‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 103 sur 263 · Voir la note aux pièces justificatives, p · texte numérisé non relu

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baplème et du sacerdoce. Là, une sainte liberté fait un saint engagement. On obéit sans dépendre, on gouverne sans commander; toute l'autorité est dans la douceur, etleres|iect s'entretient sans le secours de la crainte. La charité qui bannit la crainte, opère un si grand miracle; et, sans autre joug qu'elle-même, elle sait non .seulement captiver, mais encore anéantir la volonté propre. Là, pour former de vrais prêtres, on les mène à la source de la vérité; ils ont toujours en main les saints livres pour en chercher sans relâche la lettre par l'étude, l'esprit par l'oraison, la profondeur par la retraite, l'efficace par la pratique, la foi par la charité à laquelle tout se termine, et qui est l'unique trésor du christianisme, Christiani nominis thésaurus, comme parle Tertullien. »

Telle devait être , au jugement des deux fondateurs , l'àme du nouvel Oratoire. A cet égard, l'entente était parfaite. Mais une congrégation n'est pas seulement une âme, elle est un corps visible, et à ce corps, il faut le soutien dune ossature. L'ossature, ce sont les règlements. Ici commençait le désaccord. La communauté dont le type répondait le mieux à la pensée du P. Gratry était, nous l'avons vu, celle dont saint Philippe de Néri a tracé le modèle. Un groupe de travailleurs unis entre eux par la charité, s'édifiant réciproquement par de bons exemples, mettant leurs pensées, leurs connaissances et leurs forces en commun pour en multiplier la puissance expansive ; un petit nombre de règles librement acceptées et fidèlement suivies pour contenir les caprices individuels, assurer Tordre général et le mérite des vertus intérieures d'humilité et d'obéissance, l'exemple du supérieur persuadant et entraînant plus encore que les paroles et les commandements ; une vie de labeur intellectuel, sans austérités monacales, sans mortifications extraordinaires, caractérisée par la modération ; enfin, un cadre d'une fermeté convenable et assez large pour laisser à chacun quelque liberté d'initiative et assez d'espace pour son élan : telle était la conception première du P. Gratry, celle à laquelle il revenait toujours.

Par conviction et par tempérament, le P. Pététot, nature énergique et rude, préoccupé avant tout de former pour les petits séminaires des prêtres rompus aux asser-

vissements d'une vie pénible , prêts à tous les sacrifices, inclinait plutôt vers le rigorisme , vers les formes qui compriment et enserrent les volontés. Il y tenait fermement. Pour tout dire en un mot, l'idéal qui l'attirait paraissait être plutôt celui des grands ordres religieux que celui de Saint- Sulpice. Un détail en donnera l'idée. Il avait fixé le lever à quatre heuresetdemie. Or, pendant le siège de Paris, malgré les privations et les souffrances de tous, il ne jugea pas à propos d'y rien changer.

Personne n'a tonné avec plus de force que lui contre l'orgueil, contre l' amour-propre, contre tout ce qui sent l'individualisme. Pour le combattre, il avait la passion de la réglementation méticuleuse, qui harcèle et fatigue les natures fortes plus qu'elle ne les soutient. Très attentif aux détails extérieurs, à la correction de l'attitude et de l'alignement, il traçait des hmites, creusait des fossés, dressait des barrières; il excellait pour la défensive. Général incomplet cependant, qui ne se rendait pas assez compte que l'essentiel , à la guerre , est d'entretenir chez le soldat un foyer brûlant d'amour et de courage, d'échauffer les âmes, de les exalter pour les lancer ensuite dans l'offensive et dans l'action. Quand la vie intérieure est intense, les convictions fortes, les cœurs enflammés de zèle, beaucoup de menues prescriptions deviennent inutiles et tombent d'elles-mêmes. Ama, et fac quod vis, disait saint Augustin. Aimez, et faites ce que vous voudrez. Or, malgré sa haute vertu, le P. Pététot ne savait pas assez imprhner un élan à sa petite troupe^ ni communiquer le feu sacré.

Les natures ardentes souffraient de ce régime quelque peu mortifiant, c Dieu m' envoyant à l'Oratoire, écrivait le P. de la Bastie, m'avait pris au milieu d'une course ardente vers un but fixe et précis. — Une fin à atteindre, des moyens à prendre, et en avant! me disais-je, c'était une force. Tout occupé vers le présent, tout tendu vers l'avenir, je n'avais nul retour sur moi-même, nul ressouvenir du passé. — Figurez-vous un zouave lancé à fond de train, baïonnette en avant. Tout va bien; on

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l'arrête. — Halte-là! — Et pourquoi? — Halte-là, vous dis-je, et restez, — laissez courir les autres et attendez.

— Et il faut s'arrêter, il faut se dire : Oùirai-je? vers quel nouveau but serai-je lancé? Et que faire en attendant? etc. En deux mots, j'avais perdu ma force en perdant mon initiative; je me suis mis entre les mains des supérieurs '. »

Cette sensation désagréable de l'arrêt brusque, l'ennui de la marche au pas et dans le rang', l'assujettissement do l'allure à des règles uniformes, le rouUs monotone qui vous berce et vous endort sur une mer toujours la même, le monde qui se rapetisse aux étroites Hmites de nos murailles, la dépendance où l'on est de la volonté d'autrui, d'une volonté qui s'inspire peut-être d'idées et de goûts diflérents des nôtres, la soumission à un supérieur qui ne voit peut-être pas toujours clair ni juste, que sais-je encore? Faut-il dire avec Bbssuet, la possibiUté « d'être persécuté, quand Dieu le veut, par une autorité sainte,

— et qu'on ne pense pas, ajoute le grand évêque, que je me figure des chimères de persécution, je suis obligé do dire que celle-ci est très fréquente ~ » : — telles sont les croix et les renoncements qu'entraîne d'ordinaire la vie de communauté. Le P. Gratry y était sensible plus qu'aucun autre. Nature vive, primesautière, impulsive, nous avons vu combien il lui en coûtait, à Strasbourg, de s'assujettir aux exigences d'une exacte discipline, combien il en redoutait la compression pour les mouvements de son esprit et pour les élans de son cœur. De là les monitions un peu rudes de l'abbé Bautain. Et pourtant, il était jeune alors, par suite, plus souple et plus facilement maniable. A cinquante ans, après des années de liberté relative, les mailles qui l'enserraient brusquement lui parurent beaucoup plus pénibles à supporter.

C'est, dans toute société, un problème shigulièromeut délicat que celui de la conciliation de l'autorité et de la

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