‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 237 sur 263 · Lettre du 23 décembre 187L · texte numérisé non relu

Lettre du 23 décembre 187L

« Cher, digne et honorable ami,

c< Je sais profondément ce que je fais, et j'adore la vérité seule.

« Je vous demande d'être absolument convaincu de cela. Je le démontrerais d'une manière éclatante, si je pouvais travailler. Mais ce billet épuise à peu près ma force d'une journée. Dites cela au P. Hyacinthe. Je le répèle fièrement : Serviteur et adorateur de la vérité seule, voilà ce que je suis depuis mon enfance jusqu'aujourd'hui.

« Je vous salue bien cordialement. »

Aune lettre injurieuse dont le signataire s'intitulait : Citoijen validais et ■prêtre chrétien, il fit cette noble et touchante réponse :

« Monsieur, bénédiction pour malédiction.

« Sur l'image que vous m'envoyez, je lis ce mot de votre main : « Votre ami. »

« Eh bien! Monsieur, j'accepte. Je ne vois que ce seul mot dans votre lettre, et je m'y tiens.

« Je vous tends ma main fraternelle, prenez-la. Si vous le faites, comme je l'espère; si vous sentez la charité de Jésus-Christ, comme je la sens, voici ce qui arrivera...

« Vous prendrez connaissance, en une heure, de mon présent et de mon passé, et vous aurez la joie de reconnaître que je suis, depuis mon enfance, jusqu'aujourd'hui, malgré mes misères et mes fautes, le serviteur et l'adorateur de la vérité seule. «

Quant à l'ex-Père Hyacinthe, la lettre pleine de durs reproches qu'il avait adressée au pauvre malade lui pesa plus tard, « presque comme un remords ». « Je ne l'aurais certainement pas écrite, dit-il lui-même, si, à la distance qui nous séparait, j'eusse pu connaître la gravité du mal. »

Après la mort du P. Gratry, le 25 février, il écrivit quelques pages émues et réparatrices qui débutaient ainsi : « Le P. Gratry n'est pas seulement pour moi ce qu'il est pour tous, un des plus nobles esprits de ce temps, il est un des amis que j'ai le plus aimés, et cependant je me suis vu contraint de l'alfliger. Je n'ai pu m'agenouiller sur sa tombe; je

me sens le devoir d'y verser une larme, et Dieu sait ce qu'elle a tout à la fois d'amertume et de douceur^ >:

Cependant la tumeur augmentait toujours. Malgré tous les efforts de la science et d'un admirable dévouement, le mal s'étendait et montait à l'assaut de la vie générale. Les crises d'étoufFement devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus chargées d'angoisses. « Le P. Gratry supportait tout avec une admirable fermeté d'âme. Pas de plaintes, pas de lamentations, pas de murmures. Lui que son tempérament nerveux et impressionnable avait souvent rendu trop sensible à de petites souffrances sans gravité, il nous étonnait, dit le cardinal Perraud, par l'invincible patience avec laquelle il endurait de véritables tortures. C'est une des grâces les plus visibles que Dieu lui ait faites pendant les cinq mois de son douloureux martyre, et un des grands exemples que ce bien-aimé Père nous ait laissés 2. »

Quand la vie décline rapidement et que s'allongent les ombres de la mort, peu d'hommes échappent aux indicibles tristesses et aux sourdes révoltes de la nature. On se souvient de la page si profondément mélancolique de Taine inspirée par le sentiment de sa fin prochaine.

Le P. Gratry, lui aussi, aimait la vie; car elle était pour lui, selon le mot du comte de Falloux sur Augustin Cochin, « une belle action en permanence ». Et il regrettait de la quitter, (c On est si vite oublié ! » disait-il tristement.

« Si vous saviez, disait il encore, dans son langage toujours si original et si saisissant, si vous saviez ce que c'est que de sentir qu'on descend continuellement, continuellement! Je sens cela tous les jours depuis six mois. J'étais d'abord en haut de la maison, au gre-

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