Paris, Tcqui, 5° édition
Alphonse Gratry, naquit à Lille, le 30 mars 1805.
Son père, orig'inaire de Verdun, y occupait un emploi à la trésorerie impériale ^ Il appartenait à une génération toute pénétrée des préjugés du xviii* siècle, emportée dans un mouvement effréné , le plus souvent ignorante des dogmes, étrangère aux pratiques chrétiennes, mais qui gardait un haut sentiment de l'honneur, du courage et de la loyauté, il n'avait pas fait sa première communion. Ce fut son fils qui la lui fit faire, vingt ans après la sienne. Il épousa une jeune fille du pays de Flandre, douce, aimante, sincèrement religieuse, mais qui n'avait, comme lui, que des habitudes de religion naturelle. On voit souvent des parents peu chrétiens comme inspirés de Dieu, par état, en ce qui touche la vertu de leurs enfants. Ceux-ci donnèrent à leur fils une éducation à beaucoup d'égards excellente, dont le souvenir suave et attendri rayonna sur toute sa vie.
L'enfant grandit au foyer entre son père et sa mère qui furent son premier culte. « Dieu, ce me semble, dit-il^ me les montrait dans sa lumière, non peut-être tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils devaient être, tels qu'ils sont, je l'espère, maintenant au ciel, tels qu'ils étaient dans son idéal éternel. Mon père et ma mère m'avaient souvent paru deux anges impeccables, sachant tout et pouvant tout. Ils me représentaient vraiment Dieu et j'aimais Dieu en eux ^ . »
L'action de la mère fut plus continue, et, par là, plus profonde et prédominante.
« On a remarqué plus d'une fois dans l'histoire des lettres, observe un critique fin et pénétrant, que d'éminents écrivains, surtout les hommes de vive imagination, de sentiments délicats et subtils, avaient reçu de leur mère quelque chose de particulier, une influence plus
L Voir l'acte de naissance aux pièces justificatives, p. 479. 2. Sjucenii'i de ma jeunesse, p. 7.
directe, et, comme une empreinte de l'âme, si l'on peut ainsi parler^. La mère du jeune Gratry s'était mariée à seize ans; elle en avait dix-sept, quand ce premier-né vint au monde. Dix-sept ans, et une nature si simple, si candidement épanouie ! A voir la jeune mère auprès de ce berceau, on Teiit prise pour une sœur aînée. Cette influence, cette impression d'une nature presque enfantine, M. Gratry la conservera toute sa vie. Fils d'une enfant, il gardera toujours, au milieu des plus hautes spéculations de la métaphysique, le sourire et l'ingénuité de l'enfance. Ses amis les plus intimes m'ont signalé ce trait comme vraiment digne de remarque. Il avait un culte pour sa mère et ces deux âmes n'en faisaient qu'une. Les incidents de sa première éducation resserrèrent encore ces attaches déjà si fortes. Dans une vie errante, au milieu d'un pays étranger, — car les fonctions du chef de la famille l'avaient conduit de ville en ville jusqu'au fond de la Prusse, — l'enfant avait encore plus besoin de cette mère si tendrement aimée. Elle était pour lui la patrie sous sa plus douce image -. » C'est elle qui lui apprit à prier, à aimer la bonté, la vertu, la véracité, la charité envers les pauvres. De son père il tint le culte de la justice, de l'honneur, de la vérité, de la science, de la patrie. Ces sentiments d'une vivacité extraordinaire le marquèrent d'une empreinte ineffaçable. Ils éclatent, pour ainsi dire, dès les premières années. Un jour, en Allemagne, une femme s'étant permis de dire devant lui que tous les Français étaient des animaux immondes, cet enfant de sept ans en éprouva une telle colère, colère à ses yeux légitime et sainte, qu'il résolut la mort de la blasphématrice. Il laissa tomber sur elle de très haut un lourd projectile, qui, heureusement, manqua le but. Le mensonge et les
1. Citons seulement quokiuos noms : saint Augustin, saint Louis, Joseph clc Maistre, Lamartine. « Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps >., disait J. do Maistre.
2. Saint-llené Taillandier. Discours de rèceplion à l'Académie française, cil il succéda au P. Gratry le 'i* janvier 187 1.
menteurs lui inspirèrent toujours une aversion qui allait jusqu'au dégoût. Tout homme pris en flagrant délit de tromperie était pour lui un homme jugé. Il ne pouvait plus le voir. En ce qui le concerne, il déclare n'avoir jamais menti de sa vie. Il arriva ainsi à douze ans, époque de sa première communion, sans avoir soupçonné le mal, avec la grâce et l'innocence de son baptême.
Quel profond et touchant souvenir il garda de ces heureuses années !
« Qu'ils sont féconds, doux et vivants, s'écrie-t-il, ces jours de notre âge d'or, où l'enfant vit et respire dans la confiance et dans l'amour, où l'enfant croit d'une foi pleine que son père et sa mère savent tout, qu'ils sont puissants comme des Anges, et que, réfugié dans leur sein, nul mal ne le peut atteindre; où sa bouche pleine de confiance, demande incessamment : demande sa nourriture, demande le sens de la parole, demande quelque marque d'amour. Ce qu'on lui donne, il le reçoit; ce qu'on lui dit, il le croit. Il ignore que Ton puisse tromper, que l'on puisse faire un faux don.
«Toujours entourée de tendresse, son âme est tout entière ouverte, épanouie comme son visage; son cœur est tout à nu, et il n'a pas encore abaissé le voile entre sa face et son âme, ce voile derrière lequel l'homme réfléchit. Le rayon de son cœur s'élance droit au dehors, sans crainte et sans détour, et les impressions de la vie trouvent tout ouvert pour pénétrer. Comment, sous cette bénédiction, l'enfant pourrait-il ne pas croître et dans son âme et dans son corps *? »
Une première communion préparée de si loin devait porter tous ses fruits. La formation extérieure, les exercices à l'église furent de courte durée. Dieu y suppléa en parlant au dedans. Ce grand acte, si décisif pour beaucoup d'enfants, opéra chez le jeune Gratry une transformation. Un immense besoin d'aimer s'empare de lui; son cœur s'ouvre à la piété chrétienne comme une fleur aux rayons du soleil levant. Son âme s'échauffe, se dilate et s'élève. Une attraction céleste le porte vers Dieu et vers les choses d'en haut, et, du même coup, l'inonde d'une joie intérieure. Elle le soulève et le soutient contre le