‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 207 sur 263 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Les titres littéraires du P. Gratry, si brillants qu'on les juge, sont, après tout, ses moindres titres. Originalité des idées, don du style, succès près des bons juges et près de l'Académie, faveur du public, ne sont qu'avantages secondaires et accessoires. Ce qui fait la vraie valeur de l'homme, c'est sa valeur morale, c'est ce qu'il est en son fond, dans son cœur et dans sa conscience. Or, de tout ce volume il ressort avec évidence que le P. Gratry fut, selon le mot de Léon XIII, <( un noble cœur non moins qu'un grand esprit ». Le sens religieux, la foi naïve, vivante et agissante, la bonté, qui nous marque à l'image de Dieu, qui met l'intelligence et le courage au service des hommes, enfin le culte de la vérité désintéressée furent ses premières et constantes inspirations. « Il a aimé la vérité jusqu'au sang. » Le mot est de lui, et il le peint tout entier.

Ces vertus viriles et charmantes se couronnent de mysticisme et de poésie. Nature éthérée, rêveuse, éprise d'idéal, avec des candeurs d'enfant, une jeunesse et une plénitude de cœur dont les forces longtemps contenues se sont versées dans l'apostolat avec une puissance d'expansion et de fécondité merveilleuses, il sait unir les aspirations d'un Platon aux ardeurs et aux ravissements d'une sainte Thérèse. Son âme, toute remplie d'harmonies intérieures et d'ondes sonores, parfumée d'encens, prend son essor vers le ciel comme les cathédrales go-

tliiqucs, jusqu'à paraître défier les lois de l'équilibre et perdre ses points d'appui terrestres et rationnels. Mais à y regarder de près, une logique intérieure et comme invisible préside à cette architecture aérienne, où l'esprit de finesse et de géométrie s'allie, plus souvent qu'on ne pense, aux élans de l'imagination. Il y a du Pascal et du Lamartine dans cette âme-là. Elle nous touche et nous émeut par ce qu'elle nous dit et aussi par ce qu'elle ne nous dit pas, par ce qu'elle exprime nettement et par ce qu'elle nous laisse entrevoir et deviner par delà les formes visibles et le sens étroit des mots. Du P. Gratry, comme de Newman, on peut dire qu'il était lui-même tout ce qu'était sa poésie et quelque chose au delà. Crâce à ces dons naturels et surnaturels, il devait être de ceux qui ont le plus contribué en ce siècle à élever les âmes, aies exalter, à les faire vivre d'une vie supérieure. Mais, selon la remarque de Montaigne, si l'on rencontre des hommes ayant diverses parties très belles, l'une l'esprit, l'autre le cœur, tel la science, tel autre la conscience, — de grand homme en général, ayant tant de belles pièces ensemble et au degré de parfaite excellence, il ne nous est guère donné d'en voir i. L'observation n'a pas cessé d'être juste. Il n'est personne, même parmi les meilleurs, qui ne paie tribut à l'infirmité humaine. Le P. Gratry, nous l'avons vu, n'a pas échappé à cette loi générale. Sa philosophie très belle, très haute, se perd parfois dans des rêves poétiques, pareils aux « nuages d'encens qui s'envolent des offices du soir, emportant vers la voûte les sons de l'orgue et les reflets des vitraux » (L. Veuillot). Polémiste ardent, souple et vigoureux, il lui est arrivé, nous le verrons, de tomber dans les inadvertances, les erreurs, l'aveuglement passionné qu'il avait si justement reprochés à M. Vacherot. Sans être, à proprement parler, un savant, il eut pour la science des enthousiasmes juvéniles, au point de lui attribuer parfois la force de transformer le monde. Les exigences do la

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