Lettre à M" Dupanloup
Mais dans le demi-jour et le milieu recueilli d'une chapelle, le P. Gratry avait tous ses moyens. Il était inégal sans doute, comme tous ceux qui ne disent que ce qu'ils sentent et qui ne connaissent point l'émotion de commande. Plus d'un auditeur venu pour l'entendre une première fois, s'en est retourné déçu. Mais, dans les jours de verve, cette parole était un charme. Elle s'inspirait de l'Évangile, dont le Père recommandait à ses auditeurs d'étudier le texte pendant la semaine afin de mettre d'avance leurs pensées en harmonie avec le commentaire du dimanche. Elle se déroulait sous forme de conversation naturelle, vivante, variée, où les paroles du Sauveur s'éclairaient subitement comme d'une lumière nouvelle, « étincelaient, comme des diamants, de feux longtemps inaperçus i ». Sur cette trame première, à la fois riche et souple, couraient des images et des symboles, un mélange de science et de poésie, des effusions pénétrantes, des appels pathétiques qui remuaient les âmes jusqu'en leur fond. Personne qui ne se sentît atteint aux points sensibles et qui ne vibrât sous ces touches à la fois justes et délicates. Chacune d'elles éveillait des échos intérieurs, répondait aux préoccupations intellectuelles ou traduisait les aspirations de la génération présente. Tous entendaient ces appels ou se reconnaissaient dans ces peintures qui rendaient visibles les mystères les plus intimes de l'esprit et du cœur. Car le P. Gratry était de son temps ; il en connaissait les erreurs, les tristesses, les généreux désirs ; il en parlait la langue. C'était sa force. Ajoutons qu'idées, sentiments, rythme et figures se fondaient dans un harmonieux accord, sorte de musique idéale, de mélodie ravissante, dont les notes s'envolaient parfois comme le chant de l'alouette, montaient de plus en plus vives et légères et se perdaient dans les profondeurs de l'infini. On ne résistait pas à l'enchantement, à ce don magique d'amener les âmes à soi, de les élever dans la lumière et dans l'amour. C'était un perpétuel Sursu7n
1. R. P. Largent, Prédicateurs et Apologistes contemporains, p. 9.
corda, redit sous les formes les plus variées et les plus persuasives, qui arrachait l'àme aux vulgarités et aux mesquines préoccupations de la vie bourgeoise et qui l'emportait sur les hauteurs morales de la charité et du sacrifice. Que de fois l'éloquent Oratorien « a répété à ses auditeurs ravis le texte de saint Jean Chrysostome : « Ce n'est pas de vous seulement, c'est du monde entier que vous aurez à rendre compte ! Ne dites donc plus : Je veux me sauver; dites : Je veux sauver le monde. Et avec le P. Lacordaire, il eût pu ajouter : C'est là le seul horizon digne d'un chrétien; parce que c'est l'horizon de la charité •. »
A certains jours, l'émotion était générale et l'enthousiasme irrésistible C'est à la suite d'une de ces instructions que Henri Perreyve écrivait tout frémissant : « On ne peutsempêcher de vous dire, bon et cher Père, qu'on a été heureux ce matin pendant votre homélie et longtemps encore après, et qu'on l'est encore maintenant, toujours à cause d'elle... Pendant votre discours, il y a telle âme, très petite et faible, qui tressaille, qui com- [)rend, qui se dojine à Dieu, qui voudrait des choses immenses... Elle va à Notre-Seigneur et lui dit : « Je me « donne à vous pour faire de moi ce que vous voudrez, « pour servir ces pauvres frères que nous aimons, pour « détourner les âmes du faux idéal, pour faire du bien. » Cette âme dit cela, et, quand elle vient de vous entendre, elle le dit avec tant d'amour, tant de larmes, tant d'espérances, que le sillon se creuse et qu'elle demeure toute pénétrée d'énergie pendant plusieurs heures ~ ! »
Le succès fut tel qu'on demanda à l'orateur de donner ses conférences dans la chapelle des catéchismes de Saint-Étienne du 3Iont. Il s'empressa d'accepter. « J'ai trouvé, écrivait-il à l'un de ses amis, une chapelle incomparable, beaucoup plus grande que l'Oratoire, plus facile à la parole, contiguô à l'École polytechnique, à l'É-
1. R. P. Largent, Prédicateurs et Apologistes contemporains, p. 10.