II
— Mais, dit l'oie, permettez-moi de faire obseirer à Votre Seigneurie que Thabilude n'est pas de nommer, des amiraux de vingt ans, et l'on n'atteint guère à ce grade que lorsque l'on n'est plus bon qu'à rester chez soi.
— Allez au diable! dit Pierre tout en gémissant; vous êtes une sotte, ma mie, et de peur qu'il ne m'arrive malheur sous cette misérable enveloppe, je vais souhaiter de redevenir moi-môme.
Et, l'ayant souhaité, il se retrouva dans la cuisine de sa ferme, avec son oie perchée sur sa table devant lui.
Mais une chose à laquelle l'oie ne s'attendait pas, c'était à la colère de Pierre; Pierre était furieux : sur la table était un couteau, il le prit et se mit à courir aptes la méchante bête qui l'avait entraîné dans une succession d'aventures si désagréables; mais l'oie n'était pas d'humeur à se laisser tuer si facilement: tout en courant, elle se mit à crier plus haut que
lui, lui reprochant son ingratitude, lui rappelant les immenses faveurs qu'elle lui avait accordées, et dont vingt autres, qui eussent eu le bon sens qui lui manquait, à lui, n'eussent pas manqué de profiter.
Elle lui démontra enfin si clairement que c'était lui qui était une oie, et elle une créature d'esprit, qu'il finit par se donner des coups de poing dans le yisage, et avouer que c'était lui qui avait tort.
— Écoutez, lui dit l'oie ; il faut vous instruire en voyageant, mon ami. Je vous ai souvent vu lire des livres de voyage.
— En effet, dit Pierre, ce sont les seuls qui m'amusent; il y en a deux surtout dont je ne puis me lasser : Robinson et Gulliver.
— Eh bien donci fit l'oie, pourquoi ne deviendriez-vous pas le héros d'un livre semblable?
— Eh I eh I ceci n'est point une mauvaise idée, fit Pierre; supposons que je devienne un nouveau
Robinson Crusoé et que j'aie une lie tout entière à moi.
Je le veux, je le veux, je le veux I s'écria-t-il avec
nthousiasme.
Et il prit un œuf et l'écrasa sous son pied*
Par malheur, Pierre avait oublié de désigner la dimension dont il voulait son île : il se trouva donc assis sur un simple rocher ; — le vent et la mer faisaient rage, et les oiseaux des tempêtes voltigeaient autour de lui en poussant des cris lamentables et discordants.
Comme Robinson , Pierre était abandonné dans une lie déserte.
Mais quelle lie, bon Dieu I une roche de six pieds carrés, juste assez d'espace pour dire qu'il était à sec.
Mais le serait-il longtemps? Les vagues semblaient furieuses de l'avoir laissé échapper, et elles heurtaient en se brisant contre l'écueil, comme si elles eussent
juré de le ressaisir et de l'entraîner dans les profondeurs de la mer.
— Oh ! malheureux que je suis ! s'écria Pierre tout grelottant de froid et de frayeur; comment vais-je retourner à la maison maintenant? Je ne pourrai vraiment le faire que s'il me pousse une queue et des nageoires, et encore, je crains tellement l'eau que, tout poisson que je serais, je n'oserais me hasarder dans la mer.
A peine eut-il achevé cette phrase qu'il entendit un certain cancannement qui ne lui était pas inconni^ Il se retourna du côté d'où venait IC' bruit, et vit son oie qui se balançait sur les vagues.
— EhT lui dit-elle, mon cher Pierre, il y a poisson et poisson.
— Mais c'est vrai, dit Pierre, il y a les poissons volants.
— Allons donc, dit l'oie d'un air gouailleur, à quoi vous servirait d'avoir lu tant de voyages pour savoir
178 LE PÈRE GIGOGiNE
cela, ou, les ayant lus, de ne pas vous en souvenir dans roccasion.
— Où sont les œufs ? demanda Pierre.
— A votre droite, dans le, creux du rocher.
