‹ Le père EnfantinChapitre 2 sur 2 · LK PKRK K\FA\TI · texte numérisé non relu

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de la chair jusqu'à trouver un apaisement légitime des plus sales et des plus grossiers appétits. Le Père Enfantin n'alla pas si loin.

Bazard, un esprit politique, recula épouvanté devant la doctrine du Père Enfantin. Ce dernier avait dit dans les Lettres (Tan habitant de Genève à ses contemporains, que les femmes pourraient souscrire et être nommées. C'était l'œuf de ce système qui tomba comme un rocher sur ce politique fourvoyé.

M. Bazard était marié, aimait sa femme, avait des filles, venait et en ma-

tif de cette aversion, il raconta qu'en un dîner où il se trouvait de compagnie avec Fourier, déjà fort avancé en âge, il vit ce vieillard, sans respect pour ses cheveux blancs et pour la mission dont il se disait chargé, pincer sons la table la jambe de sa voisine. C'était une jeune femme de la campagne ; elle n'osa bouger ni parler à cause du grand âge et de la célébrité de M. Fourier. Une honnête rougeur témoigna seule de sa honte et de son indignation.

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lier une selon les formes de notre constitution civile et du culte catholique.

Le Père Enfantin, comme beaucoup d'hommes convaincus, ne dédaignait pas de recourir aux artifices de la tactique et du langage pour arriver à son but.

Il se créa des disciples peu nombreux, mais passionnés. Il fit parler les femmes.

C'était rue Monsigny que se tenaient les conciliabules. Il s'y passa des scènes étranges où l'exaltation toucha au délire.

Les portes étaient closes, et, comme en conclave, les discussions y étaient poussées sans relâche, nuit et jour, jusqu'à épuisement. Ceux qui s'évanouissaient étaient emportés. La discussion ne s'arrêtait pas pour cela. Cazeaux prophétisa.

Olindes Rodrigues se crut doué de l'esprit saint, ce que niant Jean Reynaud, le premier tomba roide du grand chagrin que lui causait cette méconnaissance de sa spiritualité sainte.

J'ai eu l'occasion d'étudier, dans des réunions purement politiques, les effets physiologiques de ces discussions à huisclos. Au bout de trente heures, il y a des hommes dont le cerveau ne résiste pas.

Les plus solides pourraient, en doublant la dose, arriver au vertige.

On essaya pourtant de s'accommoder.

Selon le plan, qui distinguait trois classes d'hommes : les artistes, les industriels et les savants, on imagina pour correspondre à ces trois divisions, une disposition générale comprenant la religion, le dogme, le culte, c'est-à-dire le sentiment, l'enseignement, le gouvernement.

Enfantin dirigea la religion, Rodrigues le dogme, et Bazard le culte. Mais ce dernier ne put accepter un pareil rôle.

Son cœur et sa raison protestaient. Dans une discussion qu'il eut en présence d un petit nombre daffidés avec le Père Enfantin, ce dernier l'enlaça dans un tel

réseau cl arguments, que Bazard, vaincu mais non pas convaincu, ne put répondre.

Il tomba comme un bœuf. On l'emporta mourant. Enfantin, le regardant avec une sérénité qui ne l'abandonnait point, dit :

— « Non, il n'est pas possible qu'il meure ainsi ; il lui reste encore trop de grandes choses à accomplir. »

Il mourut, cependant, non de suite, mais peu après.

En même temps que Bazard, s'étaient retirés MM. Pierre Leroux, Jean Reynaud, Charton, Jules Lechevalier, Carnot, Fournel, Abel Transon. Olindes Rodrigues avait fait scission.

Le Père Enfantin assembla la famille le 19 novembre 1831. Il fallait vaincre ou périr. La réunion était considérable.

Les dissidents entraient en lice.

Enfantin présida comme seul Père Suprême, exposa ses idées sur la réhabili-

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tation de la chair, sur la mission du couple prêtre, sur l'égalité religieuse, politique et civile de la femme et de l'homme.

Il jugea prudent, toutefois, de faire une concession. « Ce n'est pas, dit-il, une loi que je vous donne, une doctrine, un enseignement à faire ; c'est seulement l'opinion d'un homme que j'exprime. ... La loi morale ne peut être révélée dans l'avenir que par la femme. Jusque-là, je déclare que tout acte qui, aujourd'hui, dans le sein de la doctrine, serait de nature à être réprouvé par les mœurs et par les idées morales du monde qui nous entoure, serait un acte d'immoralité, car il serait funeste à la doctrine en général, et, pour moi, personnellement, je le regarderais comme la preuve de désaffection la plus grande qu'un de mes enfants puisse me donner. »

Cette réserve n'apaisa pas les dissidents. MM. Pierre Leroux, Jules Le-

chevalier, protestèrent; M. Abel Traiison accusa le Père d'avoir abusé de la confession .

