dès qu'ils le virent arriver , les trois cercles se mirent à chanter sur un air de la composition de Félicien David, l'un des adeptes de la nouvelle Eglise.
LE PÈRE ENFAXTIX
Salut, Père, salut, Salut et gloire à Dieu.
Le père entra dans les cercles, et ceux qui raccompagnaient y prirent place. Il regarda les trois cercles en silence. Ce regard parut les charmer, la brochure (1) le constate en ces termes :
« Les enfants, dont il avait été éloigné pendant trois jours, tressaillent d'une joie vive, grave, exaltée, profonde : une religieuse émotion se témoigne sur tous les visages et dans l'attitude de tous. »
Quand ils eurent fini de chanter, le Père, s'adressant à un des acteurs de cette scène, dit :
" Barrault (2), que s est- il passé ici pendant mon absence ? »
Barrault. — «Père, voici devant vous
(1) ' Retraite de Ménilmontant .
(2) Aueien professeur à Sorrèze, et à Paris depuis.
vos enfants que vous aviez confiés pendant ces trois jours à mes frères Michel et Fournel, et à moi; nous voici tous devant vous, et tous, j'ose le dire, meilleurs, parce que la parole que vous nous avez laissée en partant , a commencé à germer en nous. Vous nous aviez dit :
travaillez et méditez; nous avons obéi. »
M. Barrault, comparant ensuite la retraite de Menilmontant à une Bethléem nouvelle , dit que la domesticité sera abolie , que la famille saint-simonienne s est étudiée aux labeurs qui composent la journée du peuple. 11 raconte ensuite que les allées du jardin ont été « nettoyées, alignées, ratissées, » que les réparations de la maison sont terminées, qu'on a balayé les chambres, lavé, frotté les cours , lu chaque soir un chapitre de la vie des saints. « La musique, ajoute-t-il, a aussi contribué, par un caractère de solennité sévère, à nous inspi-
rer de sérieuses réflexions sur la prise de Y habit apostolique que nous devons revêtir aujourd'hui. »
Cette cérémonie n'était, en effet, que la prise d'habit des moines saint-simoniens, voulant ajouter à la doctrine , à la théorie, à la parole, le culte, le travail, Y acte.
M. Barrault continua sa harangue en soulevant des points de doctrine sur lesquels nous aurons un mot à dire plus haut. Faisant ensuite allusion à l'insurrection, M. Barrault parlait des sympathies de la famille saint-simonienne Jj>our le prolétariat, et de l'apostolat nouveau auquel allaient se livrer les frères, décidés à se jeter au milieu du peuple comme des proclamations vivantes.
Il terminait en demandant , si le Père les en jugeait dignes, l'habit apostolique qui devait être le second symbole de leur
renoncement au monde : « Que l'habit « attaché à notre corps, disait-il, en soit « l'étendard toujours présent de la mis- « sion que vous tenez de Dieu et que " vous nous confiez. »
Ici se place un dialogue que je reproduis textuellement :
« Le Père. — Où est Stéphane Fiachat ? . . .
Barrault. — Père, il s'est retiré.
Le Père. — L y avez-vous autorisé ?
Barrault. — Oui, Père ; mais en se retirant. . . .
Le Père. — Assez, je te demande seulement si vous l'y avez autorisé.
Barrault. — Oui, Père.
Le Père. — Il a bien fait, et vous avez bien fait ; Stéphane reviendra.
Stéphane [dans la foulé). — ■ Père, je suis ici.
Le Père. — Stéphane, tu as besoin de recueillement loin de nous ; ta vie n'est
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pas en ce moment ici ; tu reviendras plus tard, je t'attendrai. »
(Le Père l'embrasse ; Stéphane, très-abattu et soutenu par Pércire, laisse tomber sa tôte sur la poitrine du Père).
Une autre scène du même genre succède à celle-ci. Le Père appelle Canel, rédacteur du Globe. Canel est sous la tutelle de Rigaud, son tuteur. Il n entendra la voix du Père que lorsque Rigaud l'en jugera digne.
