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CHAPITRE IV

ALPHONSE GRATRY EN ALSACE. l'ÉCOLE DE STRASBOURG 1828-1840.

Strasbourg! Fière et belle ville, assise comme une reine, aux bords du Rhin, entre les Vosges et les montagnes de la Forêt-Noire, qui lui forment une pacifique couronne de verdure; ville laborieuse et savante, où la découverte de l'imprimerie a inauguré la plus grande révolution des temps modernes; ville chrétienne, qui semble prendre son élan vers le ciel avec sa cathédrale gothique et cette flèche aérienne découpée à jour comme une dentelle de pierre; ville héroïque, où le Français n'entre aujourd'hui qu'avec une émotion religieuse et poignante : Strasbourg semble prédestinée, par ces nobles caractères, à être le foyer d'œuvres de générosité, de science et de foi.

Il s'y passait, depuis quelques années, des événements singulièrement intéressants et dramatiques.

Un jeune et brillant professeur de philosophie, un élève de Royer-CoUard et de Cousin, camarade et ami de Jouffroy, s'y était fait un nom à la Faculté des Lettres. C'était M. Rautain. Il y avait débuté à peine majeur, dès 1818. Autour de sa chaire se pressait l'élite intellectuelle de la cité. Parole abondante et lumineuse, pleine de feu et d'entrain, voix souple et vibrante, instrument

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exquis dont il jouait en maître pour rendre tous les accents de l'âme, il avait tout ce qui séduit un auditoire et le maîtrise. Le succès allait jusqu'au triomphe. Il n'était pas chrétien, mais il n'était ni un dilettante, ni un rhéteur, ni un charlatan. Il cherchait sincèrement et avidement la vérité, la mettant au-dessus des applaudissements et de la gloire, dont il avait la passion. L'enthousiasme du puhlic excitait de plus en plus son ardeur. Désireux d'y répondre et de ne pas rester au-dessous de ce qu'on attendait de lui, il alla jusqu'au bout de ses forces. Brusquement, presque au début de sa course, il tomba épuisé, impuissant, comme si le ressort vital se fût brisé au dedans de lui.

Condamné au repos à un âge où, pour lui, vivre sans parler et sans agir, n'était plus vivre, il était en proie à la tristesse la plus sombre. La philosophie ne lui servit guère dans cette épreuve : il touchait au désespoir. La pensée du suicide le hantait, lorsqu'il eut le bonheur de rencontrer une femme d'un rare mérite, vénérée comme une sainte, M''" Humann. D'une famille patriarcale et très chrétienne, qui a donné à l'Église un évêque; à Louis-Philippe un habile ministre des finances, tous les deux ses frères ; et depuis, à l'armée et à la marine des officiers de haut mérite *, elle avait grandi au milieu des émotions de la Terreur, étonnant les révolutionnaires par sa fermeté d'âme, faisant ladmiration des chrétiens par un esprit de foi et un dévouement dignes de la primitive Église. Le saint prêtre qui la dirigeait, l'abbé Colmar, mort depuis évoque français de Mayence, était traqué pour avoir refusé le serment, et sa tête était mise à prix. Il n'en persistait pas moins k se multiplier près des malades. M"^ Humann se fit intrépidement son auxiliaire. On a été jusqu'à dire, qu'en cas d'urgence, elle administrait elle-même la sainte com-

1. Le plus brillant est son petit-neveu, l'amiral Humann. L'oscadro d'Extrême-Orient était sous ses ordres, lorsque le commandant Horie força les passes du Mc'^nam et nMuonta si audaoieusement le lleuve jusqu'à Rangkok.

munion aux mourants. Il ne semble pas que le fait soit exact ^. Ce qui est certain, c'est que la garde du Très Saint Sacrement lui était contlée, qu'elle veillait sur les jours du missionnaire et avisait à prévenir les dangers qui le menaçaient de toutes parts.