Jean Reynaud s'écria :

— "Le Père Enfantin croit évidemment que la femme viendra légitimer ce qu'il a lui-même annoncé, et c'est pourquoi il marche la tête levée. Moi, j'ai foi que la femme lui écrasera la tête; mais il faut

attendre que la femme se lève Nous

avons amené des hommes à la doctrine ; c'est une responsabilité énorme pour nous. Je crains l'influence du Père Enfantin sur ces hommes; je resterai à côté de lui pour le leur montrer tel qu'il est. »

— « Reynaud, répondit-il sans s'émouvoir, Reynaud lui seul conçoit la mission de haut protestantisme ; il me sait grand, il me voit grand; il veut protester là où Ton doit protester, à côté. C'est là que Bazard devrait être, au-dessus de Rey?

naud. »

Un grand tumulte suivit ces paroles.

Plusieurs femmes crièrent à l'immoralité.

— «Votre doctrine est la réglementation de l'adultère ! » s'écria M. Camot.

— « C'est la réhabilitation du vice ! »

dit un autre.

M. Michel Chevalier voit une séparation imminente et cherche à rallier les esprits. M. Duveyrier défend le Père Enfantin.

— « Cet homme est le chef de l'humanité ! » s écria M. Talabot, montrant le Père Suprême.

M. Barrault rappelle au dissident Transon que sa place est près du Père.

Enfantin resta calme au milieu des accusations, et congédia la famille saintsimonienne en déplorant l'inanité de ces querelles.

— « Le fait évident, ajouta-t-il en fermant la séance, c'est qu'il y a des hom-

mes qui doivent momentanément se tenir à l'écart et se reposer. «

Une autre réunion seulement eut lieu peu de jours après. A côté du fauteuil du Père Suprême, un fauteuil vide marquait la place de la femme. M. Olindes Rodrigues siégait, comme chef de culte, à la droite du Père Enfantin. Dans une allocution brillante, il développa l'idée de la puissance morale de l'argent et exposa les plans administratifs de la-Sor ciété saint-simonienne. Le -fonds social était composé des. biens réunis de la famille.

M. Reynaud écoutait avec une impatience mal contenue.

— « L'argent, s'écria-t-il/nepeut pas avoir de puissance morale ! »

— « Que demandent donc, s'écria M. Henri Baud, ces hommes qui peuplent la plus industrieuse de nos cités?

( il faisait allusion à l'insurrection ds

Lyon, qui venait d'éclater.) Quel cri se fait entendre sous cet étendard de mort, au milieu de la mitraille? Reynaud, Reynaud, ils demandent du pain, et l'argent qui le donne est une puissance morale. »

(Montrant du geste le Père Suprême.)

«Dieu n'a pas permis, ajouta-t-il, qu'un homme pût se placer en présence des hommes avec cette face calme et sereine, avec cette grandeur et cette beauté, pour qu'il s'en servît afin de les séduire et de les perdre. »

L assemblée se leva comme un seul homme. Quelques-uns s'étaient jetés dans les bras du Père Enfantin et l'embrassaient .

Le schisme eut une dernière phase.

M. Olindes Rodrigues rompit avec éclat et appela à lui la famille. Il regardait comme une profanation de l' intimité des

' époux la mission du couple prêtre, entendait qu'on pût se dire fils de son père, souffrait le divorce, mais maintenait le mariage. On manquait d'argent.

Cette détresse mûrit la situation.

Des dix-sept principaux membres du saint - simonisme qui s'étaient groupés sous la bannière de MM. Bazard et Enfantin, et dont voici les noms : Pierre Leroux (1), Jean Reynaud (2), Transon (3), Cazeaux (4), Michel Chevalier f Lambert, Fournel, d'Eichtal,Duveyrier, Marge ron, Barrault, Laurent, Jules Lechevalier (5), Carnot (6), Dugied(7),

(1) Homme de lettres, membre de l'Assemblée constituante, en 1848.

(2) Homme de lettres, membre 4e l'Ammttfe constituante, en 1848.

(3) Répétiteur à l'École polytechnique.