Le Père demande ensuite à Caboche s'il se sent la vertu nécessaire pour aller se montrer au peuple du faubourg Saint- Antoine qui se bat. Caboche répond affirmativement ; mais le Père voit bien qu'il n'est pas prêt. Caboche demande un homme pour raccompagner. Il est suspendu de sa fonction et remplacé par Hoart, ex-élève de l'École polytechnique, ëx-capitaine d'artillerie.
Le bruit de la fusillade et du canon,
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scande les diverses péripéties de cette scène singulière.
Le Père dit ensuite qu'il s'est absenté trois jours pour préparer ses enfants à revêtir l'habit d'apôtre. « J'ai hâte, ajoute-t-il, de porter ce costume, signe de paix et d'affranchissement — » Paris l'appelle de sa voix de mort. Il a pris trois jours, avant de revêtir l'habit, pour revoir sa vie passée-
— « Mon père était loin de moi, ditil, je lui ai écrit de revenir.
« Aglaé, qui est pour moi plutôt une sœur qu'une fille, prend en ce jour mon héritage maternel : mon père viendra près d'elle, et déjà près d'elle se trouve la fille que ma mère avait adoptée, sa nièce.
« Pendant ces trois jours, j'ai visité une femme qui avait été longtemps près de nous, qui s'était séparée de nous, et qui, aujourd'hui, est au milieu de nous, Cécile Fottrnel,
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« En elle, je ne me suis pas fait soudre ; mais j'ai pu lui donner, à elle qui a tant souffert, pour toutes les femmes qui ne sont plus avec nous, ou qui souffrent encore près de nous, Y explication des douleurs que j'ai causées dans la marche rapide de notre mâle apostolat.
« Je suis allé chez une femme que je n'avais point oubliée, mais dont je m'étais éloigné : voilà son fils ! (Le Père prend dans ses bras un enfant qu'il embrasse, il traverse le cei % cle et le porte vers Holstein qui embrasse V enfant :
le Père le caresse encore et le remet à Aglaé). Aglaé le rendra à sa mère qui est en ce moment chez Cécile ; l'affection de ces trois femmes rend mon passé léger; j'ai l'âme calme. »
Le Père prend ensuite l'engagement de ne plus signer d'actes en ce monde, voulant se préparer par ce renoncement
à gagner le pain de chaque jour et à recevoir le salaire : « Tel sera notre baptême, » dit-il.
Et, plus loin, il ajoute : » Enfants, ma vie ancienne est finie. Avec vous et pour vous, Dieu me donne une vie nouvelle. »
Il se retire avec MM. d'Eichtal, Holstein, Auguste, Desloges et Broc.
MM. Talabot (1) et Tourneux disposent Thabit apostolique. Le père et ses enfants reviennent. Après une petite allocution du Père à ses enfants :
Le Père dépose son habit du vieux monde, assisté à 1 Auguste, attaché à son service personnel ; il revêt Thabit apostolique.
Talabot lui présente une ceinture de velours; le Père ressaie et dit :
(1) Mort pendant ln retraite de Ménil montant, le 17 juillet 1&32.
— «Tu le vois ; je t avais demandé une ceinture de cuir comme celles de mes enfants, et j'avais raison; celle-ci ne me va pas. »
(Au moment où le Père achève de s'habiller, un pavillon aux couleurs rouge, blanche et violette, horizontalement disposées, est hissé au mat placé sur la terrasse.)
Le Père demande ensuite à Auguste s'il est prêt.
(Il lui fait donner le costume et lui attache de sa main le premier bouton du gilet.)
Le Père. — - Ce gilet est le symbole de la fraternité. »
Ce gilet incommode, se laçant par derrière cofnme le corset des femmes, nécessitait l'emploi d'un valet de chambre ou d'un ami.
— « Mais si ce gilet, dit le Père, a l'inconvénient de rendre un aide indispensable, il a l'avantage de rappeler
chaque ibis au sentiment de l'association. >»
— «Toi, Barrault !.. .je ne demande pas si tu es prêt. »
(Bakrault prend l'habit.)