Elle n'avait alors que vingt-sept ans. Avant comme après la Révolution, bien que sa fortune fût considérable, elle refusa de se marier. L'attrait de la charité la sollicitait. Elle se donna à toutes sortes d'œuvres, spécialement à l'instruction religieuse des enfants. Plus tard, elle vécut longtemps en. Allemagne, où elle se lia avec les principaux écrivains de l'époque, lisant et étudiant les grands penseurs, de manière à se rendre compte de leurs doctrines, à en démêler le fort et le faible, à en parler très pertinemment et très clairement.

C'est cette femme que la Providence avait mise sur le chemin de M. Bautain. Elle avait alors cinquante-quatre ans et il en avait vingt-cinq. Ce qui le frappa tout d'abord et l'attira, ce fut cette connaissance étonnante de la philosophie germanique, connaissance qui lui avait coûté, à lui, tant de travail et d'efforts. Puis, ce fut autre chose qu'il aima en elle, à savoir « l'àme la plus pure, la plus élevée et la plus généreuse qu'il eût jamais rencontrée; et, avec cela, une intelligence supérieure, capable de tout comprendre , un esprit pénétrant, qui avait besoin d'aller au fond des choses et le pouvait; une raison ferme et claire, qui cherchait et répandait partout la lumière, sans jamais s'écarter du bon sens. Puis, ajoute-t-il, ce qui me touchait peut-être plus encore, c'était de trouver des facultés si viriles, et à ce degré, unies aux plus charmantes qualités d'un cœur de femme, et aux habitudes simples et douces de son sexe. Si elle n'avait été que philosophe, elle ne m'aurait point gagné; car mon esprit se serait mis à disputer avec le sien, ce qui ne rapproche pas lésâmes. Puis mon orgueil

1. Voir l'Abbé Baiilain, par l'abbé de Régny, p. 33. Je dois beaucoup à ce livre qui ro])roduit en partie l'excellente Notice sur M. Bautain, par M. Canipaux.

de savant se serait indigné d'être dominé par une femme. Mais comme elle était femme avant tout, et femme chrétienne, ce qui est la perfection du sexe, sa bonté avait saisi mon cœur, en même temps que son intelligence éclairait la mienne , et l'affection qui pénètre tout, ouvrant à sa parole la porte de mon esprit, le disposait merveilleusement à la recevoir. C'était une école nouvelle, dont personne ne m'avait encore parlé, où je n'étais jamais allé; et, après l'agitation et le bruit de toutes les autres, qui en soulevant dans ma pensée tous les grands problèmes de la vie sans en résoudre aucun, m'avaient laissé une curiosité fiévreuse et les angoisses du vide, je me reposai avec délices dans cet enseignement singulier dont j'étais le disciple unique, et dont le maître devenait pour moi ce qu'il y a de plus doux au monde, une mère spirituelle; une mère, non comme la nature les fait par la chair et le sang, mais une mère en esprit et en vérité, comme la grâce les forme et comme Dieules donne quelquefois aux âmes qu'il veut sauver »K

On devine ce qui arriva. Aux lumières de cette pensée chrétienne, simple et souvent profonde, la foi se ranima chez le philosophe, les préjugés s'évanouirent. L'Évangile lui apparut insensiblement comme le dernier mot de la sagesse. La prière, le sacrifice, l'amour de Dieu achevèrent la conversion, ou plutôt « la résurrection » de cette âme droite, noble et élevée. Transportée d'allégresse, elle résolut, après mûre délibération, de se vouer à la défense et à la propagation de cette vérité qui était devenue sa force et sa vie. Renoncer pour cela aux ambitions et aux espérances de ce monde, aux avantages d'un mariage souhaitable, ne lui parut presque pas un sacrifice.

Quelque temps après, M. Bautain, guéri de corps et d'ànie, reprenait son cours à l'Académie. En août 1828, il recevait le sous-diaconat, et la prêtrise au mois de décembre suivant.