(4) Ingénieur hydrographe.

(p) Honime de lettres, employé aujourd'hui à 1& Direction de la presse, au ministère de l'intérieur .

(6) Fils -du conventionnel, ministre de l'instruction publiée, en 1848.

(T) Avocat.

Olindes Rodrigues (1), et enfin M u,e Bazard (2) , il ne resta plus que MM. Barrault , Duveyrier, Lambert, Fournel, Michel Chevalier et d'Eichtal.

Nous ne parlons pas d'une foule d'autres, moins connus alors, et dont quelques-uns devinrent célèbres dans les arts, les lettres et la finance.

Le Père Enfantin possédait à Ménilmontant une maison et un jardin; il réunit ses disciples fidèles, au nombre de quarante, leur annonça qu'il essayait la publication du journal le Globe, et il leur dit :

— « Chers enfants, ce jour où je parle est grand depuis dix-huit siècles dans le monde. En ce jour est mort le divin libérateur des esclaves. Pour en consacrer l'anniversaire, que notre sainte re-

(1) Agent de chaugo, mort.

(?) Aujeurd'hxu en religion.

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traite commence, et que, du milieu de nous, la dernière trace du servage, la domesticité, disparaisse. »

Ceci se passait le 20 avril 1832. La cérémonie de la prise d'habit dont le récit forme le début de cette notice, eut lieu environ deux mois après.

Cependant, la justice s'était émue de la hardiesse des doctrines nouvelles émises par les saints -simoniens. Appelés devant la cour d'assises pour infraction à l'article 291 du Code pénal, lequel interdit les réunions de plus de vingt personnes, ils étaient, en outre, accusés d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, et devaient répondre devant le tribunal de police correctionnelle à une accusation d'escroquerie. Une certaine veuve Robinet , prétendait que son mari, un juge suppléant au tribunal de Meaux, avait été entraîné, par les saints-simoniens dans leur maison de

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la rue Monsigny, où it était mort léguant ses biens au Pore Enfantin.

Les prévenus furent : Prosper Enfantin ; on l'appelle le Père; il est âgé de trente-six ans et ancien élève de l'Ecole polytechnique. Michel Chevalier (1), ancien élève de l'Ecole polytechnique , ex-ingénieur des mines et directeur du Globe, âgé de vingt -huit ans; Emile Barrault, ex - professeur à Sorrèze et à Paris, âgé de trente-trois ans ; Charles Duveyrier (2), ex-avocat, ex-rédacteur du Globe, âgé de vingt-neuf ans ; il a été missionnaire saint - simonien en Belgique et en Angleterre.

Olindes Rodrigues,qui s'est séparé de la famille dont Enfantin est le chef, est le cinquième prévenu. Le Père seul n'a pas de conseil.

(1) Aujourd'hui conseiller d'État.

(2) Vaudevilliste, publicité, homme d'esprit.

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Les conseils de Michel Chevalier sont :

Charles Lambert (1), ancien élève de l'Ecole polytechnique, ex-ingénieur des mines, vingt-huit ans, et Léon Simon, docteur-médecin, trente-quatre ans.

Les conseils d'Emile Barrault sont :

Bruneau , ex - élève de l'Ecole polytechnique , ex-capitaine d'état -major, chevalier de la Légion d'honneur, trente-huit ans, et Hoart, ex-élève de l'Ecole polytechnique, ex-capitaine d'artillerie, trente-sept ans (2).

Les conseils de Duveyrier sont : Gustave d'Eichtal (3), ex-rédacteur du Globe, qui a été missionnaire en Angleterre, vingt-huit ans, et Adolphe Rigaud (4),

(1) Depuis, Directeur de l'Ecole polytechnique du Caire.

(2) A dirigé, depuis, l'École d'artillerie d'Egypte.

(3) Mort.

(4) Fils d'un banquier Israélite, frère d'un des

* docteur-médecin, qui a été missionnaire dans TOuest, vingt-huit ans.

A leur suite marchent les autres membres de la famille de Ménilmontant, et qui sont :

Moïse Retouret, ex-professeur (1), vingt-deux ans ;

Antoine Olivier , agriculteur (2) , vingt-sept ans ;

Charles- Antoine Duguet, ex-avocat, missionnaire en Belgique (3), trente trois ans ;

Alexandre Massol , missionnaire à Lyon (4), vingt-six ans;

administrateurs du Crédit Mobilier, et rédacteur d'un journal d'histoire naturelle.