Le Père. — « Mes enfants, je ne vous embrasse plus ; désormais, nous avons à nous donner entre nous les signes caractéristiques de la paternité, du patronage, de la fraternité. »
« Viens Holstein. »
(11 reçoit dans la main droite la main droite d'Holstein,et il lui pose la main gauche sur l'épaule droite.)
«Voilà le signe de la paternité, v
(Il présente croisées , la gauche au-dessus de la droite, les mains h Holstein. HolstèiIî les saisit de ses mains croisées dans le même ordre.)
«Voilà le signe du patronage. »
(H unit sa main droite a la main droite d'HôLStein ; il pose sa main gauche sur l'épaule droite d'HoLSTEiN, dont il reçoit la main gauohe sur •on épaule droite.)
«Voilà le signe de la fraternité. »
Il appelle successivement MM. Michel, Fournel, d'Eichtal, Charles Lambert, et MM. Olivier, Simon, Rigaucl, Holstein, Bruneau, Henry, membres de Fancien collège, qui prennent l'habit.
Pendant cette cérémonie, la pluie ne cesse de tomber.
Petit déclare que sa mère, assise au cercle des femmes, ne consent pas encore à ce qu'il prenne d'habit. Rogé ne se sent pas la force nécessaire. Toché n'est pas pjet. Franconné veut attendre.
D'autres prennent Thabit ; çe sont :
MM. Bergier, Brocé, Desloges, Pennekère, Terson, Ribes, Machereau, Rochette.
La pluie redouble; il tonne.
— «Voici le tonnerre, » dit le Père.
— « Il y en a deux , »• répond Michel .
On entend, en effet, le canon. Michel a fait un jeu de mots assez mal
placé dans un pareil moment. Les assistants sont émus pourtant.
David et Justus prennent l'habit.
Massol demande du temps. Pouyat prend l'habit.
— «Ajoute seulement à ta figure plus de gravité, dit le Père ; elle sied à l'habit que tu vas prendre. »
Il se composait dune tunique bleue, ouverte en cœur; d'un gilet blanc, d'un pantalon rouge en hiver, blanc en été.
Le tout était complété par un toquet bleu et une ceinture de cuir ^erni.
Un véritable costume d'opéra (1).
Quand vient le tour de Raymond Bonheur, peintre , que le souvenir de sa femme et de ses enfants affaiblit un peu , le Père lui dit :
(1) Chose assez singulière, c'est que Tannée a adopté la ceinture, la tunique et le pantalon ronge des saint-simoniens, et qu'aujourd'hui beaucoup d'hommes du monde portent la barbe longue.
— « Qui sens-tu ici pouvoir ajouter à ta force \ »
— « Mon Père,Talabot, répond Bonheur; quand je regarde sa face, je me sens plus ferme . »
Massol ne veut pas renoncer à sa famille. Retouret et Bonheur prennent l'habit, ainsi que Talabot et Tourneux.
Sur Tordre du Père, le cercle est rompu. On forme les rangs. Le Père marche en tête et dit :
— « Le jour n'est pas éloigné où nous montrerons notre habit hors de cette maison. Dimanche, nous sortirons. Lorsque nous sommes venus à cette retraite, nous nous sommes arrêtés, dans notre route, à une tombe, celle de ma mère. Nous avons passé silencieux. Mais là où nous avons été muets, dimanche nous aurons une parole. Nous irons ensuite sur le chemin de Vincennes ; là où, en 1814, j ai servi ma pièce sous
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l'uniforme de l'École polytechnique.
C'est là que je donne rendez- vous à tous ceux qui nous aiment et Veulent nous donner un témoignage de leur amour. De là, nous nous rendrons ensemble à Saint-Mandé. Nous irons visiter le berceau de cet enfant que j ai mis au monde de mes mains ; j'étais seul' auprès de la mère. Et quand j'aurai fait avec vous cette course, qui est une dernière revue de mon passé , nous reviendrons tous ici, afin de nous préparer tous ensemble à notre avenir. Marchons ! »
La famille, ayant le Père à sa tete, se met en marche ; elle entonne le chant:
Peuple! si notre voix réclame, et consacre le jardin par une procession.
