Henri Perreyve, p
L'ORATOIRE. L'IDEAL DU P. GlUTRV. 157
cole normale, à l'École de droit et à trois grands collèges. De là un auditoire nouveau et tel que j'aurais dû le chercher depuis longtemps.
« Une foule empilée remplit la chapelle. C'est une bataille pour entrer. Toute l'enceinte est réservée aux hommes; les femmes, à l'entour et derrière, entrent avec des billets.
« Je ne puis vous dire la sympathie de l'auditoire. La solidité des résultats me comble de joie ^ »
Les jeunes gens affluaient. Combien d'entre eux, touchés et pénétrés, venaient trouver le Père et lui promettaient de travailler à l'extension du règne de Dieu ! Il les accueillait avec tendresse, les encourageait, et, en souvenir de leur engagement, il leur remettait une petite croix d'argent, sur laquelle il avait fait graver ce mot du Sauveur : Esurivi : « J'ai eu faim ».
Les divers travaux du P. Gratry ne l'empêchaient point de songer à l'organisation des études. C'est lui qui, au témoignage du P. Cambier^, avait dressé le plan des cours pour les jeunes. Outre le noviciat proprement dit, pure école de formation spirituelle , à laquelle devait présider le P. Pététot, il y avait à mener de front une double préparation, une préparation théologique et une préparation scientifique.
Pour toutes les deux, il fallait un maître de premier ordre. Le P. Gratry se mit en prière, comme il s'y était mis pour obtenir les fonds nécessaires à l'achat d'une maison. « Parlant à Notre-Seigneur comme étant présent, il lui avait dit au début : « Seigneur, il ne nous manque qu'un peu d'argent. Si c'est votre œuvre, il vous est facile de nous envoyer de suite cent mille francs. » Et les cent mille francs étaient venus. De même, il lui répétait en ce
\. Lettre citée dans la Revue du Clergé français, 15 juin 1895 2. Lettre inédite au P. Lescœur, octobre 1852.
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moment : « Seigneur, envoyez-nous un très bon théologien. » Et juste à ce moment, il découvrit un travailleur infatigable, homme d'une science prodigieuse, d'une modestie rare. 11 se nommait l'abbé Gillet. Prêtre du diocèse delà Rochelle, W Pallu du Parc, évêque de Blois, l'avait attiré près de lui et nommé vicaire général honoraire. C'était le savant providentiel dont on avait besoin. Pour le gagner^ le P. Gratry multiplie ses instances les plus pressantes et les plus tendres. Il y met tout son cœur, mais sans succès. Malgré les peintures enthousiastes qu'on lui faisait de la nouvelle maison, M. Gillet restait <( le plus inamovible, le plus sourd et le plus aveugle des hommes ». Or, un jour, quelle ne fut pas la stupéfaction du P. Gratry de recevoir de son ami cette étourdissante nouvelle : « Je suis nommé aumônier d'un hospice d'aliénés. » Il n'en pouvait croire ses yeux. De suite, il prit la plume, et lui écrivit cette lettre délicieuse :
«. Cher frère, J'ai éprouvé une étrange impression, en apprenant cette nouvelle que vous me donnez tranquillement : « Je suis desservant d'un hospice d'aliénés. »
«Depuis deux jours, je cherche à comprendre ce que cela veut dire. Ce matin, je crois en avoir entrevu quelque chose. Il m'est venu à la pensée ce mot du Psalmisle : Doininus subsannabit eos.
«lime semble que vous êtes dans une position choisie par une ironie divine, pour vous ouvrir les yeux.
" Je t'ai formé depuis ton enfance. Je t'ai donné l'intelligence et la science. Je t'ai ouvert le cœur et la bouche pour communiquer ma science aux jeunes hommes. Je t'ai donné l'amour de ton état. Je t'ai donné un cœur et un sein, chargé, comme celui d'une nourrice, d'une nourriture spirituelle. Je t'ai fait soufTrir comme les mères, lorsque ton sein ne répand pas le lait de ma sagesse aux enfants de mon sanctuaire. Je t'ai poussé par cette soutVrance à retourner à la sainte fonction pour laquelle je t'ai mis sur cette terre et élevé depuis l'enfance. Je t'ai montré le lieu où tu devais aller. Je t'y ai attiré par l'amour. On est venu te chercher. Je te fais appeler d'une manière pressante et dont ton àme est ébranlée. Je te montre un lieu de prière, d'éludé et de paix. Je te montre des frères qui t'attendent et de nobles et purs jeunes hommes ([ui ont besoin de toi, autant que tu as besoin d'eux. Je te montre ma lumière à répandre en eux, à répandre par eux dans l'éducation de mes prêtres. Si je l'ai donné un talent, c'est là, bien plus qu'ailleurs, que tu pourras le faire valoir, de manière à me rapporter cent pour un.
a Voilà ce que j'ai fait.
