Troisième lellve, p
LE PÈRE CIUTRY. 28
est donc celle-ci : « Il ne faut dire ni une volonté ni deux volontés. Ni l'un ni l'autre n'est à propos, c'est-à-dire, il vaut mieux éviter d'en parler. »
En ce qui concerne la très grave accusation portée contre « l'école de mensonge qui a mutilé et altéré l'antique bréviaire romain », l'Égiise romaine s'en trouve directement atteinte. Si elle a fait disparaître du livre officiel de la prière publique la condamnation d'Honorius comme hérétique monothélite, condamnation qui ligure au bréviaire du vu'' au xvi® siècle, si cette suppression résulte d'une longue série de fraudes, il n'y a pas à hésiter, il faut que justice soit faite. La riposte de Dom Guéranger est écrasante. « Que parlez-vous de bréviaire romain du vu® siècle, s'écrie-t-il? Tout le monde sait que ce que nous nommons bréviaire, n'est pas antérieur au onzième siècle : c'est à peine si l'on en trouve la trace avant le douzième. Ces leçons courtes et déterminées dont nous nous servons, même au chœur, sont une chose relativement moderne. Parler également d'un bréviaire romain antérieur à saint Pie V, c'est oublier qu'avant 1568, ce livre n'était muni de l'attache d'aucun Souverain Pontife, qu'il était à la merci du premier copiste ou du premier imprimeur à qui il plaisait d'y insérer ce que bon lui semblait. Il n'y a pas d'exemplaire officiel du bréviaire romain avant saint Pie V. »
Ainsi s'écroule tout l'échafaudage du P. Gratry.
Mais ce qui avait soulevé par-dessus tout l'indignation, c'était de voir invoquer, contre l'infaillibilité, au milieu de la confusion, des malentendus et des colères aveugler d'un public égaré, le souvenir de la Bulle de Paul IV, visiblement étrangère à la question ; de l'avoir sortie du milieu et des conditions sociales où elle a paru et qui l'expliquent, d'en avoir fait une sorte d'épouvantail pour le présent et pour l'avenir. On sait quelle est venue aune heure où le sang des catholiques coulait sur les échafauds, où ils étaient traqués et massacrés en toutes rencontres dans les pays où la réforme avait prévalu. La société était livrée au brigandage et à toutes les violences. On l'a dit.
dans beaucoup de pays, rétablissement du protestantisme fut un 93 plus long- et plus terrible que le 93 de la Révolution. Or^ la bulle du Pape est conforme au droit publie de la catholicité d'alors , dont le Pape était le gardien suprême; elle est un rappel au droit et au devoir religieux, un rappel au droit et au devoir civique. Le P. Gratry semble l'ignorer. M. de Margeriele remarque avec une éloquence indignée : « Vous avez été chercher au XVI® siècle, lui dit-il, une bulle pontificale, que je ne puis comparer qu'à une proclamation affichée sur les murs d'une ville en état de siège, un décret où les principes d'un droit public qui fut celui de toute l'Europe au moyen âge , sont appliqués avec rigueur ; où en tout ce qui touche la répression de l'hérésie et les conséquences sociales ou politiques de l'excommunication, lalégislation civile alors existante dans les États chrétiens est constamment supposée et invoquée, un acte manifestement gouvernemental, qui ne définit aucun point de foi et ne fixe dogmatiquement aucun point de morale. Et vous avez dit à vos lecteurs : Voilà où l'on veut vous ramener par la définition de Finfaillibilité pontificale. Cela veut dire : « Peuples, prenez garde : l'infaillibilité du Pape, c'est la confiscation de vos biens, c'est la mort civile, c'est le bûcher pour crime d'hétérodoxie. Souverains, prenez garde : Finfaillibilité du Pape, c'est le vasselage de vos couronnes, c'est la menace permanente d'une excommunication qui vous fera tomber du trône ^ »
Historiquement, et logiquement, l'argument était sans valeur. Mais il n'en faisait pas moins beaucoup de mal parmi les ignorants et les chancelants, parmi les lecteurs auxquels ne parvenaient point les réponses.
Singulier retour des choses d'ici-bas ! Le P. Gratry était tombé précisément dans les fautes que, vingt ans auparavant, il reprochait avec tant de vivacité à M. Vacherot. Insuffisante préparation scientifique, méprises étranges, contresens, erreurs inexplicables, passion aveuglante!
] . Troisième lettre au R. P. Gratry, p. 76.
