Essais, liv. II, ch. xvii
vie de communauté pesaient à sa nature vive, primesautière et mobile ; il ne sut ou il ne put s'y plier. De là, pour lui, beaucoup de mécomptes et de revers : il ne fut jamais agrégé à la société de l'abbé Bautain, et, dans cet Oratoire même qu'il avait restauré, il se trouva bientôt à la fois gênant et gêné, au point d'être obligé de transporter sa tente ailleurs. Enfin, s'il fut un admirable éveilleur et excitateur d'âmes, il lui manqua le savoir-faire organisateur et l'esprit de suite qui fondent les œuvres fortes et durables.
Nulle de ces lacunes et de ces faiblesses n'a été dissimulée dans cette étude. Ainsi se dessine déjà dans ses grandes lignes une physionomie transparente et vivante, singulière, originale, attrayante et très française. Quelques traits expressifs, quelques détails pittoresques ou amusants ajouteront encore à la vérité et à la ressemblance du portrait.
Dans la vie familière, le P. Gratry était, au témoignage du P. Ramière, « un homme aimable, de mœurs douces, d'une charmante modestie, d'une dignité sereine, d'une parole pleine de convenance ». Nul ne fut plus sensible à l'amitié et la plupart de ses amis lui restèrent fidèles jusqu'à la fin. Dans l'intimité, sa conversation était inégale : tantôt coupée de silences et peu animée, tantôt chaleureuse etjailhssante, quand une idée nouvelle l'avait saisi et le jetait dans l'enthousiasme. Alors il débordait, comme La Fontaine après la lecture de Baruch. Il en parlait à tout venant et à toute occasion. Un jour, c'était à Tours, à la maison du noviciat, il rencontre un jeune frère sous une allée de tilleuls. Il le prend par le bras et lie conversation avec lui. Peu à peu, il lui expose ses vues favorites avec l'entrain et le feu dont il était coutumier. Le jeune frère, confus et ravi, écoutait en silence, buvant ses paroles et opinant du bonnet. Au sortir de l'entretien, le
LE PÈRE GnATKY. 26
P. Gratry court chez le supérieur, le P. Mariotc : « Mon cher Père, lui dit-il, vous avez ici un novice très intelligent. Je viens de causer avec lui. Il est plein d'idées remarquables. » Il lui avait généreusement prêté les siennes ^ .
En société , aux jours de veine , sa conversation était charmante. Alors les soirées étaient délicieuses. Le Père aimait qu'on fit de la musique autour de lui, écrit le fils de l'un de ses amis. « Aujourd'hui, quand je regarde en arrière, je vois encore, très loin et comme au bout de mon enfance, quelques-uns de ces soirs harmonieux. C'était rue Barbet-de-Jouy, dans le grand cabinet de travail du Père. On découvrait par une large baie le dôme des Invalides et tout le bleu des nuits d'été. Debout auprès de la fenêtre, le P. Gratry parlait des astres. 11 me semble que sa voix était douce, un peu couverte, mais pénétrante et comme lumineuse au travers d'un voile. Nous étions peu nombreux : le P. Adolphe Perraud (aujourd'hui le cardinal), son frère Charles, mes parents et moi-même, un peu troublé. Quand la nuit était complète, on allumait des flambeaux, on ouvrait le piano : « Mes « petits enfants, disait-il alors, il faut jouer pour les Muses « et pour nous, » et l'on croyait, tellement l'heure était recueillie, presque auguste, jouer en effet devant des témoins invisibles et divins. ^ »
Cette bonne grâce était encore relevée par quelques singularités piquantes et même réjouissantes.
« Parfois, en effet, sa santé l'occupait étrangement. Volontiers on l'aurait pris pour un malade imaginaire. La duchesse Pozzo di Borgo , une des rares personnes qu'il dirigeait et qu'à travers la vie mondaine la plus ])rillante auprès d'un vieux mari i)assablement épicurien, il avait élevée jusqu'à la plus sérieuse piété, le goûtait fort. Voulant fêter son élection à l'Académie française, elle l'invita à l'un des dîners raffinés et somptueux où se
1. Je tiens l'anecdote de celui qui en avait été le héros, de mon excellent ami le P. Marchai, mort à Juilly en 1888.
2. Camille Bellaigue. Itevue des Deux-Motules, V septembre litOO.
rencontraient les personnages les plus considérables et les plus en vue de l'époque. A ce dîner, il avait à côté de lui M. Roger du Nord, vieux viveur, l'ami de M™^ Thiers, un enfant aussi, malgré son grand âge, mais non pas un enfant innocent comme le P. Gratry.
« Les deux convives, ne faisant ni l'un ni l'autre honneur au repas, échangèrent leurs doléances sur leur mauvais estomac et leur triste santé. Roger avoua qu'il ne pouvait plus' ni dormir, ni rien lire de sérieux (la privation étaitelle grande ?) et qu'il en était réduit aux romans. — <( C'est comme moi en ce moment, » s'écria aussitôt le P. Gratry, « mais j'ai trouvé des livres qui charment mes insomnies ». — « Lesquels? » demande aussitôt Roger. — « Les Contes du chanohie Schmid. » — Et le vieux roué écrit sur son calepin, comme une nouveauté capable de l'amuser, ces contes de bonnes d'enfant dont il n'avait jamais ouï parler*. »
En raison de cette délicatesse de santé , c'était pour une nature nerveuse, impressionnable, telle que celle du P. Gratry, tout un problème que de trouver, soit chez lui, soit chez les autres, un appartement propice au travail. Il lui fallait un cabinet spacieux, aéré, ensoleillé surtout : car, « la lumière est la sève des nerfs ». « Il m'est plus impossible , dit-il , qu'à un peintre de travailler sans lumière et sans soleil. Une expérience de vingt-cinq ans me l'apprend. Je perdrais mon temps, ou plutôt je ne pourrais tenir dans un cabinet de travail , qui ne serait pas chaud et lumineux 2. »
De là une horreur de la chambre sombre qui n'était égalée que par celle de la chambre carrelée. « Le carrelage est mon mortel ennemi. Je n'oublierai jamais la lutte acharnée de six mois que j'ai soutenue, il y a quelques années, contre un carrelage. J'ai dû, très maltraité, me retirer enfin devant l'ennemi, cedere loco. Je n'entrepren-