— Ah diable 1 fit-il, savez-vous qu'il n'y en a plus guère, ma mie.
— Libre à vous de les ménager et de rester sur voire île.
— Non, par ma foi! et pas un ne peut être mieux employé qu'à me tirer d'ici. Donc, encore celui-là.
Et il cassa l'œuf, en souhaitant de devenir un poisson volant.
Aussitôt il sentit ses oreilles s'allonger en interminables nageoires transparentes, tandis que ses jambes se collaient l'une à l'autre en s'amincissant, et que ses pieds, se mettant à ce que l'on appelle, en terme de danse, la première position, devenaient une magnifique queue.
En même temps une irrésistible puissance le poussa à l'eau.
Pendant quelques instants, quelque peur qu'eût eue Pierre un instant auparavant de Télément liquide, il y flotta fort agréablement, et il commençait à trouver que Texistence d'un poisson volant était une existence pleine de sensualité, lorsqu'il vit monter des profondeurs de la mer un monstre cinquante fois plus gros que lui, qui, la gueule ouverte, menaçait de l'engloutir.
Alors, aussi vivement qu'il s'était jeté à la mer et s'était servi de ses nageoires, le pauvre Pierre sauta en l'air et se servit de ses ailes, et cela"avec tant de succès, qu'au bout d'un instant il se trouva élevé de plusieurs mètres au-dessus des flots.
Mais, à peine était-il là, se félicitant de cette nature amphibie de laquelle il avait fait choix, effleurant de temps en temps les sommets d'une vague pour y rafraîchir ses ailes, qu'un cri perçant, parti
180 LE PÈRE GIGOGNK
de la région des nuagcs,'vint le faire tressaillir; il se tourna de côté pour regarder en Tair, et vit un point blanc qui allait grossissant avec une effrayante rapidité à mesure qu'il se rapprochait de lui. C'était un albatros, genre d'oiseau très- friand de poissons volants. Il avait le bec tout ouvert, les serres toutes étendues ; le pauvre hère se sentait déjà à moitié dévoré.
Par bonheur, la crainte le paralysa, et, au lieu de se servir de ses ailes pour essayer de fuir, il les plia,
ou plutôt elles se replièrent sur elles-mômes, et il tomba si rapidement lui-môme à la mer, que, quelle que fût la rapidité de son ennemi, il était déjà à cinq ou six pieds sous l'eau, lorsque le bec de celuici en effleura la surface
Mais à peine avait-il retrouvé dans l'élément liquide l'usage de ses nageoires, qu'il vit remonter du fond de la mer ce môme monstre marin auquel il avait déjà échappé une fois, et qui, cette fois, ne le
manqua que parce qu'ayant miàl pris ses mesures, sa gueule se referma à deux ou trois centimètres de sa queue.
— Malédiction sur moi, s'écria Pierre, si je reste cinq minutes de plus dans l'eau ou à l'air ! Vite, vi(S la terre ferme. Je veux être à cent pas de ma maison.
Ce souhait était à peine formulé que Pierre se retrouvait sur la grande route qui passait devant sa
ferme, au seuil de laquelle il venait tomber, épuisé
de fatigue.
Il se releva, et enfonça la porte d'un coup de pied.
La porte s'ouvrit avec violence, et Pierre aperçut
dans la cuisine sa vieille oie, qui pensa tomber à la
renverse de saisissement ; et en effet la pauvre bête
avait bien quelque raison d'être épouvantée, car
Pierre avait couru d'un tel train pour rentrer chez
lui, que la métamorphose n'avait pas eu le temps
de s'opérer complètement, et que Pierre, redevenu
homme par tout le reste du corps, avait encore sa II. il"
182 LE PÈRE 6I60GNK
tête de poisson, ce qui: Itti doûBaît l'uspeet le plus étrange du monde.
