‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 242 sur 263 · Il y a eu de touehaates exceptions. Voir note p · texte numérisé non relu

Il y a eu de touehaates exceptions. Voir note p

comme toutes les foules, semblait ne plus tenir aucun compte des éclatants services de l'apologiste et du philosophe. La sincérité d'une soumission entière et cordiale n'avait pas désarmé le pharisaïsme intransigeant. Il y a eu de tout temps, dans l'Église, des gens plus sévères que l'Église, qui s'arrogent le privilège de l'orthodoxie, le droit d'absoudre et de condamner, surtout de condamner. Leur tyrannie étroite travaille inconsciemment à rétrécir le chemin du ciel, sinon à en fermer l'accès. Pendant longtemps, ils ont réussi à entretenir autour du nom du P. Gratry un vague soupçon d'insoumission et d'hétérodoxie. Ainsi s'explique une trop longue disgrâce de l'opinion, disgrâce injustifiée, dont a beaucoup souffert également l'une des plus grandes âmes de l'Angleterre en ce siècle, Henri Newman.

Newman, lui aussi, avait renoncé à tout, aune situation brillante, à des trésors d'amitié, à sa famille même pour s'attacher uniquement à la vérité. Il avait mis au service de l'Église catholique tout le prestige d'un génie qui fut un des plus beaux de ce siècle, une science presque universelle et une autorité morale immense. Et cependant, une partie de ses compatriotes catholiques l'ont tenu à l'écart, fatigué de méfiances, repoussé comme libéral; ils l'ont dénoncé et, un moment, rendu suspecta Rome, et, s'il n'a pas été condamné, ce n'a pas été leur faute. Dans la mesure permise à leurs mesquines idées, ils l'ont réduit à l'impuissance, et, lui aussi, « est mort dans la disgrâce de la fortune, sans pressentir la popularité de sa tombe » K

Il y a d'ailleurs, entre ces aeux apôtres, de singulières ressemblances de physionomie, comme de curieuses analogies d'histoire et de destinée.

Sans doute plus haute et plus puissante est la stature de Newman; plus compréhensive, plus variée, plus profonde son intelligence; plus riche et plus foncièrement

1 . Cf. La Renaissance catholique en Angleterre, Newman et le mouvement d'Oxford, par M. Thureau-Dangin, et la remarquable étude de M. l'abbé P. Godet, dans la Revue du Cleraé français, 15 mars et 15 avril 1901.

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virile son âme, et partant plus vaste son action et de portée plus lointaine.

Ces réserves faites, des deux côtés une enfance pénétrée de rêve et de poésie, le même goût pour la musique, pour les harmonies intérieures comme pour les mélodies des grands maîtres, une vie du cœur intense, le même attrait vers l'Invisible, vers le Dieu vivant et caché; des deux côtés, la même droiture^ la même candeur, la même horreur du mensonge, de la rouerie et de l'équivoque; des deux côtés, une crise et une conversion, crise de ténèbres intellectuelles et morales chez Gratry, de trouble reUgieuxet de recherches passionnées chez Newman; le même courage à se dégager des préjugés et de Tégoïsme, à rompre avec son entourage, avec ses relations, avec les ambitions et les espérances humaines ; le même don héroïque de soi à la vérité conquise et possédée, la même docilité aux touches providentielles qui les conduisent l'un et l'autre vers un but inconnu et insoupçonné. Des deux côtés aussi, des visions intellectuelles qui traduisent en un relief saisissant l'état présent de l'âme, ses pensées et ses inspirations, avec projections lumineuses sur l'avenir. Elles marquent, pour ainsi dire, chaque grande étape de la vie. On se souvient de celles de Gratry. Qu'on se rappelle aussi celles de Newman. A quinze ans, il est comme illuminé du pressentiment de sa conversion et de sa prédestination à la gloire éternelle, et, quoique protestant, le célibat lui apparaît comme une condition de sa mission. A trente ans, très gravement malade en Sicile, une voLX mystérieuse lui dit qu'il ne mourra pas, parce qu'il n'a pas péché contre la lumière et qu'il est prédestiné à une grande oeuvre dans son pays natal.

Tous les deux, charmés de la grande et populaire figure de saint Philippe de Néri, rêvent, à son exemple, d'une association de prêtres multiphant par l'union sous une règle simple, suffisamment ferme et souple, leurs forces spirituelles, scientifiques et apostoliijues. C'est en vue de prendre contact avec les esprits cultivés pour les éclairer et les ramener à l'Évangile, que l'un fonde l'Ora-

toire en Angleterre vers 1847, l'autre l'Oratoire de France vers la fin de 1852.

En philosophie, ils s'accordent singulièrement. Ils sont convaincus l'un et l'autre que la vérité ne saurait être l'apanage d'un individu isolé et que nous n'avons pas le droit de nous séparer de la race humaine représentée par les penseurs éminents de tous les temps ; que les motifs déterminants de nos adhésions renferment une large part de mystère, que l'acquisition de la vérité morale est autant une affaire de conscience et de cœur que de raison, que la certitude qui en découle, pour être moins éblouissante, n'est pas moins sûre que la certitude mathématique.