Sa bonne foi et sa probité sont également hors de cause ; on rend hommage à ses vertus, à la noblesse de son caractère, aux éclatants services dont l'Église lui est redevable. Mais les jug^es compétents sont dans la stupeur des extrémités auxquelles il se laisse emporter. Présenter l'Église comme le jouet de Tirréflexion, de l'ignorance, de la fourberie, le Saint-Siège comme un pouvoir aspirant à l'absolutisme et y marchant, M. Vacherot n'était pas allé si loin. Le rapprochement peut se poursuivre. Le P. Gratry n'avait pas réussi, en 1851, à faire la lumière dans l'esprit prévenu de son adversaire. Le même voile est devant ses yeux. La science, la logique, les démonstrations les plus rigoureuses et les plus concluantes sur les points essentiels de la controverse ne semblent pas avoir prise sur lui. La clarté est faite et le litige clos : il ne voit pas et ne comprend pas encore. Étrange et universel eifet du préjugé et de la passion, de l'attachement à l'esprit propre et au sens propre ! Combien ce spectacle est instructif, fait pour rendre l'homme déliant de lui-même, patient et tolérant envers les autres, envers ceux qui ne partagent pas ses idées et ses croyances !
C'est dans cet état d'esprit que, le 12 mars 1870. à la suite des réponses qu'il s'était attirées et surtout des condamnations prononcées par de nombreux évêques, que le P. Gratry communique à la presse la déclaration suivante :
« Tant que je n'ai entendu s'élever contre moi que « les cris aigus et farouches » de quelques journalistes, je n'y ai pas l'ait attention, et j'ai laissé passer en silence et patience le torrent de . mensonges, d'insultes et de calomnies. Mais si la science, si l'auto- | rite légitime interviennent, alors voici quelles sont mes dispositions :
« Je suis soumis en tout à l'autorité de l'Église, selon mon devoir et selon ma foi. Cela n'avait pas besoin d'être dit.
« Quant à la science, j'ai déjà déclaré que j'accueillerais avec reconnaissance toute critique vraie, de quelque part qu'elle vienne. Je m'empresserai d'y faire droit et de me corriger. Toutes les réponses, ou savantes ou courtoises, fondées ou non, qui me sont déjà parvenues, je les ai recueillies, pour m'en servir utilement. A plus forte raison, accepterai-je, dans les limites de ma conscience, les
corrections qui viendraient d'un évêque, lors même que cet évèque n'aurait sur moi aucune autorité directe.
« Mais, si même un évêque tirait de mes paroles des conséquences éloignées et illégitimes, pour me les reprocher, je réclamerais avec énergie et respect. Je rétablirais nettement ce que j'ai voulu dire, et même si mon texte n'était pas assez clair, je le corrigerais...
« Je maintiens comme parfaitement vraies et orthodoxes les trois thèses fondamentales que j'ai démontrées dans mes lettres. Je les maintiens avec d'autant plus d'assurance que, depuis deux mois, les plus violents efforts de cinquante écrivains pour les détruire n'ont abouti, par leur faiblesse irréparable, qu'à en montrer l'inébranlable solidité. C'est ce que l'on verra par la revue de toute cette polémique dans une quatrième lettre dont je m'occupe.
« Après quoi, j'arriverai enfin, j'espère, à cette dernière lettre que je désire si vivement écrire à la gloire de l'Église catholique et du centre de l'unité, sainte Église et centre sacré, que tant d'ennemis intérieurs, ligués, ce semble, avec ceux du dehors, s'efforcent de déshonorer aujourd'hui.