(1) Mort à Alger, enterré par ordre du général de Lanioricière, qui fit graver sur son tombeau : // n'y a de Dieu que Dieu, et le père est le père. ( Paroles favorites de Retouret). ''

(2) C'est le premier qui ait vendu son champ pour la propagation de la foi saint«*simonienne.

(3) Aujourd'hui avocat à Dijon.

(4) A voyagé en Angleterre, rédacteur du Cour-

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Joseph Machereau, fils de poilier, peintre , missionnaire en Belgique , trente ans ;

Félix Tourneux, ex-élève de l'Ecole polytechnique, ex-officier d'artillerie (1), vingt ans ;

Antoine Ribes, ex-avocat, missionnaire à Lyon, vingt-neuf ans ;

Paul Justus, peintre, vingt-six ans ;

Jules Toché, ex-élève de Rovelle, exagriculteur (2) , vingt-quatre ans ;

Charles Pennekère, ex-courtier de librairie, trente-six ans ;

Victor Mercier, ex-étudiant , ex-rédacteur du Globe, vingt- quatre ans;

rier de l'Europe; puis, en 1848, rédacteur de la Voix du peuple; aujourd'hui, employé dans line maison de commerce.

(1) Chef de division des chemins de fer au ministère des travaux publies.

(2) Dans le commerce, à Bordeaux.

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Dominique Tajan - Rogé , artiste-musicien (1), vingt-neuf ans ;

Auguste Chevalier, ex-élève de l'École normale , licencié ès-sciences ;

Félicien David , musicien - compositeur, élève du Conservatoire (2), vingtdeux ans ;

Casimir Cayol, ex-négociant à Marseille, trente -deux ans ;

Louis Desessarts , ex- voyageur du commerce, vingt-trois ans ;

Raymond Bonheur , peintre (3) , trente-six ans ;

Victor Bertrand, de Metz, vingt ans;

Thomas Urbein, de Cayenne, homme de couleur, vingt ans ;

Michel Desloges , ex - garçon boucher, ex-employé du Globe, trente-trois ans ;

(1) Professeur à l'École Beethoven.

(2) Auteur du Désert et de la Perle du Brésil

(3) Père de Rosa Bonheur, ... — - v

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Jean Terson* ancien curé catholique (1), trente ans ;

Paul Rochette, ex-professeur, ex-rédacteur du GloJ>e y vingt-sept ans ;

Alexis Petit, ex-avocat, ex-élève de Rovelle , vingt-sept ans ;

René Rousseau, ex-agriculteur, vingthuit ans ;

Édouard Pouyat, ex-étudiant, ex-rédacteur du Globe, vingt ans ;

Henri Fournel, ancien élève de l'Ééole polytechnique, ex -ingénieur des mines, ex-directeur des forges et fonderies du Creuzot, demeurant à Paris, rue Monsi'gny , 6 (2) ;

René Holstein, ex-négociant, administrateur de la caisse d'épargne (3), trente-quatre ans (4).

(1) Transporté en Algérie, après les affaires de juin 1848.

(2) Ingénieur en chef des mines, en Algérie.

(3) Aujourd'hui, caissier du syndic des agents de change de Lyon.

(4) A cette liste déjà nombreuse des principaux

L audience eut lieu le 28 août 1832.

Une foule considérable s'y porta. Les saint- simoniens comparurent en costume. Quelques sifflets les accueillirent.

Ils n'en témoignèrent nul souci.

Le Pere Enfantin marchait le premier.

disciples de la doctrine saint-simonienne, nous pouvons ajouter les noms suivants, puisés dans les relations des différents procès laits à la Société et publics a la librairie Saint-Simonienne et dans une lettre adressée par le Père Enfantin, le 15 septembre 1849, à M. de Lamartine :

MM. Stéphane Flachat, ingénieur civil ;

Ëmilc Péreire, directeur du Crédit Mobilier;

Decourdemanche, avocat;

Xavier Raymond, rédacteur du Journal des Débats ; Brœt, idem ;

Jourdan, rédacteur du Siècle ; Bernard, idem ;

(iuéroult, rédacteur en chef de la Presse ; Clapeyron, ingénieur; Lainé, académicien; ;

Didion, Borrel, Bacaine, Parandier, Boucanmont, Boulanger, Job, Capella, ingénieurs.

