‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 164 sur 263 · La Morale et la Loi del'hisloh'e, t. I, p · texte numérisé non relu

La Morale et la Loi del'hisloh'e, t. I, p

qui paraît toucher presque à la justice, à la raison ot à la paix. Le lendemain, il chasse le premier cercle par le second, et les cercles se succèdent vite, et descendent, en roulant, jusqu'à celui où l'on demande des têtes, jusqu'au fond de l'enfer, où l'on égorge, où l'on poignarde. Les cercles se dévorent entre eux. Le plus violent écrase le moins violent, le plus stupide dompte le moins stupide. C'est une loi nécessaire *. »

En face de ce vigoureux portrait du Jacobin, qui rappelle celui de Taine, voici la race des hommes qui, à la vue des criantes iniquités de l'ancien régime, veut les faire cesser, réclame le règne de l'équité et de la justice. Ils le réclament, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les autres, pour les petits et pour les faibles. On voit une assemblée de privilégiés abandonner, spontanément et avec enthousiasme, tous ses privilèges. Le roi donne l'exemple et abdique le pouvoir absolu. A sa suite, les plus puissants, les plus éclairés et les plus heureux suppriment eux-mêmes les barrières qui séparent les hommes en castes ennemies, proclament l'égalité civile et politique et la liberté individuelle. Spectacle qui ne s'était jamais vu dans l'histoire. « Cela n'était possible que dans l'axe même du grand courant de civilisation chrétienne qui porte le monde moderne. » N'est-ce point l'application des principes mêmes de l'Évangile : « Vous êtes tous frères ; vous êtes tous membres d'un même corps ; que l'égalité s'établisse ^. » Les hommes au pouvoir ne devront plus être que les serviteurs de tous. Admirable élan de bonne volonté etde régénération dans la justice! Heureuse la France, si elle avait persévéré dans cette voie, si les violents ne s'étaient emparés du mouvement, ne l'avaient retourné pour nous conduire à de sanglantes et effroyables catastrophes! Il s'agit aujourd'hui de reprendre ce mouvement, et, pour le mener à bien, d'utiliser les immenses forces que nous avons gaspillées et perdues dans des luttes stériles.

A cet égard, l'Angleterre est un modèle. Elle s'est ré-

!• /m Moraie et la Loi de l'histoire, t. II, p. ISl-lSC . p. 185. •à. iMatt., i\,2ô;Ef)fies., v, 30.

formée elle-même et s'est avancée peu à peu, à partir d'un régime oppressif, s'il en fut, vers la justice et vers la paix. Les catholiques, longtemps mis hors la loi, ont retrouvé le droit commun et la patrie. L'esclavage a disparu des colonies anglaises. La législation criminelle est adoucie, le Canada a obtenu un gouvernement responsable. L'acte de navigation est aboli. Les réformes se poursuivent lentement par la libre discussion, sans guerre civile, sans esprit de haine et de parti. Ainsi se vérifie la parole de l'Évangile : « La vérité vous conduira à la liberté. »

Mais le grand signe précurseur de la transformation sociale, c'est un mouvement qui se développe et s'étend de jour en jour, et qui est plus important que ne le fut, il y a sept siècles, l'émancipation des communes : c'est l'association sous toutes ses formes, le groupement des forces isolées et se multipliant par l'union, dans toutes les directions de l'activité humaine. Elle n'est qu'à ses débuts, et, depuis un demi-siècle, elle a déjà fait des merveilles. Association industrielle ou commerciale, sociétés de charité ou de philanthropie, d'éducation, de consommation et de crédit, sociétés coopératives, syndicats professionnels et fédérations ouvrières, voilà un prodigieux principe d'action et de régénération. Il est en lui-même essentiellement chrétien et il n'est que la mise en pratique de la parole de l'Évangile : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faitesle pour eux. » Moyen de défense et de protection pour les petits et pour les faibles, il les mettra à couvert contre la rapacité du patronat, et il permettra d'arriver progressivement à la réalisation universelle du programme suivant : « Huit heures pour le travail , huit heures pour le sommeil, huit heures pour l'éducation intellectuelle et morale. »

31i LE PÈRE GRATRY.

Ainsi, accroissement général de la charité en France élan vers la justice, qui est la note première de la Révolution française, progrès continu de l'Angleterre vers la raison et vers la liberté, enfin puissance et fécondité de l'association, voilà ce que le P. Gratry nomme « la blancheur des vergers, et l'herbe verte, annonce de la moisson lointaine, aube d'avenir, fleurs des fruits espérés ^ ». Les mauvais vents peuvent brûler ces premières fleurs, mais elles renaîtront et, une année ou l'autre, elles tiendront leurs promesses. La sève divine finira par triompher. Alors, se déroule aux yeux du prophète un spectacle admirable

0 Quant à moi, quelque lointain que soit cet avenir, je l'aperçois. Oui. j'aperçois de grandes nations soulevées tout entières, et décidées à supprimer, au milieu des cités, comme au sein des campagnes, et les haillons et les tanières, qui tuent les hommes dans la fièvre, la misère et la faim. .Je les vois soulevées avant tout contre les haillons et tanières du vice et de l'ignorance, causes premières de ces maux.

« Je vois les belles cités où le plus pauvre des habitants travaille de ses mains sous l'humble toit qui est à lui, au milieu du même ciel et de la même lumière, de la même verdure et des mêmes fleurs que les plus riches palais.

« Je ne vois plus rien là que l'on puisse appeler basse classe, ni cette masse grossière, ignorante, sans avenir et sans espoir, qu'on nommait autrefois populace. Je ne vois là que des hommes cultivés, graves et dignes, des citoyens capables de prendre part, comme électeurs ou comme élus, à la vie et au gouvernement de la commune et de l'État...

« Je vois aussi, peu à peu, disparaître deux espèces de créatures humaines, corrélatives entre elles.

« Et d'abord, le riche sans travail, ce vagabond sans moyens personnels d'existence, puisqu'il ne sait ni ne veut travailler, cet insensé qui entre dans la vie par l'orgie où il dévore la Heur de sa virilité, et les prémices de sou patrimoine , avec son honneur et son cœur.

« Et je vois en même temps disparaître les déplorables troupes de

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