‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 15 sur 263 · Souvenirs de via jeunesse, p. 12-14, ptissiin · texte numérisé non relu

Souvenirs de via jeunesse, p. 12-14, ptissiin

du développement de ses pensées; c'était tantôt un jet rapide de regrets et de retours vers un passé heureux, tantôt un torrent qui rompait ses digues et débordait en pages émues et d'une mélancolie pénétrante, telles que celle-ci :

« Moi qui ai dépassé l'âge mûr, et qui connais par une longue et dure expérience toute la \ie et toute sa misère, tous ses scandales, tous ses obstacles, et cette espèce d'impassibilité universelle et d'inintelligence endurcie qui arrête et opprime chaque homme, chaque peuple et tout le genre humain; moi qui m'avance vers les tristesses du S"ir et vers la décoloration du ciel; moi qui me suis, comme tous les hommes, développé depuis tant d'années en une grande multiplicité de pensées, d'eiïorts, de relations et d'entreprises; moi dont le cœur est toujours plein et de regrets et de recherches; dont l'esprit est chargé d'objets, aveuglé de débris, nombreux et stériles comme poussière; moi qui ressemble ainsi à un vieil arbre planté près d'un chemin sous la poussière et sous les accidents, à bout de développement, chargé de branches trop nombreuses et trop longues, qu'il ne peut plus remplir de sève; oui, moi, malgré tout cela, je pourrai revenir de cette sécheresse et de cette vétusté, de cette stérile grandeur, de cette multiplicité onéreuse, je pourrai revenir à la simplicité, à la fraîi-.heur, à la sève, à la joie de l'enfance, puisque l'Évringile nous dit : « Si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux^ ! »

Se retremper aux sources premières de la vie et y renouveler sa jeunesse, tel est le vœu de tout homme qui sent les racines de son être physique et moral se dessécher et tarir la sève intérieure qui faisait sa force. Quoi qu'il semble dire, le P. Gratry avait moins besoin que la plupart des hommes de se rajeunir ainsi. Il y avait chez lui, comme chez tous les primitifs qui n'ont pas gaspillé leurs trésors, des coins d'âme d'enfant qui gardèrent toute leur fraîcheur et qui ne vieillirent jamais. Jusqu'au dernier jour, nous le verrons, malgré les amertumes des déboires et les désillusions de l'expérience, il restera l'homme de la foi, l'homme de l'amour et de l'élan, l'homme de l'enthousiasme et des espérances infinies.

1. Commentaire sur l'Évangile selon saint Matthieu, t. II, p. 80.

Dans l'atmosphère chaude et vivifiante que respirait Alphonse Gratry, atmosphère si favorable à Fépanouissementde tous les germes divins, l'intelligence prenait un rapide essor. La tendresse de sa mère lui évita les compressions et les dangers de Finternat. On lui ofl'rait une bourse au collège Louis-le-Grand. Le père était d'avis de l'accepter. La mère, mieux inspirée, préféra garder son fils. L'internat Feût perdu à tous égards, dit-il luimême. Car, il aurait commencé le latin trop tôt, et il aurait connu le mal avant sa première communion. Jusqu'à douze ans, on se borna à lui apprendre à lire et à écrire, et il se cultiva, un peu au hasard et sans contrôle, par toutes sortes de lectures. Quelques-unes pouvaient lui faire beaucoup de mal, si la Providence ne l'avait préservé. L'esprit déjà bien ouvert, il aborde le latin qui fut un jeu pour lui. Il en saisissait le mécanisme d'instinct, comme par illumination intérieure. « Je n'oublierai jamais, dit-il, qu'une nuit, en un instant, le sens du génie latin me fut donné. En réfléchissant à une phrase latine, je compris tout à coup l'esprit de cette langue i. »

Il eut encore un autre bonheur, celui d'échapper au fardeau déprimant qui accablait ses camarades. Les enfants de la bourgeoisie française destinés, par naissance et vocation, à être fonctionnaires, mandarins ou bureaucrates, font de bonne heure l'apprentissage de la vie sédentaire, étoufiee et paresseuse. Dès l'âge de dix ans, ces petits malheureux sont condamnés à rester enfermés dans un air vicié et assis de six heures du matin à huit heures du soir. Au bout de peu de temps, le ressort intérieur est brisé. Ils deviennent indifférents à tout. Ils ne veulent et ne peuvent plus travailler. Grâce à la prévoyance de ses parents, la journée du jeune Gratry fut autrement organisée. Elle ne commençait qu'à huit heures du ma-

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