‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 239 sur 263 · Le P. Gralnj. — Ses derniers jours · texte numérisé non relu

Le P. Gralnj. — Ses derniers jours

€Ùt révélé, et il leur dit : « Vous avez prié pour moi, je l'ai bien senti. » C'était sa conviction que les âmes se touchent en Dieu. Quelque temps après, il fit signe à M"" Mohler de s'approcher, et il la bénit avec une visible émotion.

Le docteur Lustreman, médecin principal d'armée à Versailles, dutretournerà son poste. Iln'avait donné aucun espoir. La tumeur était un cancer d'une nature très maligne, et l'incision dont le malade espérait le soulagement, nétait pas possible. Il n'y avait plus qu'à se résigner à l'inévitable !

« Le 2 février, le cher malade fut très agité, se levant, se couchant, se relevant, parfois voulant ôter ses vêtements, et répétant à plusieurs reprises cette parole qui est souvent un symptôme de mort prochaine : « Je veux m'en aller. »

L'Extrême-Onction lui fut donnée sur sa demande. Il reçut l'absolution le 5, avec une humilité et une foi profondes, témoignant, jusqu'à la fin, de la sincérité de son amour pour Jésus-Christ, baisant pieusement le crucifix; après quoi, il donna à ses deux fidèles disciples, qu'il laissait orphelins, une bénédiction suprême. Enfin le 7 février, après une lente et douce agonie, il expirait entre sa sœur et son beau-frère, le docteur Lustreman, soutenu par les prières de ses fils spirituels, et, au milieu des larmes de tous les siens, il rendait à Dieu sa belle âme, « toute faite de lumière et de paix ».

Il est mort, comme il le souhaitait, après s'être préparé chaque jour à ce terrible passage par un acte d'amour. « Il faudrait, disait-il, imiter le petit enfant, qui, avant de prendre son sommeil sous la garde de Dieu et des anges, va embrasser tout le monde, non seulement son père et sa mère, ses frères, ses sœurs, mais aussi les étrangers qui se trouvent là. Et nous aussi, avant d'aller

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dormir, il nous faut embrasser tous les hommes par un acte de charité. Ce sera une nuit bénie. ^ »

C'est ce qu'il avait fait, comme l'atteste le codicille si touchant de son testament :

« Je laisse à tout être humain que j'ai jamais salue ou béni et à qui j'ai jamais adressé quelques paroles d'estime, d'affection ou d'amour, l'assurance que je l'aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l'avais dit.

« Je lui demande de prier pour moi, pour que j'arrive au royaume de l'amour où je l'attirerai aussi par l'infinie bonté de notre Père.

« J'étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l'étendre, omnibus hominibus (saint Paul).

« Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j'espère que je serai près d'eux, et avec eux, après ma mort plus que pendant ma vie !

(( Et à revoir auprès du Père. »

Les funérailles eurent lieu à Paris, en l'église des Missions étrangères, le mardi 13 février, au milieu d'un grand concours d'amis et d'admirateurs. L'Académie, la Faculté de théologie, le clergé de Paris, les Dominicains et les Sulpiciens étaient représentés par une députation. Tout l'Oratoire y était, le P. Pététot en tète. L'École polytechnique, le collège Stanislas, le cercle cathohque,la Société polonaise avaient envoyé des délégués. On remarquait beaucoup de notabilités du monde religieux et littéraire. M^' Maret donna l'absoute d'uiu^ voix étouffée par des sanglots contenus.

M. Nisard, au nom de l'Académie française, se iît Tinterprète éloquent de la douleur générale. Il rappela

1. Paroles citées par le cardinal l'erraiul. /,'• Pire Gratvy. — Ses derniers jours.

brièvement, comme il convenait, les titres littéraires du P. Gratry, « ses écrits si variés dans leur unité chrétienne et catholique, dont la foi est l'âme et dont la morale la plus persuasive est la seule parure ». Il rendit aussi un hommage ému et délicat au prêtre éminent et édifiant, à l'homme aimable et aimé, il le félicitait d'échapper à la double angoisse des regrets et des appréhensions patriotiques, et à quelque chose de plus poignant encore, au devoir d'espérer, même contre l'espérance.

« Il a cessé de souffrir, disait-il, il a la paix dans la vérité; ne le plaignons pas.

