‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 104 sur 263 · Méditations. La Cène, 2* partie, 17° journée · texte numérisé non relu

Méditations. La Cène, 2* partie, 17° journée

liberté. Dans le domaine politique, depuis un siècle que la France travaille à le résoudre, elle n'y est point parvenue. Les ordres reKgieux, comme les corps militaires, sentant le besoin d'affirmer avant tout l'autorité, lui ont résolument sacrifié la liberté individuelle. Chez eux, la volonté des sujets, librement enchaînée devant Dieu par des vœux irrévocables et des liens indissolubles, se trouve protégée par une double barrière contre ses propres écarts et sa mobilité. Bérulle, le premier en France des fondateurs de conmiunauté religieuse, par une sorte de divination des temps nouveaux, pencha hardiment pour la Kberté et créa une congrégation comme on n'en avait jamais vu chez nous, où, selon le beau mot de Bossue t, «Ton obéit sans dépendre, où l'on gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur, où le respect s'entretient sans le secours de la crainte » . Conception neuve, généreuse, bénie par l'Église, qui s'inspire moins d'une confiance naïve en la nature humaine que d'une grande confiance aux ressources de l'esprit sacerdotal. Mais la liberté a ses dangers. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait une congrégation uniquement composée d'une élite d'hommes judicieux et de caractères fermes, et, de plus, animés à un haut degré de sentiments surnaturels. Dans toute réunion plus ou moins considérable, et en dépit des meilleures intentions, il y a nécessairement des intelligences peu sûres, des caractères faibles et changeants, des natures inquiètes et aventureuses : les uns ont besoin d'être soutenus, les autres d'être dirigés et contenus. Au gouvernement de pourvoir à cette double tâche, avant tout, par l'activité et la force entraînante de vertus exemplaires; ensuite, par la vigilance qui prévient les abus et les défaillances, enfin par la fermeté qui les réprime et qui maintient à tout prix le respect des règlements. En un riiot, pour remplir cette haute et difficile mission de concilier, dans la direction d'une communauté ainsi organisée, l'autorité et la liberté, il ne faut pas moins chez les supérieurs qu'une intelligence à la fois large et pénétrante, une volonté forte et

douce, unies à Foui)!! de soi et à la sainteté. Un pareil ensemble de dons est rare. Aussi, l'ancien Oratoire n'a-til pas su échapper jusqu'au bout aux périls de sa constitution libérale. S'il eut à sa tête des hommes de haute vertu, ces hommes n'eurent pas toujours assez de vigilance pour empêcher l'infdtration des doctrines jansénistes au XVII* siècle, celle des idées philosophiques au xviii®, et finalement un certain désarroi religieux et moral. Us semblent bien avoir manqué de clairvoyance ou de fermeté, et peut-être de ces deux qualités à la fois; et, par là, ils peuvent être rendus responsables de défaillances qui ont compromis dans une partie du public le bon renom d'une institution si féconde en hommes de science et de piété.

Dans le milieu d'élite qui l'entourait, milieu si surnaturel, si généreux, le P. Gratry ne se rendait peut-être pas assez compte des conditions vitales de l'œuvre qu'il avait fondée. Tout entier au présent, il ne voyait pas assez les nécessités de l'avenir. Peut-être même, sous le sentiment des gênes et des contraintes qui lui pesaient, ne mesuraitil pas toute l'étendue des compensations que la vie commune apporte avec elle. Elle rend, en effet, sous une autre forme, au moins l'équivalent de ce qu'elle enlève, et, le plus souvent, elle rend beaucoup plus. Outre les avantages spirituels et intellectuels qu'elle assure, lorsqu'elle est ce qu'elle doit être, elle met de l'ordre dans notre activité, empêche le gaspillage du temps, l'agitation stérile ; prévient la dispersion des forces en les canalisant et en les appliquant, sinon toujours de la façon la plus heureuse, au moins de manière à mettre la responsabilité individuelle à couvert devant Dieu. Qui sait si elle n'eût pas sauvé Henri Perreyve des emportements de son zèle et de cette fièvre dévorante, où sa frêle santé s'est rapidement consumée? « Que n'avons-nous su tous, s'écrie le P. Gratry lui-même, avec un accent de poignant regret, poursuivre l'idéal pi'imitif ! Passer la vie à travailler ensemble, en petit nombre, dans le mênu^ lieu, omnes imanimiter in eoclem loco, dans une réelle et

quotidienne société d'âme et de pensée, nous soutenant, nous contenant, nous excitant les uns les autres ! Il serait encore parmi nous ^ ! » Oui, à supposer que l'essai en fût venu « à de trop dures et difficiles conditions », comme il le dit, conditions si différentes de l'atmosphère printanière des premiers temps, il était préférable encore à l'isolement, à l'entraînement inconsidéré et à l'abus de l'eilort qui finit par tuer le jeune apôtre.

Pour le P. Gratry lui-même , nature rêveuse et inquiète, la discipline était une force modératrice d'autant plus bienfaisante qu'elle répugnait à sa fantaisie. En somme, l'asile laborieux qu'il s'était fait à l'Oratoire lui avait jusque-là porté bonheur. C'est de cette période de 1852 à 1860 que datent ses plus beaux ouvrages, la Connaissance de Dieu, la Logique, la Connaissance de rame.

Eùt-on d'ailleurs personnellement assez de vie intérieure pour se passer des secours et des appuis de la règle commune, il n'importe pas moins à l'intérêt général que chacun la respecte et en accepte les obligations et les dépendances. Une société ne peut vivre qu'autant que les individus sont dans la disposition de sacrifier leur agrément ou leur intérêt au bien de la communauté. Voilà ce que le P. Gratry ne comprit pas assez, disons-le avec tout le respect dû à cette grande mémoire, et ce qu'il n'eut pas le courage de faire avec assez de générosité. Si minutieuses et si étroites que paraissent certaines prescriptions du P. Pététot, le meilleur était d'en prendre son parti, en attendant qu'on pût les modifier ou les élargir. Ici le P. Gratry manqua de décision. Cédant à la fois aux préoccupations d'une santé fatiguée et à l'impulsion de ses tendances naturelles, il s'écarta peu à peu de la vie commune. A partir de 1858, il paraissait rarement en récréation. Souvent il prenait ses repas dans sa chambre, parce qu'au moment de descendre, une idée l'avait frappé et qu'il avait voulu l'écrire de suite 2. Un domestique par-

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