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CHAPITRE III

La crise

Rien n'était plus éloigné de la pensée du P. Hecker que de faire de la politique le moyen de satisfaire un intérêt personnel. S'il se jeta dans les questions sociales, ce fut parce que, ouvrier lui-môme, il crut y voir le moyen de moraliser et d'améliorer les classes ouvrières; il voulait pour elles ce qu'il voulait pour lui. Relever les hommes, monter avec eux, jamais auëessus d'eux : telle fut son unique et légitime ambition. Son entourage à son début dans la vie , son expérience personnelle des labeurs des classes pauvres, ses relations avec les socialistes radicaux, et jusqu'à l'insuffisance de son éducation religieuse, tout contribua à lui faire croire que la politique était la voie qui le mènerait à ce but. Mais l'illusion ne fut pas de bien longue durée. Sa confiance dans les candidats et les partis, comme instruments efficaces de l'amélioration sociale , reçut son coup de grâce des circonstances suivantes : les ouvriers avaient fortement préparé une élection et se croyaient toutes chances de réussir; mais, la veille du scrutin, la moitié de leurs candidats se vendit à l'un des partis opposés. Cette

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trahison fut un trait de lumière pour le jeune réformateur.

Toutefois , ses rapports avec le Docteur Brownson, qui, d'ailleurs, était bien au-dessus de pareilles manœuvres, n'en furent nullement atteints. Ils se resserrèrent même davantage à mesure que s'accentua, dans Tesprit d'Isaac, la crise religieuse et philosophique.

<( La première fois que Brownson vint à la maison, raconta plus tard le P. Hecker, je lui posai cette question : « Comment puis -je être certain de la réalité « objective des opérations de mon âme? » Il me répondit : « Si vous n'avez pas atteint cette période de votre « vie mentale , vous y arriverez dans peu d'années. »

(( C'est une grande humiliation pour moi d'admettre que je sois jamais descendu à douter du témoignage de mes propres facultés et de la réalité du phénomène de mon existence mentale. J'avais commencé ma vie intellectuelle par la politique, et, dans un certain sens, par la religion; mais j'avais encore à naître à la vie philosophique. »

Dès le début de leurs relations et probablement sous l'impulsion de Brownson, Isaac s'adonna sérieusement à l'étude de la philosophie ; il y trouva un dérivatif qui amoindrit insensiblement la passion qu'il avait pour l'agitation socialiste. Nous l'apercevons , ajustant au-dessus de son pétrin un exemplaire de la Critique de la Raison pure de Kant, afin de pouvoir étudier tout en pétrissant le pain, et ainsi ne pas perdre son temps dans un simple travail manuel. Fichte et Hegel succédèrent à Kant, tous philosophes parlant sa langue maternelle, et dont l'influence combinée

recula plus que jamais la solution du doute fondamental qui, chaque jour, devenait pour lui plus profond et plus pénible.

Nous le trouvons ensuite louant une place dans Téglise unitarienne du Messie , où prêchait alors Orville Dewey, et faisant chaque dimanche une lieue à pied pour venir Tentendre. « Croyais-je à Tunitarisme? dit-il plus tard. Non, je ne croyais à rien. »

Le P. Hecker avait perdu, disons- nous, toute notion définie de la doctrine chrétienne; ou plutôt, pour employer une expression plus énergique , il avait « lâché prise », et cela, parce que son étreinte première avait été trop faible. Tant qu'aucun enseignement autorisé ne lui avait donné, même approximativement, une idée juste de THomme-Dieu, de sa personnalité, de son caractère , de sa mission , les fragments de vérité qui lui étaient parvenus le disposaient à croire que rinfluence du Christ était plutôt faite pour restreindre les énergies humaines que pour leur donner l'essor. Tout ce que voyait et entendait Isaac autour de lui, la pauvreté, Tinégalité des conditions, Tavidité, l'imprévoyance, les vues terrestres, le travail incessant et mal rétribué , le poignait et l'assaillait de toutes parts. Il connaissait toutes ces misères par un contact personnel , par une expérience physique et morale, comme on connaît une chose sensible par la vue, par le toucher, par l'odorat. Les souffrances de l'homme, ses efforts, ses déceptions, pesaient sur ses épaules comme un fardeau écrasant et personnel , et le seul soulagement qu'on eût à lui offrir était le Christ entouré des sentimentalités du méthodisme ; ou encore

le Christ du protestantisme , qui agit en chaque homme isolément et n'apporte aucun élément de cohésion à l'humanité. En tant que force négative , l'essence de la religion réformée est une protestation contre Torganisation du christianisme en société ; comme force positive y le protestantisme ne voit plus que des individus, pris un à un, traitant séparément avec Dieu de questions strictement personnelles. Assurément, il est de foi que les hommes doivent traiter individuellement avec Dieu; mais la preuve extérieure de leurs relations avec lui et de la valeur de leurs inspirations tient tout entière au fait de leur incorporation dans la vie organique du christianisme.