« Enfin, puisqu'au sujet de ma foi catholique on se permet les plus lâches calomnies, je répète que, par la grâce de Dieu, j'ai le bonheur d'une foi croissante : Bomine, adauge nobis fidem. Je n'admets pas qu'il y ait aujourd'hui dans le monde un seul homme vivant qui soit, plus que je ne le suis, convaincu de la vérité magnifique et divine du christianisme et du catholicisme. Je n'ai qu'une seule ambition sur la terre, c'est que Dieu daigne me conserver jusqu'à l'heure de la mort cet incomparable bonheur, qui fut celui de toute ma vie. »
« Les adhésions que reçoit l'abbé Gratry, dit M. Emile Ollivier, sont bien loin de contre-balancer les sentences et les attaques de ses adversaires. Les félicitations de W^ Strossmayer et David de Saint-Brieuc sont les seules qui aient été connues. » « En ce moment, dit le premier, beaucoup d'hommes, emportés par un zèle indiscret jusqu'aux dernières extrémités, font courir à l'Église des dangers nouveaux et inconnus jusqu'à ces jours, si l'on ne sait leur opposer la plus sérieuse et énergique résistance. Aussi, nous nous félicitons grandement de rencontrer en vous, Frère très aimé, un aussi vaillant auxiliaire de nos efforts. Vous avez, me dit-on, l'intention de
publier une seconde lettre. Courage! et hâtez-vous. 11 n'y a pas de temps à perdre; car l'affaire est urgente. » (25 janvier.) — « Jamais, dit le second, parole plus puissante, inspirée par la conscience et le savoir, n'est arrivée plus à propos que la vôtre. Je vous en remercie pour ma part comme d'un service rendu à la religion et à l'Eglise. » (25 janvier.) Et encore, un de ces deux adhérents, l'évoque de Saint-Brieuc, se plaignit-il de la publication de sa lettre toute privée, tombée des mains loyales de l'abbé Gratry à son insu. Aucun de ceux qui étaient en situation d'accourir au secours d'un ami assailli de tous les côtés ne crut prudent de rompre le silence ^ »
M. de Montalembert s'en indigne ; il éclate avec une colère généreuse qui dépasse bientôt toute mesure. <( Puisque tant de gens qui se portent bien, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, ne disent rien pour soutenir leurs champions, il faut que des malades se lèvent de leur grabat pour parler. » Et il dicte la fameuse lettre que l'on sait et qui fut aussitôt rendue Dublique.
«... J'ai lutté, s ecriait-il, contre l'intervention oppressive et tracassière du pouvoir temporel dans les intérêts spirituels, intervention qu'une portion de notre ancien et illustre clergé de France avait quelquefois trop facilement acceptée. Jamais, grâce au ciel, je n'ai pensé, dit ou écrit rien de favorable à l'iufaillibilité personnelle et séparée du Pape, ni à la théocratrie, ni à la dictature de l'Église, ni à l'absolutisme de Rome. Je suis l'ennemi de ces doctrines outrées et outrageantes pour le bon sens comme pour l'honneur du genre humain. La monarchie absolue, que j'ai toujours détestée dans l'État, ne m'inspire pas moins de répugnance dans l'Église. J'ai lutté contre les détestables aberrations politiques et religieuses qui se résument dans l'ultramontanisme contemporain. Je salue, avec une respectueuse admiration, le grand et généreux évêque d'Orléans, puis le prêtre éloquent et intrépide qui ont eu le courage de s'être mis au travers du torrent d'adulation, d'imposture et de servilité où nous risquons d'être engloutis. Je n'ai qu'un regret, celui d'être empêché par la maladie de descendre dans l'arène à leur suite. Je mérite ma part dans cette litanie d'injures journellement décochées contre
l.' Emile OlUvier, L'Église et l'État au concile du Vatican, t. II, p. 63.
mes illustres amis... Je ne veux pas immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire en holocauste à l'idole que les théologiens laïques du catholicisme se sont érigée au Vatican. » (28 février.)
Ainsi, à Texceptioii de deux évêques, du chevaleresque et impétueux comte de Montalembert, le P. Gratry se trouvait abandonné de ceux mêmes qui l'avaient engagé au plus tort de la mêlée. Louis Veuillot le lui avait prédit : « Il se verra, écrivait-il, bafoué, renié par ceux qu'il veut servir et qui lui reprocheront d'avoir passé la mesure... Il restera avec la courte gloire d'avoir fait un bon pamphlet. » (12 février.) Encore la gloire ne pouvait-elle durer, puisqu'il était battu sur les points capitaux du débat, sur Honorius, sur les Décrétâtes, sur le bréviaire, sur Paul IV! Battu et renié à la fois, c'était plus qu'une défaite, c'était un désastre.
(Cependant, une pétition revêtue de centaines de signatures épiscopales réclamait la définition de l'infaillibilité. Les Lettres du P. Gratry, loin d'enrayer le mouvement, l'avaient, au contraire, accéléré. Malgré l'opposition de cent quarante évêques, Pie IX ordonne la distribution de la proposition. La minorité, aux abois, essaye d'entraîner le gouvernement français dans son action et le pousse à retirer notre ambassadeur. Elle envoie à M. Emile Ollivier un projet à'idtimatum et le P. Gratry reçoit mission de l'appuyer auprès de l'Empereur dans une audience privée. « Napoléon III accueillit avec courtoisie le célèbre Oratorien, dit M. Emile Ollivier, l'écouta avec attention et lui répondit : «. Je sympathise avec vous ; mais, que voulez-vous que je fasse en présence d'un épiscopat dont la plus grande partie repousse mon intervention? )) L'Empereur disait vrai : notre épiscopat était divisé en deux portions à peu près égales, avec cette différence toutefois que les ultramontains avaient derrière eux leur clergé, tandis que les autres, loin d'être assurés de ce concours, avaient plutôt à craindre l'hostilité du leur ^ >>
1. Emile Ollivier, L'Église et l'État au concile du Vatican,t.\\, p. 238.
/,iO LE PERE GRATRY.
