‹ Le père Gigogne, contes pour les enfantsChapitre 12 sur 44 · LB PÈRE GIGOGNE · texte numérisé non relu

LB PÈRE GIGOGNE

A l'aide du vieux général, il s'était mis au lit en rentrant au palais. Puis, il avait été pris de la fièvre, puis, à la nouvelle de sa disgrâce, il était tombé de fièvre en chaud mal, puis il avait eu le délire.

Tantôt il lui semblait voir se dresser devant lui les spectres de tous les malheureux. gu*il avait dépouillés pour s'enrichir, et qui, se penchant sur son chevet, lui disaient tout bas, bien bas à l'oreille :

— Rends-nous ce que tu nous a pris t Rends-nous ce

* qàe tu nous a pris I

Tantôt c'était la vieille mendiante qui lui demandait la charité d'un air moqueur, en lui montrant la bourse pleine d'or] qu'il avait perdue six semaines auparavant.

En vain il se dressait sur son lit , les traits contractés, l'œil hagard, pour écarter tous ces fantômes; ses mains ne rencontraient que le vide, et une voix stridente et railleuse lui criait :

LA UDNESSE DE PIEREOT ft7

— C'est aiosi que sont punis les hommes méchants et les mauvais cœurs. .

Et les mêmes visions lui apparurent toute la nuit, et toute la nuit il entendit les mômes paroles. Tant il est vrai, mes chers enfants, qu'une conscience irritée ne pardonne jamais.

A quelques jours de là, le roi donna dans son pa* lais, en l'honneur de Pierrot, son nouveau ministre, un gala splendide auquel furent conviés les rois des pays voisins, à l'exception du prince Azor, qui continuait toujours, à petit bruit, ses préparatifs de guerre.

Pierrot était au comble de ses vœux; assis à table

auprès de Fleur-d'Amandier, il lui débitait les choses

les plus bouffonnes du monde, et ne se sentait pas de joie quand il la voyait sourire à ses saillies. Cependant, un observateur eût pu remarquer que la belle princesse devenait tout à coup sérieuse quand, jetant un regard à la dérobée sur Cœur-d'Or, qui

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était debout dertrière son faoteuil, elle le voyait changer de couleur, et ronger de dépit le Jxus de sa hallebarde qui en était fort endommag4i.

Après le repas, le roi (Congédia ses hôtes, 'et pro* posa à la reine une promenade sur le lac. On ne pou** vait choisir une plus belle oc^cafiion; le ciel était puc^ Pair tiède, l'eau tranquille ; déjà, de toutes parts, la prairie commençait à verdoyer, etTarbre à babiller; c'était une véritable journée de printemps.

La femille royale arriva sur le bord du lac, et s'embarqua sur une yole qui s'y trouvait amarrée;

— Tu peux prendre place auprès de nous, dit la roi à Pierrot, qui par respect se tenait à l'écart.

Pierrot ne se le fît pas répéter; il s'assit près du gouvernail, détacha l'aittarre, et la barque, gracieuse comme un cygne qni secoue ses ailes, déploya ses voiles, et s'élança sans brtfH et sans sillage sur la surface du lac.

Nos illustrés persoîîtiag'es vogalent déjà depuis

LA UERIBSSfi OB PUAROT S9

OBse demi^heiire^ Idrsçcie le roi s'^éevlaiout à ocrap :

— Plie, plie la voile, mon au» Pierrot; j'aperçois un petit poisson là^bas, dans les eatet de notre barque royale... Il court après nous, en vérité, comme s'il avait quelque clïose à nous dire.

C'était en effet un joli poisson rouge, vif et alerte, et qui battait, batttait l'eau de ses fines nageoires pour rejoindre au plus vite l'esquif du roi ; et ce ne fut pas long, je vous assure, du train dont il y allait.

Fleur-d'Amandier, qui le vit venir, pensa qu'il avait faim, et lui jeta quelques miettes d'un gâteau qu'elle tenait à la main, en lui disant de sa voix la plus douce pour ne pas l'effaroucher : — Mangez, mangez, petit poisson.

Et le petit poiss^on de sauter hors de l'eau et d'agiter gentiment sa queue mordoi'ée -en stgne de remercîment. «

A. m Bsametit, le roi dit'à voit^'teisse à Picrmot :

— Ami Pierrot, prettds le fllét, et tiens-toi prêt à

le jeter au premier signal que je te donnerai. J'ai en* vie dejmanger ce soir ce petit poisson à souper.

Mais le poisson rouge, qui Tayait entendu, se tint prudemment à distance, et, mettant la tête hors de * Teau, il dit, au grand étonnement de ses auditeurs, qui n'avaient jamais entendu de poisson parler :

r— Roi de Bohême, de grands malheurs vous menacent, vous avez des ennemis qui conspirent en secret votre perte ; j'étais venu pour vous sauver, mais Tacte de méchanceté que vous méditez à l'encontre d'un petit poisson qui ne vous a jamais fait de mal, me démontre que vous n'êtes pas meilleur que les autres hommes, et je vous abandonne à votre sort.

Quant à vous, Fleur-d 'Amandier, si belle et si bonne, quoi qu'il advienne, comptez sur moi, je veille sur vous.

Contrefaisant alors la voix du roi, le petit poisson cria : — Pierrot, jette le filet 1

LA JEUNESSE DE PIERROT f>i

Et Pierrot, qui n'attendait que ce signal, lança le filet à l'eau. Je ne sais comment il s'y prit, mais tout à coup la barque chavira, et crac I nos promeneurs firent naufrage.

Pierrot, qui était excellent nageur, fut le premier qui revint à la surface du lac. Son premier mouvement fut de chercher des yeux Fleur-d'Amandier ; il l'aperçut qui se débattait sous l'eau près lui, la saisit par les cheveux et l'amena au bord; tout cela en moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous le dire.

— Sauvée! sauvée! s'écria~t-il en sautant de joie; et déjà il faisait en esprit les plus beaux rêves du monde, se voyait pour le moins le gendre du roi, lorsqu'en y regardant de plus près, il reconnut que c'était la reine mère qu'il avait sauvée.

Tout désappointé de cette découverte, il allait se

précipiter de nouveau dans le lac, quand il vît Cœur-

* d'Or qui nageait vers le bord, tenant au-dessus de u. 4

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