Il est clair qu'une religion comme le protestantisme , antisociale et dissolvante par l'action même de ses forces opposées, contribuera peu à résoudre les problèmes sociaux. Or, les difficultés qui troublaient alors le P. Hacker, étaient presque exclusivement sociales; s'il commençait à mettre de côté le christianisme , c'est parce que le protestantisme orthodoxe, seule forme de religion qu'il connût, n'offrait rien qui correspondît aux prétentions et aux besoins de la société telle qu'il la concevait. L'enseignement du Docteur Brownson tomba sur cet état d'esprit comme la semence dans une terre préparée. Cet enseignement, à vrai dire , péchait plutôt par l'insuffisance que par la déviation volontaire de la doctrine. Isaac y rencontra pour la première fois le Christ comme le grand bienfaiteur de l'humanité , comme le redresseur de la voie humaine dans la vie présente. Le Docteur Brownson nous donne lui-même un exposé de ses idées telles

qu*il les professa de 1834 à 1843, époque dont nous nous occupons.

« Je trouvais en moi, écrit-il dans le Converti, certains sentiments religieux que je ne pouvais efTacer, certaines croyances dont je ne pouvais me dépouiller; je les envisageais comme une loi de ma nature , inhérente à rhomme , et comme la plus noble part de notre être. Je les conservais au fond de mon cœur, mais en tant qu'expression en moi d'un monde supérieur existant réellement. Je les approfondissais rarement, je les savais universelles, se manifestant, sous une forme ou sous une autre, partout où l'homme existe; mais je les recevais, ou croyais les recevoir, de Tautorité de rhumanité, de Thumaine nature, et je ne professais d'autre religion que celle de Thumanité. Je ne croyais qu'à rhumanité et je la mettais à la place de Dieu. Le seul Dieu que je reconnusse était le divin dans Thomme, la divinité dans rhumanité, identique en Dieu et en rhomme; je voyais là le vrai sens de la doctrine chrétienne de rincamation, du mystère de TËmmanuel, du Dieu avec nous, du Dieu manifesté dans la chair. Il peut y avoir un Dieu caché, et il existe certainement; mais le seul Dieu qui existe pour nous est le Dieu dans rhomme , le principe actif et vivant de la nature humaine : telle était ma foi.

u J'envisageais Jésus- Christ comme divin dans le sens où tous les hommes sont divins ; humain, dans le sens où le sont tous les hommes. Je le posais comme rhomme modèle , et le regardais comme un réformateur moral et social, cherchant à améliorer les conditions temporelles du genre humain en enseignant la

vérité soas une Forme religieuse et en observant la morale la plus pure et la plus élevée. Mais je ne voyais rien de miraculeux dans sa conception ni dans sa naissance , rien de surnaturel dans sa personne , son caractère, sa vie ou sa doctrine. Il était venu sauver le monde , comme Ta fait tout grand homme de bien , et méritait d'être tenu en spéciale estime pour être resté fidèle à la vérité à travers mille épreuves ; pour avoir enfin trouvé la mort sur la croix, martyr de son amour pour l'homme. Je croyais pouvoir me comparer à lui, en tant que réformateur social dévoué au progrès et au bien-être de Thomme dans le monde. Je prenais son nom et me disais chrétien, non parce que je le reconnaissais pour mon maître, non parce que je croyais tout ce qu'il croyait et enseignait, mais parce que, comme lui, je m'efforçais d'introduire un nouvel ordre de choses et de procurer le bonheur de mes semblables. J'usais de la Bible en bon protestant, retenant ce qui pouvait s'ajustera mes vues, laissant de côté le reste comme appartenant à un temps heureusement sans retour. J'imitais les Juifs charnels, je donnais un sens terrestre aux promesses et aux prophéties sur le Messie , et j'attendais ma récompense en ce monde. »