Le 18 juillet, l'infaillibilité était proclamée au milieu d'un orage eli'royable, au milieu des éclairs et des tonnerres qui faisaient dire à la majorité : Nous sommes au Sinaï! Le dogme avait réuni finalement l'unanimité morale. Mais le combat avait été rude : « Nous ({uittons victorieux le champ de bataille, disait un évoque, mais nous y laissons des blessés ! »
Le P. Gratry était un de ces blessés. Par ses emportements, ses erreurs, ses accusations flétrissantes et mal établies, ses illusions tenaces, son étonnant aveuglement, il s'était fait beaucoup de mal. Brillant talent, services rendus, vie entière de dévouement à l'Église, tout paraissait désormais oublié. Pour une grande partie du public religieux, qui ne juge que de loin d'après les journaux et sans regarder aux intentions, l'éloquent apologiste n'était plus, malgré son incontestable bonne foi, qu'un malheureux égaré et un suspect. On le montrait du doigt, on le fuyait. lien souffrait cruellement. Mais il avait tout accepté d'avance avec un courage où il se retrouve tout entier. (( Jusqu'ici, disait-il avec une générosité vraiment sublime, tout ce que j'avais écrit m'avait rapporté de l'honneur, des amitiés et même un peu d'argent. J'avais bien vu que si je publiais mes Lettres, ce serait le déshonneur, la ruine et peut-être la mort; car on peut mourir de cela. Je me suis dit : « Comment, misérable, tu as servi Dieu à ton avantage, ne le serviras-tu pas à tes dépens? Et alors, pendant trois jours, la vue du crucifix et du lit de mort m'ont déterminé. » Il parlait ainsi à deux de ses confrères, le 12 août 1870 '.
A l'Oratoire, d'autre part, le scandale et le mécontentement n'avaient guère été moins grands qu'au dehors.
1. Conversation déjà citée avec le P. Bannache et le P. Camille Voischirael à Tours, hôtel de l'Univers.
On a cru et on a dit que la majorité des Pères faisait cause commune avec lui. Rien de moins exact. La vérité est que la généralité admettait l'infaillibilité pontificale ; les idées du P. Gratry n'en ralliaient qu'un très petit nombre ^ Par suite, à mesure que la polémique agitait l'opinion, les lettres affluaient au régime, lui demandant ce qu'il comptait faire pour dégager la responsabilité de la congrégation. Le P. Gratry avait beau imprimer, en tête de ses Lettres^ la note que voici : « Il est bien entendu que cet écrit, comme tous mes autres ouvrages, ne représente que l'opinion de son auteur et n'engage en rien l'Oratoire » ;ri/mt'ers mettait publiquement le P. Pététot en demeure de déclarer s'il répudiait, oui ou non, toute solidarité avec l'écrivain (26 janvier).
A ce moment, le P. Pététot revenait de Rome dans un état de calme et de modération qui contrastait avec l'agitation orageuse de l'atmosphère. La seconde publication allait paraître; il essaya de l'arrêter, mais en vain. Il se heurta à la volonté invincible d'un homme résolu qui croit remplir un devoir, que dis-je? une mission d'en haut.
La situation devenait difficile. A. le bien prendre, la solution la plus logique et la plus honorable pour le P. Gratry était de rompre lui-même dès ce moment le lien qui l'attachait encore à la communauté et d'assumer l'initiative d'une séparation. Du même coup, toute liberté lui était rendue et les intérêts de la Congrégation étaient mis hors de cause. Le P. Pététot et un grand nombre de Pères jugeaient que c'était le meilleur, sans oser le dire ouvertement. A distance, il est clair qu'ils avaient raison. Mais dans les moments de trouble et de confusion, aux heures critiques et délicates, il est rare qu'on aille droit et du premier coup aux mesures extrêmes et décisives. On s'arrête à mi-chemin : il est si douloureux de trancher dans le vif! Le P. Pététot se contenta d'envoyer aux journaux une note destinée à leur rappeler « qu'en rai-
