‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 225 sur 263 · Lettres sur VlnfaillibilUé, passim · texte numérisé non relu

Lettres sur VlnfaillibilUé, passim

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et authentique de l'Éi^lise, interprète officiel et visible do Jésus-Christ. Réduit à lui-même, en effet, riiomiue court le risque d'être la dupe de préjugés et d'erreurs, la dupe de son imagination et de ses rêves mystiques; il s'expose à être victime de ses propres suggestions et d'un illuminisme inconscient.

Scientifiquement, le P. Gratry était insuffisamment préparé à trancher des questions très délicates; il n'avait pu prendre connaissance par lui-même des documents et surtout examiner les preuves et les témoignages contradictoires. Aussi mal armé, se mettre en opposition ouverte avec la majorité de l'épiscopat, était au moins une grave imprudence. S'il se fût contenté de signaler aux évêqnes les obscurités à éclaircir, les problèmes historiques à étudier et à résoudre pour amener la question à maturité, il eût emporté l'approbation générale. C'est ce qu'avaient fait les Pères allemands du Concile par la bouche du cardinal Rauscher. Après avoir rappelé l'enseignement de pieux et savants auteurs, d'après lequel les décrets du Pontife romain touchant la foi et les mœurs, lorsqu'il parle ex cathedra, sont irréformables, même sans le consentement de l'Église, ils ajoutaient : « Nous ne pouvons taire, cependant, qu'il subsiste de grandes difficultés provenant des actes et des écrits des Pères de l'Église consignés dans des documents authentiques de l'histoire et de la doctrine catholique ellemême; et, à moins que ces difficultés ne soient résolues, il est impossible que l'opinion recommandée dans \e postîdatum sur l'infaillibiHté, soit proposée au peuple chrétien, comme révélée par Dieu. »

Au lieu de crier ainsi : Attention! Prenez garde! le P. Gratry s'engage à fond du premier coup, se prononce avec éclat contre l'infaillibilité, traite la croyance traditionnelle d'erreur fondée sur la fraude et le mensonge. Sa conviction est déjà faite, et sous l'empire des émotions qu'il ressent, le devoir qui s'impose à lui prend une forme impérative et irrésistible. Une voix se fait entendre au dedans, voix qui lui commande de se lever

pour la défense de la vérité, d'y sacrifier au besoin ses forces et sa vie. Il l'annonce sur un ton de prophète qui étonne et fait sourire ses amis et lui attire les sarcasmes de ses adversaires : « Je crois très fermement, dit-il à la fin de sa première lettre, écrire ceci par l'ordre de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par amour pour son Église. Les derniers des hommes peuvent recevoir et reçoivent des ordres de Dieu. J'en ai reçu dans ma raison, dans ma conscience et dans ma foi. Pour obéir, je souffrirai ce qu'il faudra souffrir. »

« Il n'est ni inspiré, ni illuminé, réplique cruellement Louis Veuillot; il est soufflé, comme l'a été Pascal. » C'était vrai.

Cependant, avec une résolution héroïque, le P. Gratry écrit à l'un de ses amis : « Dans trois ou quatre ans, je serai mort; je dois à ma conscience de dire ce que je pense sur les menées audacieuses et mensongères qui ruineraient l'Église, si elle pouvait être ruinée. »

C'est ainsi qu'en toute bonne foi, sans autre passion que celle de la vérité, victime à la fois d'une science insuffisante et d'une illusion, il s'engage résolument dans la lutte.

Tout d'abord il n'est question que d'un Mémoire intime, destiné à M^' Dupanloup et à quelques autres évèques. Mais, étant donné la gravité des circonstances et les malheurs qui lui semblent à redouter, l'évêque d'Orléans juge ce mode d'action insuffisant. Entraîné par sa fougue accoutumée, excité par les rumeurs irritées delà presse, inquiet des controverses passionnées soulevées de toutes parts en Europe , effrayé des pertes successives de FÉglise depuis quatre siècles, il craint que la proclamation de l'infaillibihté ne soit une cause de troubles profonds parmi les fidèles et d'une rupture des gouvernements avec le Saint-Siège. Pour éviter pareils

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désastres, il est à propos, selon lui, de saisir l'opinion en France comme l'éveque de Birmingham essaiera plus tard de la saisir en Angleterre parla publication abusive d'une lettre confidentielle de Newman ^ .