Elle rentre dans la galerie, dont les assistants occupent une partie.
Aglaé Saint-Hilaire prend la parole et s'exprime en ces termes d'une voix émue :
«—Un homme a fait l'appel aux femme.^: une des premières, j'ai répondu.
Aujourd'hui, par lui, l'indépendance des femmes commence ; mais , elles ne peuvent se dire vraiment libres.
« Cet homme, le voilà! Jè n'ai jamais accepté sa paternité, etj ai trouvé, dans son appel même, la raison de nia résistance. Si j ai bien compris l'affranchissement des femmes, les titres nouveaux qui constituent la famille nouvelle ne seront donnés par nous à cet homme qu'à une condition de hiérarchie parmi les femmes , lorsque l'une d'elles pourra s'asseoir à ses côtés. Jusque-là , les noms continués de père, de frère et de fils se rattacheront aux anciennes affections, et c'est pourquoi le Père Enfantin ayant dit que j'avais été pour lui une sœur, qu'il me confiait les jours de son vieux père, je l'appelle encore maintenant mon frère. J'accepte l'héritage
qu'il m'a transmis ; je m'en rendrai digne. Je vais aussi, avec toutes celles qui voudront se joindre à moi, faire l'appel aux femmes. »
Suit un appel à la femme foiie, intelligente et aimante.
Le Père aperçoit Chéruel, un dissident du schisme OlindesRodrigues, et le charge de dire à celui-ci que puisqu'il a oublié sa promesse de traverser avec lui les boulevards tels qu'ils sont, il les a traversés seul.
Sur l'ordre du Père, on rompt enfin les rangs, et chacun retourne à son service, à son travail.
J'ai analysé longuement cette scène, dont les prétentions évangéliques n'échapperont à personne. Que des hommes d'esprit aient pu la jouer sérieusement jusqu'au bout, il y a là un fait frappant.
Les esprits superficiels, s arrêtant à la singularité d'une pareille cérémonie, ne vi-
rent peut-être pas ce qui, selon nous, mérite bien plus d'attention, c'est que des hommes, sortis pour la plupart de celles de nos écoles où l'esprit, sollicité aux sciences exactes, est Je moins sujet à s'égarer dans l'utopie; c'est que des personnes appartenant à des familles bourgeoises et faisant une certaine figure, aient eu le courage de braver le ridicule.
Une telle audace ne pouvait être puisée que dans des convictions, disons mieux, que dans une foi profonde.
Reprenons l'esquisse biographique de celui d'entre eux qui se nommait leur Père, et nous verrons par quelle série de faits et d'idées ces hommes se trouvèrent réunis, le 6 juin 1832, sur la colline de Ménilmontant.
M. Enfantin, né à Paris le 8 février 1796, abandonna l'Ecole polytechnique après 1814, et se tourna vers l'industrie, D'abord commerçant à Romans
(Drôme), où il était associé de M. Niigues, son parent, il se rend ensuite en Russie et y prend un intérêt dans la maison Martin D'André, de Pétersbourg (1821-1823) ; enfin, il revint en France où, jusqu'en 1825, il s'occupa de la liquidation de Chaptal.
Il fut ensuite employé à la Caisse hypothécaire avec un traitement de 5,000 francs, ce qui dénotait déjà, de la part d un aussi jeune homme , une capacité peu commune .
A la Caisse hypothécaire, il se lia avec le directeur, M, OlindesRodrigues, presque de son âge, et qui lui fit connaître un homme extraordinaire, héritier du beau nom de Saint-Simon.