«< Ce qu'il faut plaindre, c'est la France, où les bons deviennent plus rares et les méchants deviennent pires; c'est l'Église, qui a tant besoin des talents et des vertus de ses prêtres pour rester la plus grande de nos forces sociales ; c'est l'Académie française, si éprouvée dans ces derniers temps et où chaque perte semble compter double; ce sont toutes ces âmes accoutumées à se nourrir de la parole du P. Gratry, à lui demander leur chemin dans les obscurités de la vie, à s'appuyer sur lui dans leurs défaillances, à l'appeler comme consolateur dans leurs peines. Depuis qu'il n'est plus, elles le cherchent comme un troupeau qui ne voit plus le berger, et ne le trouvant pas, elles le pleurent, non en figure, mais avec des larmes vraies, dont l'abondance étonnerait ceux qui ne savent pas ce que sont es amitiés formées et entretenues par le commerce des choses divines...

« C'était la famille spirituelle du P. Gratry... Ses auditeurs l'appelaient père, non du titre de son ordre, mais pour le nommer de son vrai nom... A combien de chrétiens, atteints des maladies de ce siècle, sa parole n'a-t-elle pas, en effet, rendu la santé morale? Plusieurs qui sont ici, m'en sont témoins. Ils m'entendent, je vois leur douleur, et j'ai peur de la troubler par l'insuffisance de mes paroles. »

Cet accent pathétique trahit une sincérité de regret peu ordinaire dans les discours officiels.

Le lendemain, l'un des plus anciens amis du Père, âme noble et tendre, s'il en fut, Augustin Cochin, épanchait sa douleur dans une lettre plus touchante encore, ({ui mérite de figurer ici comme un monument funèbre d'inspiration profondément chrétienne et tout à fait digne de l'illustre défunt. Cette lettre était adressée à M. Ernest Na ville , le ik février 1872.

« Mon cher ami,

« Je vous remercie d'avoir entouré de votre affection les derniers jours du P. Gralry et de m'en avoir raconté les derniers combats, supportés avec une si calme énergie.' Lundi, nous l'avons conduit à la porte de l'éternité. La messe s'est dite dans la chapelle des Missions, à drux pas de la sainte maison d'où partent chaque année trois cents jeunes Français qui vont évangéliser l'Afrique et l'Asie en affrontant la mort, à vingt ans, au milieu des calomnies, des tortures et de la misère, pour l'amour de Jésus-Christ.

« Cet asile convenait aux obsèques du P. Gratry. Car il était missionnaire. Il s'était dévoué, à vingt ans, à l'instruction des savants, des écrivains, des prêtres et des gens du monde; et, comme les missionnaires commencent par apprendre la langue des tribus qu'ils ■vont évangéliser, le P. Gratry, pour convertir les savants, avait passé par l'École polytechnique, où il était de la même promotion que La Moricière ; pour parler de Dieu aux gens de lettres, il était devenu un grand écrivain, assez grand pour que des pages, extraites de ses œuvres, méritent de prendre place au rang des chefs-d'œuvre de la langue française. 11 avait pris aux gens du monde les bonnes manières, les gtiùts et les délicatesses de la meilleure compagnie; et, pour parler aux prêtres, il s'était fait religieux sous la conduite d'un saint, le P. Pététot. Ce saint disait de lui qu'il avait une tète d'homme, le cœur d'une femme et le caractère d'un enfant. Mais cet enfant s'est montré un héros : car il a traversé une grande crise religieuse sans perdre la foi, exerçant tour à tour le droit de se défendre et le devoir de se soumettre, nous apprenant à respecter les traditions et l'autorité, qui sont les deux forces de notre Église.

«Il a traversé les malheurs de la patrie sans perdre l'espérance, les amertumes de la calomnie sans perdre la charité, les approches douloureuses de la mort sans perdre la patience. Il lui convenait de finir de vivre entre des amis, au milieu des montagnes, dans un pays libre, les yeux reposés par la vue d'un lac paisible et des frontières de la patrie, et les regards de l'àme fixés plus haut sur les grands horizons de la bienheureuse éternité.

« Que des philosophes pédants le nomment un rêveur et un poète qui raisonne, plutôt qu'un métaphysicien; que de sévères docteurs n'accordent à son nom qu'un regret équivoque : nous, ses amis, serrés autour de sa tombe, où nul ne manquait de tous ceux qui devaient y être, — prêtres qu'il édifia, artistes qu'il convertit, femmes qu'il consola, lecteurs qu'il charma, — nous l'avons pleuré, le saluant tous du nom de bienfaiteur et de père, et suivant de nos regards attendris cette âme ailée qui s'éleva si souvent devant nos yeux et nous emporta si haut et qui plane maintenant, rapprochée par un dernier essor de la lumière éblouissante de Dieu, dont il ai-

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