Le P. Gratry , simple et candide comme un enfant, cède à ces pressantes considérations, à une autorité vénérée, à Tamitié. Malgré l'avis contraire d'un sage conseiller, le P. Mariote, il intervient dans les débats avec éclat, avec véhémence , avec toute la furia francese. Justement , M^'" Dupanloup venait d'être pris à partie par W Dechamps, archevêque de Matines, à propos de sesOô.sr/'vations sur la Controverse relative à la définition de Hnfaillibilité au futur Concile. Une polémique animée s'en était suivie. Le P. Gratry s'empare brusquement de la discussion, et adresse ses lettres à M^"" Dechamps. Les trois premières se succèdent avec une rapidité foudroyante; elles éclatent de la fin de janvier à la fin de février et retentissent comme des coups de canon.

La première a pour objet d'établir que le pape Honorius a été condamné comme hérétique par le concile de Constantinople. Si cela est, conclut-elle, le Souverain Pontife ne peut être déclaré infaillible. La seconde, plus audacieuse et plus enflammée, prétond démasquer « une école d'erreur et de fausseté, et les mutilations ou altérations du bréviaire romain ». Au jugement de Louis Veuillot, «en tant que pamphlet, c'est une petite merveille ». Elle remue, elle trouble, elle irrite, elle domie la fièvre. La troisième rappelle et commente la célèbre bulle du pape Paul IV contre les hérétiques, et part de là pour mettre le public en garde contre le danger du pouvoir absolu

1. Cette intervention de M^' Dupanloup s'est produite sous la forme d'une lettre très pressante d'abord, puissous laforme d'un télégramme. Ce double fait est consigné dans une lettre adressée à ce moment même au P. Jlariote par un des familiers du P. Gratrj*; il est conlirmé par le témoignage très aflirmatif du R. P. Lescœur. Enfui, le P. Gratry luimême écrivait à Montalembert en lui envoyant sa première Lettre à M"' Dechamps sur le pape Honorius : « L'évèciue tl'Orléans a tout lu et me conjure de ne pas perdre une minute pour publier partout. • (15 janv. 1870. Lettre inédite). Voir pièces justilicatives, p. 488.

de la Papauté. Le scandale est énorme; scandale inutile d'ailleurs ; car ce document n'a rien à voir avec la question de l'infaillibilité et ne prouve rien.

La quatrième ne parait qu'à la fin de mai. Meurtri des coups qu'il a reçus de toutes parts, le P. Gratry renonce à l'offensive pour se défendre. Il essaie de se justifier des reproches d'erreur et de légèreté qui pieuvent sur sa tête. Mais ses explications passent inaperçues. L'attention est ailleurs désormais. Encore tout frémissant, l'âme pleine d'amertume, il termine son plaidoyer par un appel pathétique à la concorde et à la paix : <( Pourquoi faire violence à une grande partie de l'Égiise? Pourquoi traiter la paisible et humble assemblée des fidèles comme jamais elle ne fut traitée? » — « Nous vous écraserons par le vote! » — C'est la menace des partis politiques au Forum, menace indigne des écoles de science et de foi, et des partis théologiques dans l'Église. Pourquoi ne pas chercher par la science et par la prière l'unanimité simple des enfants de Dieu? Pourquoi insulter, mépriser, outrager, fouler aux pieds des centaines de docteurs et d'évêques, des milliers de fidèles éclairés, zélés, intelligents, instruits, dont vous troublez la vie, dont vous désolez la conscience ? Amour, unité, charité, unanimité, « un seul cœur, une seule âme », tout cela, tout l'esprit du Seigneur Jésus, n'est-ce pas là la vérité suprême, vivante, pratique, condition et démonstration delà vérité dogmatique? »

Le retentissement de ces petites Lettres dans le public égale celui des Provinciales au xvn^ siècle. De part et d'autre, même verve, même fougue, même éclat, et tout autour même agitation passionnée. Ce n'est partout qu'émoi et stupeur. « Rappelez-vous, dit excellemment M. Emile Ollivier dans son grave et remarquable ouvrage , rappelez-vous que cette croyance en l'infaillibilité ainsi stigmatisée, est l'opinion presque générale de l'Église, de l'aveu même du P. Gratry; qu'elle a la majorité au Concile, que Pic IX ne cesse de l'affirmer, et vous ju-