Ce penseur, dont les doctrines ne sauraient trouver place ici, avait cherché et croyait avoir entrevu l'aurore d'une société nouvelle. Il s'était efforcé lui-même d'en décrire les lois et d'en tracer les
formules. 11 rêvait l'abolition du régime militaire, la régénération du Christianisme, la suppression de la misère, de la fainéantise, de la prostitution et des travaux improductifs , et la reconstitution du monde sur les bases du travail et de la fraternité sociale. Ces théories incohérentes , mais remarquables par une grande hauteur de vues et par une critique souvent fort juste des vices sociaux, formaient l'objet d'un grand nombre d'essais et de traités, que M. de Saint-Simon, soutenu par une conviction merveilleuse, avait écrits et imprimés, au prix de souffrances et de privations sans nombre.
Sur la fin de sa carrière, ce philosophe avait groupé un certain nombre de jeunes adeptes que la hardiesse et la nouveauté de son système attiraient. La plupart de ces jeunes hommes ont laissé un nom dans les lettres et les sciences.
On cite parmi les premiers M. Augustin Thierry et M. Auguste Comte.
M Olindes Rodrigues fut du nombre.
11 amena M. Enfantin. Mais, peu de temps après, le comte de Saint-Simon tomba malade et mourut le 19 mai 1825.
Les deux disciples recueillirent l'héritage des principes du maître, et songèrent à en former une école. Avec l'appui des banquiers Jacques Laffitte, Ternaux et # Ardouin, qui, tous, avaient aidé Saint- Simon , ils fondèrent sous ce titre : Le Producteur, un recueil philosophique, industriel, scientifique et artistique.
M. Enfantin fut lame de ce journal, auquel vinrent collaborer MM.Bazard (1) , Bûchez (2), Laurent (de TArdèche) (3),
(1) Fondateur de la Charboiinerie française ; mort le 29 juillet 1832.
(2) Président de l'Assemblée constituante, le 15 mai 1848.
(3) Directeur de la bibliothèque de l'Arsenal,
Rouen et Armand Carrel . Ces deux derniers ne persévérèrent pas dans cette voie. Mais il y avait alors en France une soif excessive de nouveauté , jointe à un besoin d'action qui entraînait l'âme ardente delà jeunesse, dans toute direction où apparaissait le moindre symptôme de vie nouvelle.
On sait que ce mouvement des esprits fut universel à cette époque, et se manifesta, non-seulement en politique et en philosophie, mais encore dans les sciences, dans les lettres et dans les arts.
Le Producteur ne vécut pas. Il se tenait en dehors du courant politique.
Il ne put participer au bénéfice de son activité.
La doctrine ne périt pas cependant.
N'ayant point réussi à la produire par le journal, MM. Enfantin, Bazard, Olindes Rodrigues, ouvrirent des conférences rue Taranne. Elles eurent plus de suc-
LK PKRK ENFANTIN"
ces. L'éloquence de M. Enfantin y attira beaucoup de monde.
Le professorat saint-simonien se répandit dans Paris et fut organisé sur une vaste échelle.
Bientôt l'école prit, sur l'initiative de M. Enfantin, une grave détermination.
Elle se transforma en Église.
Au nom de Saint-Simon , M. RodriguesproclamaP^.ç Suprêmes MM. Enfantin et Bazard. Un nouveau journal, V Organisateur , fut l'organe de publicité de cette religion nouvelle.
La Révolution de juillet acheva , par ses excitations, de monter la tête aux apôtres du saint-simonisme. Les deux Pères Suprêmes déclarèrent qu'ils étaient la toi vivante.
Mais deux Pères Suprêmes dans une même Eglise, comme deux papes dans le catholicisme , ne pouvaient qu'engendrer un schisme. M. Bazard ne ressem-
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blait aucunement à M. Enfantin. C'était un conspirateur , c'est-à-dire un homme d'action , qui n'avait vu que le sens politique des œuvres de Saint-Simon. Il eût voulu organiser militairement le saint-simonisme , comme il avait organisé la Charbonnerie.
M. Enfantin , au contraire , esprit moins politique, plus philosophe, plus* contemplatif, gagnait les cœurs par une sympathie dont il aie don, par un esprit de Conciliation et de reconfort qu'on rencontre quelquefois chez les prêtres et chez les médecins. Il retenait par l'affection, par l'espérance, des hommes qui, revenus du premier enivrement, se fussent peut-être éloignés.