1. L'abbé Bautain, La chrétienne de nos Jours. Lettre XV. p. 371.

Son enseignement s'était transformé. Il n'était pas moins brillant, il devenait plus pénétrant et plus pratique. En même temps qu'il éveillait les intelligences, il touchait les cœurs et remuait les volontés. Il devenait un principe de vie. Des jeunes gens d'élite ne se contentaient pas de l'applaudir : ils y adhéraient de toute leur âme et en faisaient leur règle de conduite.

Or, parmi ces étudiants d'origine et de religion si diverses. Français, Allemands, Anglais, Russes, catholiques, protestants, schismatiques, Israélites qui suivaient ces leçons avec un intérêt passionné, il se forma peuà peu un noyau de disciples particulièment attachés et lidèles. M. Bautain les réunissait à part dans la maison de M"" Humann; et, là, il causait à l'aise avec eux, exposant ou discutant les questions, et parlant de l'abondance du cœur. C'étaient Adolphe Cari, propre neveu de M^'" Humann, qui fut un homme d'une science presque universelle, et qui a laissé à Juilly, oîi il est mort Oratorien, après avoir dirigé le collège pendant vingtquatre ans, un nom aimé et vénéré; Théodore Ratisbonne, fils du président delà synagogue de Strasbourg, futur fondateur de la congrégation de Notre-Dame de Sion et de l'archiconfrérie des Mères chrétiennes; deux autres Israélites , Jules Level , de Nancy, et Isidore Goschler , de Strasbourg, celui-ci connu plus tard par ses travaux philosophiques et théologiques, directeur du collège Stanislas de 18i6 à 1855. A ce premier groupe s'adjoignirent, peu après, quelques autres jeunes gens : Nestor Level, frère de Jules; Jacques Mertian, d'excellente famille, plus tard Oratorien et curé de Juilly, où il est mort avec une sérénité admirable après la vie la plus sainte et la plus détachée ; Eugène de Régny, l'auteur d'une Vie de tAbbé Bautain; Henri de Bonnechose, avocat général à Besançon, plus tard cardinal et archevêque de Rouen; enfin, Adrien de Reinach, d'une des

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plus nobles maisons d'Alsace, qui succomba en Crimée, victime volontaire de son dévouement religieux à nos soldats.

Pendant plusieurs années, ils se soumirent à une discipline à la fois philosophique et ascétique qui, en les éveillant à l'intelligence de la vérité et à la pratique de la justice chrétienne, les renouvelait et les con(|uit tinalement au service de Dieu. Tous, après avoir terminé leurs études et pris leurs grades dans les lettres, les sciences, le droit ou la médecine, vinrent déposer leurs diplômes au pied des autels et s'engagèrent, à l'exemple de leur maître, dans le sacerdoce. Tous renoncèrent à leurs espérances d'avenir, et, la plupart, aux avantages ^d'une belle fortune, pour vivre en communauté dans la maison de M"" Humann, unis de cœur et d'esprit, « ayant, autant que possible, le même toit, la même table, une seule bourse, et confondant leurs biens, comme leurs âmes, à la manière des premiers chrétiens ». Us résolurent de s'occuper d'études, d'enseignement et de prédication. « C'était, continue M. Bautain, la vie de saint Augustin avec ses amis, avec cette douceur de plus que nous avions Monique au milieu de nous i. »

La nouvelle Monique était vraiment la inère de cette famille chiétienne et bientôt religieuse. On lui en donnait le nom. Elle en avait l'autorité faite d'intelligence, de tendresse et de dévouement. Beaucoup plus que M. Bautain, elle était Tâme de la petite réunion, et c'est à sa mystérieuse et bienfaisante iniluence que celui-ci rapporte comme à sa source cachée tout le bien qui a été fait par ses tîls spirituels. Elle était pour eux ce que furent autrefois pour d'autres sainte Gertrude, sainte Brigitte et sainte Catherine de Sienne. C'était, comme ces grandes saintes, une mère des ouvriers de Dieu. C'est par elle surtout, après Dieu, que cette divine parole : « Ils n'avaient qu'un cœur et qu'une àme, » tendait à se réaliser parmi eux 2.

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