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gérez de l'effet cVun pareil langage. Les dissidents s'amusent de ce prêtre s" épuisant en arguments pour ranger parmi les hérétiques convaincus un Pape, que, sans trop de bonne volonté, on pourrait purger de la note d'hérésie. Les incrédules battent des mains à ce religieux établissant que, depuis plusieurs siècles, la question fondamentale de l'organisation de l'Église a été tranchée par les imposteurs et par les faussaires. Les cœurs compatissants sont touchés de l'accent pathétique de cet homme candide effrayé du dogme auquel sa passion révoltée ne peut se plier. Les hommes prévoyants s'étonnent de la véhémence déchaînée de ces attaques publiques contre une opinion qui va devenir un article de foi et qu'H faudra accepter sous peine de renier sa profession de catholique. Les croyants sont scandalisés ; les doux et les miséricordieux gémissent et lèvent les mains au ciel ; les intraitables font entendre une clameur formidable de colère et de réprobation. Articles de journaux, brochures accablent les petites lettres. Il n'y avait pas là de quoi troubler un esprit résolu : ce qui était de nature à inquiéter un religieux, ce sont les condamnations prononcées par les évèques. M^' Rœss, évèque de Strasbourg, prend l'initiative : par un mandement daté de Rome (19 février), il fulmine contre les lettres du P. Gratry, fait défense, sous les peines de droit, au clergé et aux fidèles de son diocèse, de les lire, de les communiquer, de les répandre et de les conserver. Une trentaine d'évèques adhèrent successivement à cette sentence'. »

Une grêle de projectiles de toute sorte s'abat sur le malheureux auteur. On dirait une levée en masse contre lui. Dans cette foule de combattants, M^-^ Dechamps, Dom Guéranger, les PP. Matignon et Colombier de la Compagnie de Jésus, M. Amédée de iMargerie. professeur de philosophie à la faculté des lettres de Nancy, se font remarquer par la science, la logique, la vigueur de la

1. Emile Ollivier, U Église et l'ÉUU tiu concile du Wtlican, t. 11, p. DT.

réfutation. Le P. Pététot lui-même entre en scène le dernier, di\e,cson Posl-scriptiim sur Honoriiis, étude courte, claire, ingénieuse. Ces adversaires rappellent d'abord très justement que linfaillibilité repose avant tout, non sur les textes discutés, mais sur les paroles de rÉvangile, sur la pratique de l'Église, sur les enseignements des docteurs et des saints, sur les décisions des conciles généraux ou provinciaux. Voilà le fondement indestructible de la doctrine. Passant ensuite aux objections, quelques-uns ne font pas difficulté de reconnaître que le point d'histoire relatif à Honorius, depuis longtemps débattu dans les écoles, est délicat et difficile ; mais on reproche au P. Gratry de n'avoir fait qu'un exposé incomplet des faits, d'avoir omis des pièces capitales et de n'avoir présenté qu'un côté delà question. Il résulte, en effet, de l'ensemble des documents qu'Honorius n'a pas enseigné l'erreur monothélite ; que, l'eût-il enseignée, il ne parlait pas ex cathedra et ne s'adressait pas à toute l'Église. Sa faute consiste en ceci, que, mis en demeure de se prononcer sur un point de doctrine controversé , il a cru mieux faire, pour éviter les déchirements et maintenir l'union, de garder le silence et d'étouffer la discussion. Pur acte administratif et non enseignement de foi. Le VP concile œcuménique l'a flétri, comme un gardien infidèle du dépôt de la révélation, et non comme un sectateur d'hérésie. Le P. Gratry ne s'y est trompé que par suite d'un contresens impardonnable de latinité. « Consulté, dit-il, sur l'unité ou la dualité de volonté en Jésus-Christ, Honorius ne cesse d'affirmer et de répéter ceci : Il ne faut dire ni une volonté, ni deux volontés, run et l'autre est inepte, satis ineptiim^. » Incroyable méprise de traduction. Le mot ineptimi ne signifie pas inepte, c'est-à-dire absurde, mais d'après l'explication étymologique de Cicéron lui-même, il s'entend de ce qui n'est pas à propos, de ce qui est sans ordre ou excessif. La traduction exacte du mot d'Honorius

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