‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 30 sur 263 · Vilet, loc. cit · texte numérisé non relu

Vilet, loc. cit

L'ECOLE POLYTECHNIQUE. 3t

qu'un, raconte-t-il dans ses Souvenirs de jeunesse, semblait me regarder de travers à cause de ma religion hautement manifestée, je lui demandais aussitôt un rendez-vous, et je lui reprochais de vivre sans connaître et sans chercher la vérité. » On sait qu'il écrivait ses impressions tous les jours. Il subsiste un très curieux fragment de son journal, qui nous initie à quelquesunes de ses discussions. Parmi ses camarades, il en était un du nom de Jumel, avec lequel il rompait souvent des lances. Qu'il fût de l'Ecole polytechnique ou non, peu importe. Ce Jumel était un esprit fort, grand admirateur de Voltaire, comme il y en avait beaucoup à cette époque, sceptique incorrigible, pour qui la métaphysique n'était qu'un dédale de chimères, le miracle une chose impossible, la religion un tas de légendes, que la science est en train de dissiper. Intelligent d'ailleurs, ayant de la lecture, citant volontiers l'historien Gibbon, (( un arbre enfin, dit Gratry, qui ne manque ni de sève ni de vigueur, mais un arbre sauvage ». Selon lui, ce monde était une énigme indéchiffrable, une mauvaise plaisanterie; nos maux sont sans remède; il faut s'y résigner. Gratry réfute ses raisons ; la discussion s'échauffe. Jumel, vaincu et poussé à bout, en vient aux arguments personnels. « Si tu crois vraiment, comme tu le dis, objecte-t-il à son adversaire, tu n'en fais pas assez, tu devrais arracher tes boutons d'école royale et adopter un tout autre genre de vie. » Gratry convieat qu'il n'en fait point assez, et qu'à cet égard, tout le monde a des reproches à se faire. « Ainsi, dit-il, j'ai été excité par la voix du diable à en faire plus que je n'en fais. » Mais il se justiiie de s'adonner aux sciences par des motifs dignes d'un chrétien. <( Si je suis entré à l'école, dit-il, c'est afin d'être aussi peu dupe que possible des fantasmagories de l'esprit, afin de donner à mes facultés le plus grand développement possible, afin de soumettre mon esprit à la purification dont parle Pythagore et qui se fait par les mathématiques, etc., etc. » Jumel riposte que le but h'eii pas atteint. « La force et la joie que tu prétends

avoir trouvées dans la religion, répond-il, qui t'a dit que ce ne sont point des fantasmagories de ton esprit? » Et là-dessus la discussion reprend de plus belle, sans qu'aucun des deux adversaires paraisse finalement, comme il arrive d'ordinaire, céder aux arguments de l'autre. Elle jette du moins un jour curieux et imprévu sur un coin de l'âme du jeune Gratry, sur son esprit de foi, sur son attitude franchement chrétienne parmi ses camarades i.

La crise une fois finie, la première année s'acheva dans la joie et racti\dté, et la seconde s'écoula de même sans incident notable. Les préoccupations étrangères n'empêchaient point les mathématiques d'entrer dans cette intelligence ouverte. Les leçons d'Ampère et de Cauchy n'étaient point perdues pour elle : ces deux maîtres deviendront plus tard des amis. On ne sera cependant pas étonné que le rang de sortie obtenu par Gratry n'ait pas été brillant. Il fut classé quatre-vingtdouzième sur 113 ~. Visiblement, l'esprit et le cœur étaient ailleurs. Ce rang ne permettait pas l'accès des services civils. Il restait au jeune Gratry d'opter entre la sape et l'épée, entre le génie et l'artillerie.

L'attrait de Vépaulette cl or ne le retint pas. Ses ambitions étaient plus hautes. 11 donna sa démission, et, malgré les instances de sa famille et celles du gouverneur de l'École, il la maintint. Ce fut pour les siens un coup extrêmement douloureux, l'écroulement de leurs rêves, Tanéantissement subit du fruit espéré de leurs sacritîces. Ils étaient sans fortune. Gratry, le cœur brisé, mais ferme et résolu, pria le Dieu auquel il se donnait de les éclairer, de les consoler, de pourvoir à tous leurs besoins. Peu a})rès, un héritage inattendu mettait les parents à Taise et un mariage avantageux assurait l'avenir de la sœur.

1. D'après le manuscrit autographe, dû à l'obligeance de mon confrère, le 11. P. Lèopold Morol.

~. C'est le seul rcnsoignoment que l'on possède à l'École polytechnique. Je le dois à l'obligeante dèuiarche de M. Larbiouze, archiviste principal au ministère de la guerre. Impossible de savoir le rang d'entrée. Les documents relatifs à cotte période ont malheureusement disparu.

Quant au futur apôtre, sans rien demander à personne, il s'enfermait dans une petite chambre d'hôtel garni, avec ses vêtements et quelques livres pour tout bien. Dans cette solitude il travaillait, méditait et priait, sortant peu, donnant quelques leçons pour vivre, s'endurcissant aux privations, et parfois réduit au pain et à l'eau. 11 y connut la faim. Il dira plus tard que ce furent là ses meilleurs jours. En commentant Fappel de Jésus- Christ aux âmes généreuses en présence de l'immense moisson qui mûrit et du petit nombre des ou\Tiers, il s'écrie : « Frères bien-aimés, jeunes hommes pauvres, mais bravement décidés, ne craignez rien. Allez à la moisson, allez tout droit, sans même avoir emporté sur vous le moindre morceau de pain. Courage! l'ouvrier gagne sa nourriture. J'étais des vôtres et je n'ai pas souffert la faim, sinon peut-être pendant quelques jours, où Dieu même me comblait de joie : jours heureux, les meilleurs de ma vie ' ! »

Il attendait ainsi la lumière de Dieu. Elle ne pouvait lui manquer.

Un vénérable prêtre vint le voir- et lui parla d'un groupe déjeunes gens d'élite, animés des mêmes désirs et des mêmes espérances que lui, qui se réunissaient à Strasbourg, pour mettre en commun leur travail, leurs prières et leurs efforts. « Je crus entrevoir, dit-il, qu'il y avait là comme une oasis où l'on cherchait à réaliser quekpie chose delà ville sainte que j'avais rêvée, et dont la vue m'avait rendu la vie 3. »

Il s'empressa d'y courir. Il y portait sa belle et généreuse ardeur, une forte culture littéraire et scientifique, lenthousiasme de sa foi et de ses espérances, toute la poésie d'une âme profondément religieuse, le dévouement le plus entier à la cause de Dieu et au bien des

1. Commentaire sur V Évangile selon saint Matthieu, t. I, p. 195.

2. Sans doute l'abbé Blartin de Noirlieu, aumônier de l'École rob'techniqiip, qui revenait de Strasbourg où il avait vu l'abbé Bautain et les jeunes gens qui l'entouraient, et il avait été ravi.

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