CHAPITRE I
LXFANCE ET JEUNESSE
Le P. Gratry n'a pas, à proprement parler, d'histoire. Sa vie s'est écoulée presque entièrement dans l'étude, la méditation et la prière. Ce qui en fait l'intérêt, ce ne sont donc pas les événements extérieurs, qui y tiennent peu de place; ce sont les mouvements intérieurs, les pensées, les sentiments et les nobles passions qui furent les mobiles de sa multiple et féconde activité. Pour pénétrer dans ce sanctuaire intime, si fermé chez la plupart des liommes, il suffit, le plus souvent, de le prendre luimême pour guide, de l'écouter parler et de le lire avec attention. Ses ouvrages si variés sont pleins de confidences et d'épanchements qui nous dévoilent le secret de ses inspirations, de ses affections et de ses démarches. Les traits qui s'en dégagent constituent moins une biograpliie que l'histoire et l'image d'une belle âme, d'une âme généreuse, extraordinairement vivante.
Il n'y a pas de spectacle plus touchant, plus instructif et plus bienfaisant que celui-là, puisqu'il s'agit, selon LE l'icr.E GRVTi'.y. 1
2 LE PEUE GRATRY.
le mot de Léon XIH, « d\ui grand esprit et d'un noble cœur ».
Le P. Gratry a raconté lui-même, avec le charme de sa fraîche et brillante imagination, avec la candeur d'une àme transparente comme le cristal, les Souvenirs de sa jeunesse ^. Il est bon de les lire d'abord, si l'on veut connaître le fond de cette nature délicate, impressionnable et mobile, riche de sève, simple et profonde comme celle des Augustin, des François d'Assise et des François de Sales, comme celle des Fra Angelico, des Giotto, des Hans Memling-, des Lamartine et des Michelet.
Tous ces primitifs, saints, artistes ou poètes, sont de la même famille. En dépit des différences extérieures, ils se ressemblent en dedans par beaucoup de traits communs. L'intelligence, la sérénité et la bonté, je ne sais quoi de méditatif, de religieux et de rêveur, qui n'exclut ni l'ardeur, ni la force, leur fait une physionomie à part, originale et sympathique. Qu'on jette les yeux sur le portrait qui orne le frontispice de ce livre. Ce front ouvert, ce regard doux et limpide, qui semble tixé sur des lointains invisibles, ces lèvres prêtes au sourire, et, flottant sur l'ensemlDle, ce léger voile de mélancolie, donnent à la figure le rayonnement de la bonne grâce, du mysticisme et de la poésie. Quelque chose des intuitions, des spontanéités, des sourdes lumières de l'enfance, quelque chose de jeune, de naïf et d'ingénu persiste visiblement dans l'homme fait, s'allie à la vigueur de l'esprit, à l'énergie virile de la volonté.
Ce mélange de dons rares et exquis, semble chez le P. Gratry un héritage à la fois paternel et matcrneh II apparaît et devient manifeste dès les premières années. Il se reflète dans les Souvenirs de jeunesse comme en un fidèle miroir. Il est intéressant de l'analyser et de dégager les éléments vivants qui le composent. En étudiant l'enfant, nous apprendrons déjà à connaître l'homme.