Bac, Allègre, Arlès-Dufour, Denjoy, Freslon,

0*0 LE PKRE EXFANTIX

« Sa tête est belle, dit la Gazette des Tribunaux, Sa longue barbe noire, ses cheveux flottants sur ses épaules nues, la bizarrerie, l'élégance de son costume, fixent tous les regards »

On remarquait aussi le jeune Retour et, dont les cheveux blonds étaient coupés ras sur le front et longs par derrière.

Lui seul était imberbe. Les novices portaient seulement la barbe et la ceinture à boucle de cuivre.

Un incident singulier eut lieu au début de l'audience. M. Olindes Rodrigues ne voulut pas s'asseoir auprès du Père. Le

membres de l'Assemblée constituante, en 1848. Général de Lamoricière ; Lachambeandie ;

Perron , directeur de l'École de Médecine du Caire ;

Joncières, rédacteur de la Patrie ; Louis Bellet, idem ;

Charles Lemonnier, avocat, secrétaire-général du Crédit Mobilier,

président l'y obligea. Le Père Enfantin lui fit place en souriant.

Les accusés ne voulurent que des conseils et non des avocats.

Le premier témoin appelé, le jeune Moïse Retouret, invité à prêter serinent, se tourna vers le Père Enfantin, et dit :

— « Père, puis-je prêter serment ? »

Enfantin ne répondit pas. Le jeune

apôtre ne détachait point les yeux de lui.

On conçoit l'impatience, l'irritation du président et du ministère public. Mais leurs ordres et l'amertume de leur parole ne pouvaient vaincre cette impassibilité.

— « Il ne peut pas prêter se nnent, »

dit enfin le Père Enfantin.

— « Lorsque l'on entend des religionnaires, fit observer un des conseils, M e Léon Simon, et qu'on leur demande de prêter serment , ils ont droit de prêter serment selon leur religion. »•

— «Vous vous trompez, » dit le président. (Marques d etonnement au barreau.)

Il y eut des conclusions prises, arrêt, etc.

La scène se renouvela pour les autres témoins. L'avocat-général, M. Delapalme, requit pour que les témoins ne fussent pas entendus.

— «Mes enfants, dit le Père Enfantin, viennent de demander mon consentement pour prêter serment, le ministère public demande que ce fait soit constaté au procès-verbal; j'en suis content. >

Les témoins, appelés en masse, saluèrent respectueusement le Père et ne prêtèrent point serment.

L'époque actuelle ne comporte pas ces choses. Elles étaient belles aux premiers temps chrétiens. La raison seule, la simplicité font des adeptes. Encore ne saurait-ce être dans le sens religieux.

Des hommes d'esprit purent seuls pousser aussi loin un pareil rôle et se tenir avec autant de fermeté. De simples sectaires eussent succombe.

Un fait inouï signala la défense d'Enfantin.

Au milieu de son discours, il s'arrêta soudain et promena silencieusement ses regards sur rassemblée. Le président lui demanda s'il avait besoin de repos.

— « J'ai besoin de m'inspirer, » répondit-il.

Il y eut encore une longue pause. Le Père regardait toujours.

— « Je voudrais, dit-il, vous apprendre quelque chose par mes regards. »

L'avocat-général riait avec un peu d'irritation.

« — J'attache beaucoup d'importance au regard, » poursuivit le Père Enfantin.

Il parla , rendant hommage à la beauté, à la bonté, à la *age?ss. 1} fit

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encore silence et regarda les jurés. Le président, hors de lui, suspendit l'audience. A la reprise, Enfantin exposa la théorie de la réhabilitation de la chair, combattit l'hérédité, soutint l'avantage du choix par capacité, et déclara les juges incompétents. Ainsi faisait M. Proudhon, à Besançon, au nom de l'économie publique.

Le Père Enfantin avait réclamé l'assistance de deux femmes ; la cour s'y était opposée, et il avait dit : « Il est bon que tous ceux qui nous entendent sachent que dans une cause qui intéresse spécialement les femmes, on n'a pas voulu que deux femmes fussent les conseils de l'accusé. » La fin de son discours fut une longue apothéose de la femme.

•» Ma parole est celle de l'homme précurseur de celle de la femme, messie de son sexe qui doit le sauver de l'esclavage (l'esclavage qui est sa prostitution),

comme le Chiist a sauvé l'homme d un autre esclavage. J'ai à préparer l'affranchissement des femmes par les femmes, comme saint Jean-Baptiste a préparé l'affranchissement des hommes par les hommes. »

Enfantin, Duveyrier et Michel Chevalier furent condamnés à un an de prison, Rodrigues et Barrault à 50 fr. d'amende. Les saint-simoniens ne perdirent pas un instant leur sérénité.

