‹ Le père Gigogne, contes pour les enfantsChapitre 23 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

— Mais, parce que je viens de découvrir un complot terrible contre Votre Majesté,

— Vous?

— Oui, moi.

— Vous êtes donc mon ministre de la police?

— Votre Majesté veut rire ; elle doit bien me connaître, puisque c'est elle-même qui m'a nommé*

— Ah diable! fit Pierre; ainsi, Ton veut m'assassiner?

— Trente conjurés se sont réunis cette nuit et ont juré avec les imprécations les plus horribles que si vous échappiez à la balle, vous n'échapperiez pas au poignard, et que si vous échappiest au poignard, vous n'échapperiez pas au poison.

— Eh! madame l'oie, fit' Pierre en se retournant du côté de son conseiller emplumé, que dites-vous de tout ceci?

— Je dis, répliqua l'oie que je trouve la position

fort grave, à moins'que cette conspiration ne soit une invention de votre préfet de police.

— Et dans quel but inventerait-il une pareille fable?

— Dans le but de faire croire qu'il est nécessaire. J'ai connu des ministres de la police qui ne se maintenaient à leur place qu'à l'aide d'un complot qu'ils inventaient chaque semaine; quelques-uns sont restés huit ou dix ans en place par ce moyen, tout naïf qu'il semble au premier abord.

— Oh! oh! oh! fit Pierre; rangez-vous, ma mie.

— Pourquoi faire?

— Pour me laisser passer, donc I

— Et où allez-vous?

— J'ai envie de déjeuner à l'instant même avec un morceau de jambon, couché au soleil, sur le gazon. Or, comme j'ai un morceau de jambon pendu à la poutre de ma cuisine, comme j'ai un magnifique

gazon à la porte de ma ferme , je m'en retourne simplement chez moi.

— Attendez, sire, dit l'oie ; en venant ce matin avec vous, j'ai eu soin de prendre mes œufs avec moi; ainsi, dans le cas où vous auriez envie, avant de retourner chez vous, d'essayer de l'accomplissement de quelque autre souhait, passez-vous-en la fantaisie plutôt que de retourner tout simplement chez vous, pour ronger un os de jambon, ce qui nîè parait, au bout du compte, un assez triste déjeuner.

— Sur mon âme, dît Pierre, je ne sais trop que désirer, et je me sens fort combattu. — Où y a-t-il un œuf?

— Sous le fauteuil de Votre Majesté.

Pierre se baissa avec beaucoup de difficultés, parce que ses habits étalent empesés, et prit un œuf.

— Au bout du compte, dit-il, je crois que l'amiral

commandant une flotte est l'homme le plus indépen- . dant qui soit au monde, attendu quil passe sa vie à naviguer sur des mers lointaines où aucun contrôle ne le peut poursuivre; d'ailleurs, aatant que je puis m'en souvenir, l'uniforme d'un amiral est très-majestueux.

Et, comme Pierre n'était pas long, une fois qu'une détermination était prise, à la mettre à exécution, l'œuf qu'il tenait à la main fut brisé incontinent; et, aussitôt , Pierre se transforma en un amiral de soixante-dix ans, avec nin emplâtre sur l'œil, une canne à bec de corbin, et une jambe de bois; tous ces inconvénients étaient rachetés par une magnifique béquille en bois d'acajou.

— Ahl jarnibleul s'écria Pierre, je voulais devenir un amiral, mais non pas un amiral en retraite, avec un œil et une jambe de moins, sans compter que j'ai soixante- dix ans, et que, par conséquent, je

puis mourir d'un moment à l'autre.

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