1. Lettre très explicite à ce sujet du R. P. Mariote du 17 février 1870.
son de sa santé, le P. Gratry avait été autorisé à se faire une existence à part et hors des maisons de la congrégation, qu'il avait été dispensé, en outre, de soumettre ses publications au supérieur de l'Oratoire qui, dès lors, avait cessé d'être le sien. »
Sur ces entrefaites, la conaamnation prononcée par l'évêque de Strasbourg éclate comme un coup de foudre. Le retentissement en est profond dans tout l'Oratoire. L'émotion est à son comble. Un acte de vigueur s'impose, écrit-on de toutes parts. Du dehors, le P. Pététot est averti qu'on s'étonne de son silence, qu'on l'interprète comme une faiblesse, sinon comme une marque de connivence. Au dedans, l'inquiétude, l'agitation, l'eiïervescence sont telles que des déchirements paraissent à craindre. Après s'être fait longtemps violence, le P. Pététot n'y tient plus et il déclare dans les journaux avec un profond sentiment de tristesse, son adhésion aux condamnations prononcées contre le P. Gratry.
a Après la note publiée dans les journaux, et où l'on faisait connaître que, depuis dix ans, le P. Gratry n'était plus membre de l'Oratoire, je pouvais espérer, ce semble, que toute solidarité, toute responsabilité avait désormais cessé entre lui et la congrégation; c'est pourquoi je me contentais de déplorer en silence, mais avec une grande tristesse de cœur, les Lettres qu'il a fait paraître en ces derniers temps.
« J'avoue toutefois qu'il m'en coûtait de ne pas parler; j'ai déjà été sur le point de. le faire, et je me suis arrêté; j'ai même déchiré plus d'une page toute prête à s'échapper de mes mains. Quelquesuns peut-être comprendront mes motifs et les excuseront, s'ils ne croient pas pouvoir les approuver.
. « Mais, depuis plusieurs semaines, il me revient de divers côtés que, au milieu des nombreuses condamnations et protestations soulevées encore chaque jour par ces Lettres, mon silence étonne et commencerait même à scandaliser. La cause principale en est sans doute à ce malheureux titre d'Oratorien qu'il a conservé en les publiant. Je lui ai demandé d'y renoncer, et il y est tout disposé.
« Je croyais aussi avoir fait suffisamment connaître en plusieurs occasions mes sentiments au sujet de l'infaillibilité du Souverain Pontife, pour n'avoir pas à craindre d'être soupçonné en cette circonstance de connivence ou d'adhésion; mais, puisque, à mon grand regret, il n'en est pas ainsi, et que d'ailleurs un pareil soupçon ne
me serait pas tolérable, je crois le moment venu pour moi de déclarer que je proteste douloureusement contre ces Lei/rcs si regrettables et que j'adhère aux divers jugements de NN. SS. les Évêques qui les ont frappées.
« Parmi ces condamnations, plusieurs, et ce ne sont point les moins explicites, ni les moins énergiques, sont en même temps empreintes d'une bienveillance affectueuse, à laquelle se joint une sincère estime pour l'auteur en souvenir des services rendus par lui à la religion; c'est à celles-là que je me rattache de préférence, parce qu'elles sont en plus complète harmonie avec l'ensemble de mes sentiments.
« Et qu'on ne suppose pas ici de ma part des ménagements cauteleux et timides pour atténuer d'un côté ce que je déclare de l'autre-, cette manière d'agir est peu dans mes habitudes. Et moi aussi j'ai la franchise et le courage de mes convictions; je dis les deux choses parce qu'elles sont vraies; j'aime l'auteur et je repousse ses doctrines, qui n'ont pas toujours été les siennes. J'aime l'auteur et je le plains; je réprouve ses doctrines et je le dis '. »
Au milieu de ces tempêtes intérieures, qui troublent et divisent la congrégation, un homme se rencontre, qui sait garder le sang-froid, la vue nette des choses, et qui devient, par le seul prestige de son autorité morale , un médiateur et un arbitre écouté de tous. C'est le P. Mariote, supérieur du noviciat et assistant du Père général. Il mérite ici mieux qu'une mention. Car, s'il a tenu à s'efFacer de son vivant, si son nom est inconnu du public, nulle âme plus haute, plus profondément sacerdotale, plus humble et plus mortifiée n'a honoré l'Oratoire renaissant. Né au pied des Pyrénées, d'une modeste famille, il avait gardé de ses origines, avec quelque timidité et quelque gaucherie, avec les lenteurs d'une parole embarrassée, la simplicité des races fortes et saines, la candeur, la poésie profonde du montagnard , dont l'âme a vibré à tous les grands spectacles de la nature. Sa belle intelligence s'était ouverte, par de larges avenues,