Retenons cette profession de foi. Elle résume, en termes parfaitement clairs, ce nébuleux Transcendant talisme dont s'engoua pour un temps la Nouvelle-Angleterre et dont Emerson fut le propagateur et le pontife. Riche, entouré, s'enivrant des adulations de ses admirateurs dans sa retraite prétentieuse de Goncord, Emerson, sous prétexte d'adorer Dieu dans l'huma-

^ nité, demeura incapable de s'élever à une adoration plus haute que celle de lui-môme. Brownson rude, austère, aimant les pauvres parce que lui-môme souffrait de la faim et de la soif de la justice, supérieur aux doctrines creuses et à la vérité d'apparat, devait enfin trouver la lumière et cette richesse intérieure qui est au-dessus de toutes les fortunes.

Tout insuffisant que fût ce nouvel aperçu du Christ, on ne saurait trop tenir compte de l'influence qu'il exerça sur l'esprit et le caractère du jeune Hecker. Le Christ du protestantisme, restreint au seul rôle de victime volontaire sacrifiée à la colère divine pour nos péchés , l'avait plutôt rebuté qu'il ne l'avait attiré ; et voilà que maintenant le Sauveur lui était révélé comme une grande personnalité, très humaine, il est vrai, mais le plus parfait spécimen de notre race , la figure la plus digne du culte de l'histoire entière , car il avait donné sa vie pour le maintien de la dignité de l'homme et l'égalité du genre humain. « La nature humaine est bonne, et tous les hommes sont frères, » telle était, selon le Docteur Brownson, la thèse du Christ, enseignée par sa vie, consacrée par sa mort; le Nom qui est au-dessus de tout nom devint ainsi, dans un sens nouveau, un mot de ralliement, et les Évangiles ouvrirent leurs trésors à cet apostolat social embrassé par Hecker avec tant d'ardeur, qu'il put lui tenir lieu de religion pendant plusieurs années.

Plus d'un philanthrope s'est fait la môme illusion : le monde est encombré de systèmes qui prétendent assurer la perfection et le bonheur des hommes en supprimant autant que possible tout ce qui fait obstacle ^

leurs libertés naturelles. Mais les hommes qui mettent leur conscience dans la recherche de la vérité découvriront tôt ou tard la profonde incapacité de la nature humaine à satisfaire seule ses propres aspirations. C'est une nature rationnelle , et elle cherche la raison suprême, quand ce ne serait que pour se comprendre elle-même. C'est une nature qui, partout où on l'a rencontrée, a été trouvée dans l'attitude de l'adoration; or, il faut l'avouer, ni dans l'homme individuel ni dans l'humanité en général n'existe rien de divin qui puisse légitimer son propre culte.

Sans pouvoir préciser le moment où cette vérité s'imposa au P. Hecker, nous supposons que ce fut vers 1843. Depuis sa majorité, son intérêt dans les affaires de la boulangerie commençait à décliner; son inaptitude au commerce s'accentuait de jour en jour d'une manière évidente pour tous, et particulièrement pénible pour lui-même. Les frères Hecker étaient alors ce qu'ils sont restés, des hommes de la plus haute intégrité commerciale; il existait entre eux une affection cordiale poussée à un degré d'intimité bien rare ; mais les idées d'Isaac sur la conduite des affaires n'étaient pas celles de tout le monde ; elles le menaient tout droit à la distribution des bénéfices plutôt qu'à leur accumulation. « Savez-vous, disait-il plus tard, la pensée qui commença à me détacher de la vie que je menais? Comment, pensais-je , aimer mes semblables et m'enrichir de leurs sueurs? je ne le pouvais pas. L'égoïsme païen de la concurrence en affaires me chassa du monde. »

S'il eût reçu une éducation catholique , il se serait

reconnu appelé à ce conseil de perfection que saint Paul résume pour Timothée en ces mots : « Ayant donc la nourriture et le vêtement, sachons nous en contenter ; » mais, en même temps, un directeur éclairé Taurait mis en garde contre une erreur commune aux néophytes , celle de croire cet appel général et impératif pour tous.

