‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 163 sur 263 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

PHILOSOPHIE SOCIALE {suile).

LES RAISONS d'eSPÉRER

Faut-il donc désespérer de Tavenir du monde?

Au spectacle du présent, un nuage assombrit le front de l'apôtre. Il se retourne vers le passé, et du sommet de la vie qu'il a atteint depuis longtemps, puisqu'il approche de la soixantaine, il contemple d'un regard plein de mélancolie les ruines de ses illusions successives. Elles forment comme une ligne ininterrompue et décourageante. De là, cette plainte désolée et poignante :

« Nos jeunes frères, écrit-il, qui entrent aujourd'hui dans la vie, n'ont pas connu les espérances de la génération qui les a précédés, de ceux qui, comme nous, nés avec ce siècle, croyaient tous que le xix'^ siècle ne finirait pas sans avoir aboli les monstrueuses iniquités qui souillent la terre...

« Quand nous allions combattre en Grèce, et lorsque nous, Français, nous expulsions la barbarie d'Athènes et du Péloponèse pour fonder le royaume hellénique, nous pensions que le plus difficile était fait, et que ce commencement, posé par nous, entraînerait bientôt le reste.

« Lorsque nous protestions sans relâche pour la grande cause de la Pologne, il nous eût été impossible de croire que le joug russe, prussien et autrichien irait encore, pendant quarante années, s'aggravant sur la tète des vaincus.

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« Que dire des espérances que nous mettions surtout dans la jeune et glorieuse république de l'Amérique du Nord, qui marchait dans le monde à la tète du progrès humain, par la justice et par kl liberté? L'esclavage, aux États-Unis, n'était pour nous qu'une tache de boue sur un splendide vêtement. On allait l'effacer à l'instant...

« Quelle espérance ne mettions-nous pas dans la libre Angleterre?... »

« Or, l'Amérique, pour maintenir l'esclavage, non seulement en fait, mais en principe, comme juste et bon, s'est précipitée dans la plus effroyable des guerres. L'Angleterre n'a pas cessé de fouler aux pieds tous les droits de l'humanité. Et la France, après un siècle d'épreuves, ne sait faire encore aucun usage de la liberté. Comme cet enfant de l'Évangile, qui était lunatique, elle tombe tantôt dans l'eau, tantôt dans le feu. L'idéal de justice et de progrès semble vaincu presque partout. N'y a-t-il pas lieu de craindre que l'humanité ne s'affaisse complètement sous le joug de la force ou ne finisse dans une sauvage et sanglante anarchie? ' »

Le P. Gratry avoue qu'à certaines heures un découragement profond succède, dans son âge mûr, à l'enthousiasme des premières années.

Mais le nuage se dissipe, La lumière reparaît, l'horizon s'entr'ouvre et s'illumine de radieuses perspectives.

Et d'abord le triomphe de la justice et de la vérité est possible, puisque le monde est libre. Ensuite, les progrès du passé sont un puissant motif de confiance pour l'avenir. Puisque la raison et la liberté ont déjà grandi sur la terre, depuis dix-huit siècles, et produit des fruits admirables dans le domaine scientifique comme dans l'ordre moral, pourquoi douter d'un progrès analogue dans l'ordre social'? La vérité nous a déjà affranchis des forces naturelles et fatales qui pesaient sur nous; elle nous donnera encore la liberté sous toutes ses formes. Elle nous délivrera de l'esclavage du vice et de l'erreur; elle accroîtra le nombre des citoyens capables de se gouverner eux-mêmes et fondera la vraie démocratie clu'étienne. A une condition, c'est que nous nous laissions diriger par le grand principe évangélique, qui est à la vie sociale

1. La FaLv, p. 51; La Morale et la Loi de l'/iistoire, t. II, p. 3, passim.

ce qu'est l'attraction dans le monde des corps célestes. Ce principe, le voici : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent jjour vous, faites-le pour eux. » Voilà la grande loi libératrice et régénératrice, La connaître ne suffit pas, il faut la pratiquer effectivement, et, pour la pratiquer, il faut avoir au cœur l'amour de Dieu et l'amour des hommes. « Il faut vouloir la transformation demandée par l'Évangile, transformation qui se résume dans cette formule finale : « Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

Transformation individuelle d'abord dans la justice, la tempérance et la chasteté. Qu'on ne dise pas : « Qu'importent ces vertus qui ne regardent que moi-même et qui ne touchent pas à autrui? » Au jugement de Proudhon lui-même, l'ordre, la liberté, la prospérité sont partout et toujours proportionnés à la moralité ; et, par moralité, il entend, comme nous, la sobriété, le travail, la chasteté, la vie pure et austère de la famille et la recherche du bonheur dans les joies de l'esprit et de l'àme. Cette morale seule diminue le nombre des hommes de joie et des hommes de proie, obstacles à tout progrès, destructeurs de tout bien et voleurs du travail commun. Elle est aussi manifestement impossible sans un grand progrès religieux que le mouvement des machines est impossible sans la force et le feu.