Pour l'accusation de captation, le Père Enfantin et Olindes Rodrigues, comparurent le 19 octobre devant la septième Chambre de la police correctionnelle.

Ils étaient accompagnés de ceux de leurs adeptes dont les apports financiers avaient été les plus considérables. Ces apports se montent, d après une brochure saint-simonienne , à 387,000 fr., savoir :

Alexis Petit.. . . 91,000 fr.

Fournel. .

D'Eichtal.

Rigaud. .

Olivier. .

Toché.. .

Barrault .

Un fait remarquable se présenta à l'audience : tous les témoins assignés qui avaient fourni de l'argent, soit comme don volontaire, apport ou prêt à l'Église saint-simonienne, se réunirent contre le ministère public, et les accusés sortirent de l'audience avec les honneurs de la guerre et un jugement ainsi libellé :

.. Attendu qu'il n'est pas établi que ce soit à l'aide de manœuvres frauduleuses que les prévenus ont obtenu les sommes qu'il est constant qu'ils ont reçues, le tribunal les renvoie des tins de la plainte, sans amende ni dépens. -

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Nous retrouvons, le 8 octobre 1833,.

le Père Enfantin devant la cour d'assises de la Seine : cette fois, c'est en prose rhythmée qu'il se défend.

C'est probablement à cet étrange plaidoyer qu'est dû l'acquittement du Père, qui retourna en prison où une nouvelle défection l'attendait. Le 5 mai, jour anniversaire de la mort de l'Empereur, M. Michel Chevalier dit au Père : « Ce jour j'ai trouvé ma voie, et je cesserai d'avoir le moindre rapport avec vous. »

Puis, sans annoncer ce qu'il voulait faire, il demanda sa grâce qui lui fut accordée, et, huit mois après, le Père reçut la sienne par surcroît d'indulgence.

En prison, le Père s'était isolé dans un travail incessant ; en seize jours, il composa une œuvre considérable. Rendu à la liberté, il partit pour l'Egypte avec quelques disciples. Plusieurs d'entre eux réussirent dans ce pays nouveau et ob-

tinrent du vice-roi des emplois lucratifs/ / L'exil de ces hommes vraiment remarquables, religion à part, fut signalé par d'importants travaux, notamment l'idée du percement de l'isthme de Suez, qu'un ancien diplomate remet aujourd'hui en circulation.

Le nom du Père Enfantin restera attaché à ces travaux ainsi qu'à ceux du barrage du Nil. Enfin, il revit la France trois ans après, et c'est d'abord chez le général Nugues Saint-Cyr, l'un de ses parents, qu'il se reposa à Romans . Quelques disciples essayèrent de l'arracher à sa solitude .

« — Je bêche mon jardin, leur répondit-il; pour vous, soyez libres. »

Il revint à Paris en 1841, et, parle crédit du duc d'Orléans et du général Nugues Saint-Cyr, pair de France, il fut nommé membre de la commission scientifique de l'Algérie et donna une intelli-

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gente impulsion aux recherches relatives à la colonisation. Il publia avec MM. Carette, Varnier et Jourdan, le journal X Algérie.

En 1845, le Père Enfantin se trouvait dans une position assez précaire ; il eut Tidée de fusionner les dix ou douze compagnies qui briguaient les concessions des chemins de fer. M. de Rothschild, auquel il fit part de ce projet, lui fournit les moyens de le réaliser : par ses soins, la fusion de chacun des chemins de fer de Paris à Lyon , du Nord et de Lyon à Avignon, fut menée à bonne fin. En récompense de ce beau travail, il fut nommé secrétaire-général administrateur du chemin de Lyon. Il n'était alors que simple chef d'école, et sa signature se trouve sur différents traités montant chacun à plus de deux cents millions, à côté de celles de MM. de Rothschild, Hottinguer et Laffitte.

Il y a là un fait assez curieux. Du reste, un travail de M. Charles Lemonnier, daté du 7 juin 1832 (1) constate que le chef de la doctrine saint-simonienne avait deviné, en industrie et en économie, le mouvement qui devait se produire après lui. On y lit :

« Or nous, saint-simoniens, nous avons cherché un but qui fût dans l'intérêt de tous les partis ; notre Père Enfantin Ta trouvé, et notre vie est consacrée à le faire connaître.

« Ce but, ce n'est ni la souveraineté populaire, ni la légitimité de l'ancien régime, ni l'égalité, c'est le développement de l'industrie, l'organisation en grand du travail, l'affranchissement progressif et pacifique des travailleurs.