Il toucha la corde la plus délicate des relations sociales : la femme et le mariage.
M. Enfantin avait observé, dans leê rapports de l'homme avec la femme,
deux manières d'être, dont il fit une classification. Il trouva l'expression de sa pensée dans deux caractères dramatiques : Othello et Don Juan. Skakspeare, Molière et Byron ne se doutaient guère qu'ils prêteraient des armes à une religion .
Othello, dans la pensée de M. Enfan- .tin, ne représentait plus la jalousie, mais le type des hommes qui s'attachent par la possession.
Don Juan représentait , au contraire, les natures inconstantes et mobiles.
Les premiers sont les profonds, les seconds les superficiels.
Contrairement aux moralistes qui peuvent regarder la mobilité comme un tort et la légèreté d'esprit comme un défaut, M. Enfantin ne chercha pas à combattre la nature de ces caractères , mais à les combiner avec leurs contraires, et crut trouver dans l'absolue liberté des
affections , l'assiette sentimentale de l'humanité. Il supposait un prêtre et une prêtresse, ayant tous deiuc, non-seulement la domination des âmes par le confessionnal, mais encore celle des personnes. Le couple prêtre devait , pour accomplir sa double mission, réunir les qualités de l'intelligence à celles de la beauté physique.
Sous ce double rapport, l'un des Pères Suprêmes , M. Enfantin , remplissait toutes les conditions désirables. M.Louis Blanc (1), qui la vu dans sa jeune virilité , le représente comme un homme d une beauté rare , d une incomparable sérénité. Il possédait l'art de justifier, par la dialectique la plus serrée, les plus surprenantes théories.
La mission du couple prêtre consistait à » imposer la puissance de son amour
(1) Histoire de Dixam.
aux êtres qu'un esprit aventureux ou que des sens brûlants égarent , en recevant d'eux Y hommage d'une mystérieuse et pudique tendresse ou le culte d'un ardent amour. Connaissant tout le charme de la pudeur et aussi toute la grâce de la volupté, il aurait maîtrisé l'esprit des uns et les sens des autres. <>
Il est évident , pour quiconque a plus ou moins participé aux passions dont parle ici la doctrine saint-simonieime , que le couple prêtre jouait un jeu à se faire assassiner vingt fois par jour.
Je ne veux mêler à cet aperçu aucun esprit de raillerie ni de malveillance.
Une théorie générale n'est pas chose si commune, ni d'un si petit effort, qu'on doive y répondre par des plaisanteries ou des injures. C'est malheureusement ce qu'on fait quotidiennement.
Parlant de hiérarchie et du classement des capacités par le Père Suprême,
M. Proudhon s'écrie : " Si j'étais saintsimonien, la première chose que je ferais serait de souffleter le Père Enfantin. »• Ceci est un soufflet , mais non un argument. Ce n'est pas tout de frapper , il faut écouter, et quiconque écoute est sommé de répondre.
Lorsqu'on songe aux polémiques envenimées auxquelles, malgré le célibat imposé aux prêtres catholiques et la chasteté que leur commande leur ministère, la confession auriculaire a donné lieu, il est permis de croire que la double mission du couple prêtre, telle qu'elle a été définie par l'Eglise saint-simonienne, soulèverait de bien autres orages.
Le Père Enfantin a lu , comme nous, un pamphlet de M. Michelet , intitulé :
« Le prêtre, la femme et la famille, »
L'auteur, avec un esprit voltairien trèsaccentué, recherche et groupe toutes les
circonstances où l'immixtion du prêtre dans la famille devient une cause de trouble, de désordre, de désunion. Le prêtre catholique , dans la pensée de M. Miehelet, est fatalement mauvais.
D'où il suit que ce mauvais prêtre sème au logis des époux le grain de la discorde et de la mort.