Vers l'automne de 1842 se manifestèrent en lui de très singuliers symptômes d'inquiétude morale ; nous remarquons aussi à cette époque, et pour la première fois, une ingérence d'un genre étrange dans ses projets et les plans de sa vie. Ces phénomènes tiennent une trop grande place dans son journal et sa correspondance pour que nous n'en fassions pas mention.

24 avril 1843... « Gomment puis-je douter de ces choses? Quoi qu'on en dise, elles sont pour moi une réalité qui pèse fortement sur ma destinée. Elles sont des maîtres pressants; leur enseignement m'est donné de telle manière que j'en subis l'influence malgré moi : visions réelles de l'avenir, plus actuelles que le présent. Je me condamnerais moi-môme, si je ne les suivais pasi Je ne puis avoir de pareils conseillers sur terre; aucun ne m'impressionnerait aussi fortement, avec autant d'effet , et au moment précis où j'en ai le plus besoin. Lorsque mes forces naturelles défaillent, un secours étrange me vient en aide. Le Seigneur me préparerait-il pour une mission? Je fis, il y a un mois, plusieurs rêves qui eurent un grand effet sur mon caractère : ils l'ont changé... C'était la vive peinture de mon état actuel. Le rêve d'hier soir me mettait en garde contre la fausse activité et ses conséquences et

me préservera, Dieu aidant, de tomber... Je vois où j'en suis : il m'a rendu plus pur. »

Il est bien difficile d'assigner une cause appréciable à ces influences dont nous verrons , dans la suite , des manifestations plus extraordinaires encore. Ce qui est certain, c'est qu'elles dominèrent son intelligence et sa volonté au point de modifier toute la direction de son existence. Jusque-là Isaac avait certainement rêvé pour son avenir le bonheur domestique tel que tout honnête jeune homme dans sa position peut le désirer. « Il était toute la vie de la famille , » disait une personne qui connaissait intimement leur intérieur. « 11 aimait les siens et en était aimé avec passion; son départ a dû être aussi pénible à lui qu'à eux. »

Bientôt les troubles intérieurs, par lesquels Dieu, sans doute , travaillait son âme , devinrent si intenses qu'ils amenèrent chez lui de longs accès de dépression nerveuse, puis de fréquentes maladies qui déroutaient la science. Vers Noël, n'en pouvant plus, il se décida à aller à Chelsea voir Brownson, auquel il révéla l'état d'obscurité et de détresse où il se trouvait.

Brownson croyait alors à l'efficacité souveraine de ces communautés qui, dans le second quart de ce siècle particulièrement, tentèrent de mettre en pratique les principes sociologiques. Il avait été l'un des promoteurs du phalanstère créé à West Roxbury, en Massachusetts, sous le nom de Brook-Farm; il était très lié avec le fondateur, Georges Ripley. Il n'hésita pas à conseiller à Hecker un séjour dans cet établissement, afin de pouvoir à loisir y étudier sa vocation. Il se chargea aussi d'amener la famille Hecker à com-

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prendre une telle détermination. Isaac se décida, quel que fût le déchirement qui dût résulter de cette séparation. « Si vous saviez, disait-il plus tard, ce que c'est que de quitter son métier 1 Gela devenait un bon métier, je vous assure I Vraiment c'était une agonie de tout abandonner ainsi, amis, projets, anciens associés, ^outes choses auxquelles, par nature, je tenais à Texcès. Mais je ne pouvais faire autrement : j'en étais comme arraché , il me fallait quelque chose de plus , quelque chose que je n'avais pu trouver; et, cependant, je ne savais ce qu'il me fallait, j'étais tout simplement à la torture. »

Jusque-là, en effet, le jeune Hecker avait bien entrevu un idéal élevé , mais qui n'exigeait pas sa séparation d'avec la vie ordinaire. Et voici que tout à coup il lui prenait un étrange dégoût de ses occupations , de certains plaisirs non seulement bons en eux-mêmes, mais conformes au genre d'existence auquel il se croyait destiné. Le chemin de la richesse s'ouvrait devant lui, et voici que ses pieds se refusaient à le fouler. Il était invinciblement attiré vers la pauvreté , la solitude , le sacrifice , modes de vie dont sa nature frémissait à l'avance et qui ne le menaient à aucun but qu'il pût encore entrevoir ni comprendre. Nul mot humain ne peut définir un pareil attrait, il faut bien l'appeler de son vrai nom : le surnaturel.

VIE DU r, BMCEMR.

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