Méinoiros inédits de la famille Mohler
-. La Morale et la Loi de Vllisloirc, I. I, p. lit'.
pour l'avenir éternel de votre bon père. En second lieu, il faut maintenant le représenter devant Dieu. Vous êtes la trace qu'il a laissée sur la terre ; vous êtes comme un autre lui-même, chargé maintenant de vivre et de travailler pour lui. Faites donc en sorte que cette trace soit vraiment lumineuse, et que cet autre lui-même fasse pour lui beaucoup de fruit, et beaucoup de bien, c'est-à-dire gagne à Dieu beaucoup d'âmes.
« 11 faut pour cela, cher ami, relever encore, s'il est possible, l'idée que vous devez avoir de votre vocation philosophique: y voir un sacerdoce; tenir pour rien toute philosophie qui ne mène pas à Jésus- Christ, et qui ne se développe pas en présence de la mort et de l'éternité; il faut prendre de nouvelles résolutions de vivre et de travailler pour Dieu, directement, immédiatement, et de fuir comme une illusion les travaux de l'esprit qui ne mènent pas tout droit à Dieu.
<c J'avais juste votre âge, quand j'ai perdu ma mère, et je n'ai trouvé de consolation que dans les pensées que je viens de dire : frappé au cœur de cette plaie vive que rien ne peut entièrement effacer, j'ai travaillé davantage en présence de la mort, et j'ai fui davantage tout ce qui était vain *. »
Plus touchante et plus réconfortante encore , plus pénétrée de compatissante tendresse est la lettre qu'il adressait à la fiancée d'Henri Regnault, le jeune et déjà célèbre artiste tué au combat de Montretout :
« Mon enfant, ma bien chère enfant, qu'ai-je à vous demander? J'ai à vous demander l'immense héroïsme de ne pas fléchir jusqu'au désespoir. Maintenez-vous dans la vie, et bientôt dans l'activité. Soyez un des instruments de cette cause pour laquelle il est mort.
« Mourir pour une cause sacrée ne saurait être néant et vanité. Cela est grand et a une suite. Un pareil acte, un pareil don de soi, est une réalité qui subsiste.
« Rien de petit ne se perd; à plus forte raison, rien de grand. Tout martyr a sa vie éternelle, en pleine et solide vérité.
« Mon enfant, élevez votre âme très haut. Ce monde n'est pas un jeu cruel, ni une apparence vaine. Le triomphe de toute justice et de tout bien est assuré, le triomphe de la vie sur la mort est certain. Lorsque deux êtres se sont donné la main, et ont dit : Pour toujours, ils se retrouveront, quoi qu'il arrive. ;< Lorsque deux d'entre vous, dit le Christ, sont d'accord sur la terre, quoi qu'ils demandent, ils l'obtiendront. » Si vous avez demandé le bonheur éternel, vous l'obtiendrez. Notre Père est un père, et il est tout-puissant *. »
1. Lettre communiquée, avec l'autorisation de la famille, par mon confrère le R. P. Thédenat, de l'Institut.
2. Le P. Gratry. Ses derniers jours. Son testament spirituel.
414 LE PKRE GRATUV.
Les cœurs enclins à la pitié pardonnent et oublient volontiers les torts dont ils ont eu à souffrir. On se souvient du chagrin qu'éprouva le P. Gratry lorsque la maison de Saint-Lô lui prit successivement les meilleurs ouvriers de son atelier d'apologétique. Ce sentiment ne rempôcha point d'y accepter l'hospitalité, des 1859, et, peu à peu, il finit par « voir de moins mauvais œil, selon l'expression de l'un de ses amis, cette mécanique à engrenages, qu'il avait tant de fois vouée aux dieux infernaux ».
Quelqu'un se permit un jour de le diffamer odieusement, avec la plus coupable légèreté. Le P. Gratry en éprouva une véhémente indignation qu'il eut peine à surmonter. Il épancha sa douleur dans le cœur de W Dupanloup, en termes émus où il mit à nu le fond de son âme : « Je m'efforce d'être, comme on le dit, im digne homme, en n'étant pas méchant, et en ayant bonne volonté. Mais j'ai, de plus, llionneur d'être prêtre, et j'ai en outre la grâce d'une conviction ardente et lumineuse, qui fait le bonheur et le ressort de toute ma vie. Je vis dans une tout autre sphère que ne supposent ceux qui me traitent « d'enfant ». Je vis dans la sollicitude du Christ pour tout le genre humain. Je porte sa faim et sa soif dans mon âme. Et c'est ce qui, depuis bientôt quarante-quatre ans, ne me laisse aucun repos. Si l'on veut m« connaître, c'est là le fond. Je suis indigne, je le sais, de posséder ce fond, qui est mon Maître et mon Dieu; liais lui le veut ainsi; et, avec sa grâce, je mourrai iinsi. »
. Quant à l'auteur de cette vilenie, « il ma fallu, poursuit-il, quelques heures de lutte pour lui pardonner absolument. Mais, c'est fait ^ ».
Tel était le P. Gratry. Avant tout, un homme do foi et d'indomptable espérance, une âme d'apôtre, lidèle jusqu'au bout, à travers tant de péripéties, â l'ins[)ira-