En théologie, aucune comparaison n est possible sans doute. La formation de Gratry avait été rapide et trop incomplète, et Newman connaissait l'histoire de l'Église et surtout les Pères mieux qu'homme de ce siècle. Mais, sur le terrain particulier de l'infaillibilité pontificale, tout en admettant la doctrine, celui-ci jugeait également la définition prématurée et grosse de périls ; il ne put retenir un cri d'angoisse au spectacle de la passion qui lui semblait emporter, selon sa rude expression, « l'agressive et insolente faction des infaillibilistes ». Mais ce cri, il ne le poussa que dans une lettre confidentielle à son évêque, lettre publiée par une indiscrétion coupable le 6 avril 1870. Sa soumission fut d'ailleurs prompte et active; il s'empressa d'expliquer à ses concitoyens la portée du décret conciliaire et il leur prouva qu'il n'a nullement confisqué la liberté des consciences, ni menacé les lois fondamentales de la patrie.

Newman est mort en 1890, chargé d'ans et démérites. LéonXIII, pour le consoler d'injustes attaques, l'avait honoré de la pourpre. Depuis qu'il n'est plus, sa figure ne cesse de monter à l'horizon et sa taille prend des proportions de plus en plus puissantes. Sa conversion avait ébranlé l'Angleterre tout entière. Les idées qu'il a semées, germent de toutes parts et font lever des légions catholiques. Il en est une, celle de l'évolution logique et vivante

de la doctrine révélée, idée ancienne dans l'Ég^lise, qui a pris, chez lui, les proportions d'une découverte de génie. Elle s'harmonise merveilleusement avec les idées scientifiques de notre temps. Par là son influence s'accroît de jour en jour; il apparaît à ses compatriotes comme ]e Moïse des générations nouvelles. Plus heureux que l'ancien, non seulement il a salué de loin la terre promise, mais il y est entré le premier, comme un précurseur et comme un guide.

Le rôle de Gratry, pour être plus modeste et plus discret, sera aussi, dans l'avenir, un rôle bienfaisant et durable. Il est visible que sa mémoire refleurit en une verte nouveauté. On re\àent à lui, comme on revient aux penseurs qui furent à la fois de nobles cœurs et de grands esprits. Il fut l'un et l'autre, au jugement de Léon Xlll, qui l'a déclaré digne, à ce double titre, d'être proposé en modèle aux élèves du sanctuaire. Pour beaucoup d'autres jeunes gens, il sera également une lumière; beaucoup écouteront sa voix éloquente et persuasive, qui ne cesse de leur dire : Montez plus haut. Devenez des ouvriers de la vérité, de la justice, de la liberté, de la paix. Soyez de ceux qui soutiennent le monde par l'élévation et l'intensité de leurs convictions.

Ainsi le P. Gratry continuera au milieu de nous l'apostolat auquel il avait donné sa vie. Il le continuera longtemps ; car, ses ouvrages sont aussi actuels, aussi vivants que jamais. Les droits de la raison ne sont-ils pas aussi méconnus qu'au temps où il écrivait La Logique? Le panthéisme, qu'il a si vigoureusement combattu, n'est point mort ; il n'a fait que changer de nom, il s'appelle aujourd'hui le monisme ou l'évolutionnisme athée. La métaphysique succombe étoufl'ée; on déracine toute morale. Et pourtant les éternelles vérités relatives à la Connaissance de Dieu, à la Connaissance et A la vie de Vâme, sont toujours aussi nécessaires à l'homme que le pain matériel, et il est aussi opportun, qu'il y a cin quante ans, de les vivifier d'éloquence, de les illuniinor de poésie, de cette éloquence et de cette poésie qui

touchent le cœur, parce qu'elles jaillissent du cœur. Or, tel est le charme victorieux et conquérant des ouvrages du P. Gratry. « Le fond de l'être humain ne change pas; il demeure avec son éternel besoin de sympathie et d'espérance, écrivait avec émotion E. M. de Vogué. On ne nous prend que par ces nobles faiblesses; on ne nous prend bien qu'en nous soulevant de terre. Celui qui nous abaisse et mutile nos espérances peut assurément nous amuser une heure ; il ne nous gardera pas longtemps. On oublie aujourd'hui ces vérités aussi durables que l'homme, parce que nous sommes dans un moment de transition et d'universelle incertitude. Les âmes n'appartiennent à personne; elles tournoient, cherchant un guide, comme les hirondelles rasent le marais sous l'orage, éperdues dans le froid, les ténèbres et le bruit. Essayez de leur dire qu'il est une retraite où l'on ramasse et réchauffe les oiseaux blessés; vous les verrez s'assembler, toutes ces âmes; monter, partir à grand vol, par delà vos déserts arides, vers l'écrivain qui les aura appelées d'un cri de son cœur*. »

l. Le Roman russe. Avant-Propos, n.

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