Cette dernière aventure avait presque guéri Pierre de la manie de casser des œufs d'câe. Il passa donc sept ou huit jours assez trânquille> se remettant au coin d'un bon feu, ou étendu sur le gaion, des fati* *gues de ses métamorphoses et surtout de ses voyages.
Cependant, de temps en temps sa pensée vagabonde se rattachait à Tidée de faire quelque nouvel essai, ne fût-ce que pourvoir s*il lui réussirait mieux que les anciens. Et tout bas, sans toucher aux œufs, il formulait, au sujet de choses inconnues, des souhaits plus bizarres lés tîns^ue les autres. Comme
tous les gens oisifs, il rôiaît à toutes sortes de pro- * jets imaginaires; mais hàtons-nôus de dire que,
fidèle à sa paresse, aucune intention de travail ne se mêlait Jamais à ses projets.
Seulement, comme il ne pouvait plus dormir mm. qu'autrefois, il flânait toute U^ journée dans sa £erme,
suivi de sa vieille 6ie, qui se tortillait derrière lui, et lui débitait une foule de bêtises, ainsi que les vieilles oies ont l'habitude de le faire ; mais, à là fin, cette flânerie et les cancans de son oie le fatiguèrent de telle façon qu'il résolut de casser encore un œuf.
Mais que désirer? Il ignorait ce qu'il voulait être, mais pour rien au monde il n'eût voulu redevenir ce ' qu'il avait été.
Plus d'oiseau à longues pattes, plus de soldat risquant d'être tué à chaque instant, pins d'argent à garder pour vivre dans l'inquiétude, plus de roi, ne mangeant pas à son heure et plus gêné dans ses habits de soie que les vieux paladins dans leur armure de fer, plus d'amiral estropié, borgne, boiteux * et marchant avec une béquille, plus de rocher battu par les va^es et usurpant insolemment le nom d'Sle, plus de poisson volant poursuivi par les requins dans l'eau et par les albatros dans l'air. Non, non, il lui fallait un poste tranquille, une position
solide où il y eût bien à boire, bien à manger et rien à faire.
C'était difficile à trouver.
Au. moment où il cherchait, plongé dans ses réflexions les plus profondes, il entendit près de lui un grognement qui lui sembla plein dé jubilation. Il partait d*un toit à» porc, placé derrière lui.
Pierre s'approcha, se dressa sur la pointe du pied, regarda par une solution de continuité qui s'étendait entre la couverture et la muraille, et put contempler le tableau d'une séduisante paresse et d'un bonheur aussi parfait qu'il est possible de le goûter dans ce monde.
L'image de ce bonheur était personnifiée dans un ' cochon gras à lard, couché sur la paille fraîche, les yeux à demi clos, et ne remuant les oreilles et la queue que juste ce qu'il fallait pour efiTrayer ies mouches.
— Ah, pardieul dit Pierre, comment n'avais-je
point pensé à cela? Sur ma foi, voilà un être heureux, ou je. ne m'y connais pas. Il a une nourriture abondante sans être obligé de prendre la peine de la gagner. Il dort tant qu'il veut; la mobilité de ses oreilles et de sa queue lui permet de chasser les mouches sans même avoir besoin de se réveiller. Vite un œuf, un œuf, un œuf !
On sait qu'en ce cas Pierre n'avait qu'à étendre la main, et que les œufs étaient toujours là.
U prit un œuf et le brisa.
Aussitôt il se trouva étendu sur la paille fraîche, avec une auge pleine de son à portée de son gréin.
Il est juste de dire que, pour cette fois, le premiei^ sentiment qu'il éprouva fut celui d'une félicité parfaite. Il étira délicieusement ses membres à la bienfaisante chaleur dû soleil, il dévora avec infiniment de satisfaction quelques belles pommes tombées d'un arbre voisin, puis il s'abandonna à ce délicieux état
186 LE Pàm£ GIOOGÎfS
de somnolence qui Tdvait séduit, un instant auparavant, chez son congénère.