La même loi s'appUque aux peuples aussi. bien qu'aux individus. S'ils y sont fidèles, s'ils aiment Dieu et s'ils aiment leurs frères, ils entreront de plus en plus en possession de la vérité; et, parla vérité, ils iront à la liberté, liberté morale, liberté civile et politique. Or, la liberté est la question autour de laquelle est présentement engagée la grande lutte, lutte des doctrines et des faits. On sent que la centralisation administrative du régime impérial pèse à l'écrivain. Dès 1860, il demande de l'air pour respirer, une intervention décroissante du gouvernement dans les allaires des communes et des particuliers, la liberté complète d'association, sauf les droits de police

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indispensables ^ La liberté est, à ses yeux, le dernier terme de la transformation sociale.

Nous marchons vers cette transformation en dépit des apparences contraires. Les preuves en sont manifestes ; mais, d'ordinaire, nous ne savons pas les voir. L'accroissement de la charité en France, l'élan vers la justice qui caractérise un des aspects de notre Révolution, les progrès politiques dont l'Angleterre offre l'exemple, enfin le groupement des ouvriers et des petits en associations industrielles et coopératives, prélude du groupement des nations chrétiennes entre elles : autant de signes d'un immense et sourd travail, autant de symptômes de l'enfantement d'un monde nouveau.

Est-ce que la France, en effet, depuis un demi-siècle, ne se couvre pas, comme la terre au printemps, d'une multitude de germes bienfaisants , qu'on nomme des œuvres? « Toute misère matérielle et morale asonœ2aTe, Il faut un dictionnaire pour les énumérer. Chaque jour en voit paraître de nouvelles. L'esprit de saint Vincent de Paul a pénétré la France, et semble fermenter sur tous les points. Certes, ces œuvres ne sont pas le fruit,.ni la moisson ; mais elles sont la promesse, elles sont l'effort, la première fleur et la première verdure qui couvre la campagne sous la renaissance du soleil

« Et que dire de ces vigoureux germes de justice qui semblent vouloir prendre racine sur le sol anglais, longtemps terre d'oppression, d'intolérance et d'iniquité, patrie du lucre sans pitié, du lucre à travers le sang et les larmes? Quelles nobles voix se sont élevées! Quels ctoiinanls exemples ont été donnés! Je vois la raison, la justice,

1. C(. Journal des Économhles. 15 septembre 1898. Lettre :i M. Frédérii' Passy. — A propos de je ne sais quel articlo de VUnivers renversant tout libéralisme parlementaire et représentatif, et résumant toute la politique des chrétiens à ceci : Obéissez ù vos supériews, le P. tJratry écrit à M'' l»upanloup : « C'est précisément comme cela que renlendaitKabuchodonosor. > (Lettre inédite, sans date.)

foulant aux pieds l'esprit de secte et l'esprit de parti, devenir par elles-mêmes une puissance... J'ai vu les maîtres de la loi faire les lois contre eux-mêmes. J'ai vu des possesseurs d'esclaves abolir l'esclavage. J'ai vu ceux qui tenaient le pain en rabattre le prix librement, par cela seul que la masse du peuple souffrait la faim ^ »

En ce qui concerne la Révolution française, elle est un mouvement complexe, un produit composé de deux forces qui se détruisent : un vif élan vers la justice et vers la liberté, suivi d'une aveugle et violente perturbation, aboutissant au règne de la force, à l'écrasement des minorités, à l'oppression des consciences et à l'absorption de toute vie, de tout pouvoir dans la main du pouvoir central.

(f II y a là comme deux esprits et deux races en présence.

« L'une de ces races est celle des violents, des emportés qui n'ont jamais compris l'existence d'aucune loi, ni sociale, ni morale, ni logique, qui ne pensent point, qui ne jugent point, mais qui décident, dominent et frappent. Elle se croit toujours, de plein droit, maîtresse de tout, et, dès qu'elle est débridée, elle écrase à l'instant même le faible, le juste, le sage et tout ami de la raison. Elle a existé de tout temps, plus ou moins développée. On la voit se former dès l'enfance dans les écoles, partout où le dérèglement moral, l'absence d'idées, l'étroitesse du cerveau, se joignent à l'intensité du vouloir et à l'impétuosité des convoitises. N'étant autre chose que la partie la moins humaine, et la plus rapprochée de l'animalité, elle ne connaît qu'un principe, l'instinct, et non pas deux, Y instinct et la raison... Cette race qui, depuis un siècle environ, flattée, trompée, surexcitée, multipliée par les sophistes et les athées, devient une sorte d'espèce humaine nouvelle, inférieure, surprenante, mutilée, moitié race, moitié secte, dont on peut faire la physiologie, constitue le principal obstacle à tout progrès de la justice, de classe à classe, et de peuple à peuple.

« Elle est subdivisée en variétés de violence et de stupidité, depuis le despote de pensée, farouche, absurde, qui travaille dans la métaphysique, jusqu'à l'homme d'énergie, qui demande cent mille têtes, jusqu'à l'égorgeur pur, qui massacre de ses propres mains et qui travaille sur la chair des proscrits, jusqu'au séide des sociétés secrètes, qui jure l'assassinat et entreprend de gouverner le monde par le poignard! Ce sont des cercles descendants, comme les cercles de l'Enfer de Dante. Quand cet enfer s'empare d'une ville ou -d'un royaume, il met tout d'abord en avant son plus haut cercle, celui

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