Supposez, maintenant, l'immixtion du couple prêtre du saint-simonisme, connaissant toute la grâce de la volupté, dans ces affaires domestiques où l'ami lui-même ne doit pénétrer qu'avec la plus extrême réserve ! Nulle participation de haine religieuse ne se mêle aux sentiments que nous fait éprouver cette doctrine. Le Père Enfantin parle au nom de l'Amour, c'est au nom de l'Amour seul que quiconque a aimé peut répondre : « Votre couple prêtre me fait horreur ! » Qui donc , aimant ou ayant aimé, pourrait songer à cette intervention
sans éprouver une révolte intérieure ? Ce ne sont pas seulement des flots d encre, mais des flots de sang que ferait couler sur la terre le confessionnal saint-simonien. La patience humaine est sans bornes. On peut broyer la chair et les os des nations. Mais ne touchez pas au mystère de l'amour ! C est là que toute misère trouve sa consolation, toute férocité sa tendresse, tout scepticisme sa foi.
C'est là que se retrempe l'âme des peuples. Ne profanez ni les plaisirs ni les tortures de l'amour. Les uns et les autres sont nécessaires à ce grand jeu de la sympathie humaine d'où découle toute morale. On pardonnerait à l'Inquisition avant de pardonner au couple prêtre du saint-simonisme.
« Dans notre monde critique, nous avons oublié cette divine influence de la dame du moyen âge ou de la vierge chrétienne sur la vie du page ou du
chevalier ; nous ne savons plus ce que pouvaient commander le dévouement sans espoir, une écharpe, un regard et à peine un sourire ; mais nous oublions surtout la puissance d'une vertueuse caresse, d un religieux baiser, dune sainte volupté ! il n en est point pour nous.
Notre chair est plus souillée encore que notre esprit, et cette seule idée épouvante un monde qui ignore encore le pouvoir social, religieux et moral, que l'avenir réserve à la beauté. »
Il y a dans un mauvais livre érotique du dix-huitième siècle, le Sopha, de Grébillon, un passage où un prêtre et une religieuse, oubliant leurs vœux de chasteté et se laissant entraîner à l'orgueil de défier la chair, ont un langage dans ce goût. On doit y parler aussi de vertveuses caresses et de religieux baisers.
Nous autres, gens du monde, nous n'y mettons pas tant de malice. Nous n'en-
tendons pas faire acte de vertu quand nous aimons, ni faire œuvre pie en donnant un baiser. L'amour nous charme, nous trouble et nous cuit. Nous l'acceptons tel que Dieu nous Ta donné. La tromperie que nous subissons nous remplit d'amertume. Celle que nous infligeons nous inflige des remords. Nous ne croyons pas qu'il faille changer tout cela, ni que la chose soit possible.
Quiconque a aimé a cent fois voulu sans doute arracher son cœur de sa poitrine, et c'est par quelque sentiment de cette nature, j'imagine, que le Pore Enfantin, qui est un excellent homme, aimant la jeunesse, aura voulu trouver le secret de nous laisser la rose en nous enlevant l'épine. Nous le remercions de sa bonne volonté. Mais nous croyons le remède pire que le mal. On est saoul de l'amour rien qu'à penser aux facilités que lui offrent les libres délices de l'É-
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glisesaint-simonienne. Ceci ressemble .à une honorable et poétique prostitution.
Pourquoi ne pas ressusciter le culte de Phallus et les prostitutions sacrées de l'Inde et de la Grèce ? On n'ose penser à ce que deviendrait une nation submergée par l'océan du dégoût et de la satiété amoureuse.
Tel serait l'amour sans ses déchirements, sanj ses luttes, sans ses tempêtes, qui émeuvent toutes les fibres du cœur, les secouent terriblement, pâlissent nos cheveux et nos visages, broient nos destinées et nous enseignent la sagesse par l'expérience du malheur.
Il a fallu un excentrique comme Fourier (1) pour systématiser ces rêves
(1) Je citerai à ce propos une anecdote instructive. Un vénérable père de famUle , lauréat de l'Institut, mêlé avec intelligence et bonne foi aux doctrines socialistes , avait pris Fourier en horreur. Un sien ami lui demandant le uïo-
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