«Et toi, que fais-tu? Tu dis : « Seigneur! Seigneur! » mais tu ne fais pas ma volonté. Tu n'y vas pas. Plus on t'appelle, moins tu réponds. Plus on t'attire, plus tu t'enfuis. Eh bien, je vais te faire dessellant d'un hospice d'aliénés.
«Je vais te mettre, comme Jonas, dans ce ventre de baleine. Nous verrons si tu comprendras et si tu iras ensuite où je t'envoie.
« Tu ne veux pas aller répandre la lumière que je t'ai donnée dans ces cœurs purs, dans ces intelligences si ouvertes et si pleines d'avidité; je vais t'attacher à des esprits fermés, murés, vers lesquels la parole ne passe pas.
«Nous verrons si tu auras assez de solitude et de séparation intellectuelle, et si ton sein te fera souffrir de manière à te ramener à tes entants.
« Voilà, je crois, mon frère, la divine ironie et la divine leçon qui vous est adressée. >
L'impression de cette lettre exquise, admirable de bon sens, de verve spirituelle et cordiale, ne pouvait pas ne pas être profonde sur une nature douce, délicate et vraiment hors de sa voie. L'abbé Gillet avait, en effet, quitté Blois, parce qu'il s'y jugeait ^< une roue inutile », et il avait demandé un poste à l'évêque de son diocèse originel. On lui avait offert la première place vacante, une solitude mortelle pour son intelligence. Il y souffrait tellement qu'il n'hésita plus. Il répondit au P. Gratry : « Je viens à vous avec un cœur qui n'a point encore vieilli, qui vous comprend et qui a besoin de vonsK »
C'est ainsi que la jeune génération oratorienne eut le bonheur d'avoir pour maître « le plus étonnant, peut-être, des professeurs de théologip, cet humble prêtre dont la virginale et timide modestie ne permettra jamais que le nom soit connu, écrivait le P. Gratry : sachant tout, et travaillant toujours ; ayant pour monde unique sa cellule, et ne sortant jamais, ne connaissant sur la terre que ses livres et son crucifix, et notre Père céleste, « qui est
1. Ces détails sont extraits d'un article du Contemporain (octobre 1880), intitulé : Un professeur de théologie, M. l'abbé René Gillet. « Le P Gratry, dit l'auteur de l'article, cherchait l'homme assez puissant pour faire jaillir de la comparaison des sciences une nouvelle démonstration de la religion de Jésus-Christ. L'abbé Gillet travaillait àètre cet homme. »
dans le secret : « Pater qui est in abscondito » ; malgré sa science immense, sa mémoire prodigieuse de tous les faits et de tous les textes, n'ayant jamais, à son avis, assez de temps pour préparer la plus petite leçon aux cinq ou six jeunes hommes qui constituaient son auditoire ^ ».
L'auditoire était peu nombreux sans doute, mais quelle élite que ce petit groupe où se sont rencontrés ou succédé les Pères Perraud, Lescœur, Henri Perrep'e, Cambier, de la Bastie, Simon, Gibon, Saglier, Largent et tant d'autres! Qui eût pu mieux comprendre que ces jeunes gens l'inestimable valeur du trésor qu'ils devaient aux sollicitudes du P. Gratry? Qui eût pu en tirer meilleur profit et pour le développement intellectuel et pour la préparation théologique?
En ce qui concernait la préparation scientifique, le P. Gratry s'en réservait la direction. Son idée fixe, le but de sa vie était, on s'en souvient, d'établir un atelier d'apologétique scientifique assez puissant pour mettre lin au xviu* siècle qui dure e;icore, .pour changer la direction antichrétienne de la philosophie, pour retourner ce faux courant et, pour édifier, à la double lumière de la science et de la foi, le grandiose monument de la science comparée.
« Dieu veut, disait-il, que l'humanilé nouvelle, après avoir triomphé de la force et de César par le martyre; après avoir régné d'un certain règne bienimparfait encore, mais pourtant très fécond, pendant quinze siècles, triomphe des nouveaux maîtres du monde, et commence un second règne moins imparfait et mille lois plus fécond »iue le premier...
a C'est au nom de la science, de la raison, de la philosophie que l'on nous écrase par la presse depuis un siècle et que le venin de la science perverse, de la philosophie menteuse, atteint jusqu'aux extrémités du monde les lettrés et les illettrés, les esprits saus défense et tous les commençants de la raison, plus faciles encore à