(1) Cette brochure , intitulée : les Saints-Simonien* !!! a été distribuée dans Paris à plus de vingt mille exemplaires.

« Et nous avons indiqué les moyens actuels de l'atteindre.

« 1° En commençant immédiatement le chemin de fer de Paris à Marseille ;

« 2° En exécutant le projet depuis si longtemps présenté, d une distribution .générale de l'eau dans Paris ; projet dont l'exécution permettrait en même temps à la ville celle d un système général d'égouts;

« 3° En perçant une rue du Louvre à la Bastille ;

« 4° En envoyant dans les départements de TOuest, M. Mathieu de Dombasle à la tête de dix mille hommes pour défricher et mettre en valeur les landes de Bretagne. »

La Révolution de février 1848 amena le rachat par l'État du chemin de Paris à Lyon, et M. Enfantin, dépossédé de son emploi, rentra dans la presse : il dirigea

Jourdan et L'Habitant, le Crédit, journal quotidien, qui a cessé de paraître en 1850; il fit ensuite une revue intitulée la Politique nouvelle, avec MM. Amail r L'Habitant, Hameau, Rochery, Dupont, White et Guéroult ; depuis, il est rentré au chemin de fer de Lyon à la Méditerranée comme administrateur délégué, fonctions qu'il a remplies d abord à Lyon et qu'il exerce maintenant à Paris.

Son nom est revenu dernièrement à flot de publicité, à propos du sermon du Père Félix condamnant les doctrines saint -simoniennes. M. Enfantin crut devoir répondre et soutenir les principes qu'il professa toute sa vie. Deux brochures lui donnèrent la réplique : lune, d'un ton convenable; l'autre, signée d'un nom de femme, est écrite dans le style de M. Veuillot, ce qui, vu le sexe de l'auteur, est horrible à penser.

Le Père Enfantin exerce, par sa posi-

tion et par celle de la plupart de sesdisciples, une certaine influence dans la presse et dans la finance. Parmi les saint - simoniens , nous trouvons, en effet : au Siècle, M. Jourdan ; à la Presse, M. Guéroult ; à la Patrie , MM. «Foncières et Louis Bellet, le premier dissident, il est vrai. Il y a ensuite aux Débats, M. Michel Chevalier, et, ailleurs, tant d autres que j'oublie. Da^s la finance et l'industrie, nous retrouvons M. Péreire, à la tête du chemin de fer du Midi et du Crédit Mobilier; M. Amail, directeur de la Caisse des Actionnaires.

Aidé de quelques-uns de ses élèves, le Père Enfantin a refondu les éléments de la doctrine , dépouillée cette fois des aspects qui, en 1832, effrayèrent la justice et l'opinion publique. Ce n'est pas une concession , c'est une réserve. Il a écrit un très-bon livre sur la colonisation en Algérie; de 1835 à 1849, une Corres-

pondance politique où j'ai remarqué d'excellentes observations sur la question d'Orient; de 1843 à 1845, une correspondance philosophique et religieuse-, en 1858, sa réponse au R. P.

Félix. Le style du Père Enfantin est à la fois noble et familier (1), lucide, original souvent, jamais cherché, excepté quand il dogmatise.

A 1 époque ou j'écrivis quelques articles à la Presse, M. Guéroult, rédacteur principal de Cette feuille et ancien

(1) Les saints-simoniens ont beaucoup écrit. La seule bibliographie saint-simonienne de M. Henri Fournel, forme un demi-volume in-S°. Ils avaient même inventé un calendrier saint-simonien ; les mois ont les mêmes noms que dans le calendrier ordinaire. Seulement les jours de la semaine ne s'appellent pas Dimanche, Lundi , etc. Mais bien Saint-Simon, Rodrigues, Bazard; les quantièmes ont aussi un nom d'adepte, de telle sorte que la date du lundi 8 janvier 1833, doit s'écrire de la faiçon suivante : le Rodrigues, Cazeaux de janvier

saint-simonien, vint une fois me prier de raccompagner chez le Père Enfantin.

Dans le salon d un petit hôtel formant l'angle de la rue Léonie et de la rue Chaptal , je me trouvai en face de cet homme célèbre dont j' avais tant entendu parler. Le Père Suprême m accueillit avec une grâce parfaite. C'est un homme de haute taille , de manières nobles et familières, comme son style. H aime toujours la jeunesse, bien qu'il ne soit plus jeune.