Mais à peine avait-il eu le temps de se plonger dans cet état de délicieuses rêveries, 4iui n'est plus la veille et qui n'est pas encore le sommeil, qu'un hommey d'un« mine fort peu gracieuse/ entra sans cérémonie dans le toit de Pierre et commença par lui fourrer les doigts entre les côtes, pour s'assurer de la quantité de chair et de graisse qui les recouvrait.
Gela tut d'autant plus désagpréable à Pierre, que du temps qu'il était Pierre, il était fort chatouîUeuz ; aussi eût-il bien voulu lui dire : ce que vous me failC^s là, nouHseulement e^t inconvenant, mais encore trèsA désagréable; pour être devenu cochon, on n'en a. pas moins les côtes sensibles ; laissez-moi tranquille 1 ^ laissez-moi tranquille!
Mais l'homme, qui paraissait peu se préoccuper de ' ce qui pouvait ôtre^a^éable ou désagréable à Pierre,
continuait à le tàter aux endroits les plus secrets avec un sentiment de satisfaction croissante. Enfin, tout en chantonnant un petit air des plus gais, il commenQa de relever ses manches comme quelqu'un qui serait sur le point d'entreprendre un ouvrage quelconque. Comme cet ouvrage paraissait trés^vi* demment se rapporter à Pierre le cochon, celui-ci ouvrit un œil, pour ne pas être pris ji Timproviste. Mais rbomme ne s'inquiéta aucunement de ce sur^ croit d'attention, et, à l'indicihle terreur de notre héros, il tira de sa ceinture un couteau deTaspect le plus effrayant, puis, le couteau entre ses dents, prit Pierre par une oreille et par une patte, le retourna de &ço^ à le maintenir entre ses genoux; lui t&ta le cou pour découvrir le boaendroit, et, l'ajant trouvé, il y posa le pouce, tandis qu'il tirait de ses dents son couteau avec I*autre main.
Pierre comprit que s'il tardât un instant à se faire reconnaître, il allait dtre égorgé sur place.
•» Eh morbleu I s*écriâ-t4l d'une voix aussi distincte qu'il était possible de l'exiger sortant du groin d'un porc, je ne suis pas un cochon, animal I
Le charcutier laissa échapper son couteau, ses genoux tremblants cessèrent de retenir Pierre; il rampa à reculons, sur ses mains et sur ses genoux, jusqu'à ce qu'il fut sorti du toit ; alors, il se releva, et s'enfuit à toutes jambes.
Pierre saisit le couteau, et comme ses mains et ses pieds d'homme lui étaient déjà revenus et qu'il ne lui restait que sa tête de cochon, il se mit à le poursuivre, bien déterminé à lui faire faire connaissance avec la trempe de sa lame.
Le charcutier se retourna, et, se voyant poursuivi par un monstre ayant le corps d'un homme et la tête d'un cochon, il poussa d'effroyables cris, et alla se jeter tout droit dans une rivière où il faillit se noyer, et dont il ne se retira qu'avec des efforts si burlesques, que Pierre, qui venait enfin de retrouver sa
tête d'homme, éclata de rire, et laissa tomber son couteau, forcé qu'il était de tenir ses côtes des deux mains.
Pierre retourna à sa maison et y rentra riant encore, ce qui fit que la vieille oie, qui n'était pas habituée à le voir revenir avec ce visage, vint à lui pleine de confiance, lui demandant quelle chose lui était arrivée qui pût le mettre dans une telle gaieté.
Pierre lui raconta l'histoire du charcutier.
Après quoi tous deux soupèrent en tôte-à-tête.
Au dessert, Pierre, qui était d'excellente humeur, dit à sa convive :
— Madame l'oie, à la prochaine fois, je veux être quelque chose de joli, car je suis dégoûté des oiseaux, des poissons et des quadrupèdes. Donc, voyons, parlez-moi en amie : quel conseil me donnezvous pour que les choses ne tournent pas à mon déplaisir?
— Sur ma parole, dit l'oie, je n'en sais vraiment