Je trouvai là bon nombre de mes amis, des femmes charmantes , des mères de famille, une partie du groupe saint-simonien ; des hommes revenus de loin et qui ont déjà parcouru les deux tiers du pèlerinage de la vie, se retrouvaient encore une fois autour de celui qu'ils nomment du nom de Père, et qui est au moins leur vieil et fidèle ami.

« — Cet homme sera le Platon de notre doctrine, » me dit en parlant de M. En-

fantin mon compatriote M. Lambert.

Platon, je le veux bien ; messie, je le récuse. Pour fonder à chaux et à sable C2 qu'on nomme une religion, il faut y mêler le sang divin du sacrifice qui la cimente. Or, il faut avouer que, pour des apôtres , les saint-simoniens achèvent leur carrière par un assez doux martyre.

Le trait marquant du caractère de M. Enfantin est une grande bienveillance. Sa maison ouverte et hospitalière rappelle celle du baron d'Holbach telle que la décrit Diderot dans ses % lettres à Mlle Voland. Ce n'est pas, sans doute, le temple d'un Dieu ni la retraite d'un cénobite ; mais, dans ce milieu parisien où tant d'âpres intérêts se livrent , jusque dans le monde, des combats occultes et acharnés, le salon de ce philosophe aimable et cordial, ressemble à une oasis dans le désert.

Si M. Enfantin, laissant les formules évangéliques, avait produit ses doctrines avec le sans-façon d'un orateur américain, il eût, je crois, réuni un bien plus grand nombre d'adeptes. Car, c'est un fait à constater, quelques-unes des idées émises par cette école célèbre, sont aujourd'hui, sans qu'on y songe, passées dans le courant de l'opinion. Tout ce qui concerne les capacités, l'industrie, n'est plus en question et se produit de soi par le développement môme de la civilisation.

Le côté moral de la doctrine est plus scabreux. Réagir contre les cruautés du moyen âge, était chose humaine. Mais il y a danger, en allant trop avant dan»

cette voie, de retomber dans le culte des divinités génératrices, qu'on trouve dans la plupart des sociétés à l'enfance.

C'est le reproche que j'adresserai au nouvel ouvrage que vient de publier

M. Enfantin sous ce titre : Science de V homme. Je n'y aperçois rien de trèsneuf au point de vue physiologique. La forme en est souvent trop médicale, ce qui lui donne aux yeux des personnes du monde, un cachet rude et presqu'obscène qui alarme les oreilles chastes Les "ana^ logies tirées du cerveau et du cervelet, me paraissent plus ingénieuses que solides, et cette exaltation des mystérieux outils dont se forge la race humaine n'est point de saison en ce siècle.

C'est, au contraire, la première chose que l'homme songe à voiler dès que l'idée du vêtement lui vient avec la pudeur. N'oublions pas , d'ailleurs , que si leurs fonctions peuvent, à uh certain point de vue, les anoblir, elles ont aussi de quoi humilier les héros eux-mêmes, et ramener les plus beaux des hommes et les plus charmantes des femmes à des sentiments fort modestes.

Cette réserve faite, je rends justice à M. Enfantin sur la pureté de ses intentions et je ne conçois point la dénonciation dont il vient d être l'objet.

Un écrivain catholique, se disant philosophe, M. Wallon, vient, par une lettrecirculaire, de désigner à la vindicte religieuse et civile et à la sévérité de l'Empereur, le nouveau livre de M. Enfantin. M. Wallon détache de cet ouvrage de physiologie des lignes qui, par leur isolement même, n'en paraissent que plus choquantes : « Je m arrête, s'écrie ensuite M. Wallon, demandant pardon à Dieu d avoir transwit ces infamies. » Il fallait vous arrêter avant. Dénoncer, d'ailleurs, n'est point répondre. Appeler sur un livre les foudres d'un archevêque, d'un procureur impérial, du chef de l'État luimême, n'est point, comme vous le dites, d'un honnête homme, mais d'un homme en colère, oubliant la charité en même

temps que la philosophie. En ces matières, convaincre est tout, frapper n'est rien. M. Wallon avait pourtant la partie assez belle vis-à-vis d'un homme assez peu soucieux des lazzis du monde pour vous dire en plein dix-neuvième siècle :

•« Je suis l'Enfantin éternel. »

Le procédé de M. Wallon m'a fait souvenir de ce vieux vers français :

J Tant de fiel entre-t-il...., etc.

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