CHAPITRE II La Jeunesse
C'est à quinze ans , et dans toute Tardeur de cet âge plein d'illusions, qu'Isaac Hecker se jeta dans la politique. Ses premiers pas sur ce terrain brûlant lui firent rencontrer le Docteur Brownson, et cet homme illustre jouera un trop grand rôle dans la vie que nous écrivons, son nom reviendra trop souvent dans cet ouvrage, pour qu'il ne soit pas nécessaire de le présenter à ceux de nos lecteurs, — étrangers surtout, — qui pourraient ne le pas bien connaître.
Orestes A. Brownson était né dans TÉtat de Vermont, en 1803. Sa vaste intelligence, son esprit ouvert aux idées générales , ne pouvaient rester enfermés dans les conceptions étroites du calvinisme puritain : il se lança avec enthousiasme dans le mouvement unitarien qui , à cette époque , battait en brèche le vieux bigotisme de la Nouvelle-Angleterre , et auquel un véritable enchanteur^ malheureusement bien peu logique , Channing, devait donner tant d'éclat. Mais, à la différence de Channing, Brownson n'était pas seulement un penseur aux grands horizons , c'était aussi un dialecticien sans repos ni trêve , poursuivant toujours les conséquences extrêmes de la doctrine qu'il embrassait. Ministre
unitarien, il ne tarda pas à devenir socialiste radical. Il rétait déjà lorsqu^Isaac Hecker fit sa connaissance; il le resta jusqu'au moment, peu éloigné d'ailleurs, où sa force de raisonnement lui fit découvrir Tinanité et le péril de Thumanitarisme antichrétien. Alors cette âme puissante qui avait, on peut le dire, touché le borddeTabime, commença un mouvement ascensionnel à la recherche de la vérité. Il passa, sans y demeurer longtemps, à travers toutes les sectes de libres penseurs protestants qui ne conservent du christianisme que l'apparence : puis il vint aux confessions plus religieuses, y séjourna davantage, fut ministre de beaucoup d'entre elles y mais souvent pour les combattre et pour entraîner tout son troupeau vers une vue plus complète de l'idée chrétienne. Jamais, d'ailleurs, il n'hésita à abandonner une position brillante , à briser un avenir assuré, quand la voix intérieure lui disait d'aller plus loin. L'anglicanisme attira son cœur; mais bientôt les doutes qui assiégeaient le docteur Pusey l'assaillirent lui-môme. Enfin, en 1844, après la route la plus longue et la plus tourmentée peut-ôtre qu'un néophyte ait jamais suivie, il arrivait à l'Église catholique, où toute sa pensée se dilata dans une conviction active et joyeuse. Il a publié sous ce titre : Le Converti, l'étrange itinéraire de son esprit vers la croyance. Il avait commencé, quelques années avant son abjuration, une publication trimestrielle qu'il continua depuis. Il y traitait tous les sujets théologiques, politiques et sociaux, avec une hardiesse de vue , et en même temps avec une soumission aux enseignements de l'Ëglise, qui font de cette Revue une
des œuvres les plus originales et les plus fortes de ce temps-ci. 11 vint cependant un jour où une partie de rÉpiscopat américain jugea que le style acéré de cet incomparable polémiste pouvait faire , dans le milieu protestant, plus de blessures qu*il ne rendait de services, et ils demandèrent à Brownson de garder le silence. Comme bien souvent il avait sacrifié à sa foi progressive ses fonctions ecclésiastiques protestantes , il n'hésita pas à immoler à sa vertu de catholique soumis cette plume qui était son gagne-pain et son honneur. Il se tut, vécut pauvre, sans aucune amertume, heureux de posséder la vérité , de Tavoir fait connaître , et ne demandant à en être récompensé qu'au Ciel. Il est mort en 1876. Son fils a réuni et publié ses ouvrages qui forment dix-neuf volumes.
Vers 1830 un nouveau parti, connu sous le nom de Parti ouvrier, avait été fondé à New- York par des sophistes, la plupart exotiques, qui, d'ailleurs , voyant le peu de succès, auprès du public américain, de leurs idées antichrétiennes et de leurs théories sur Tunion libre, les avaient prudemment passées sous silence. Les frères Hecker se firent affilier à ce parti en 1834. Le docteur Brownson en était alors un des membres les plus actifs. Il avait même fondé un journal pour en défendre les idées. Voici comment, plus tard, il les caractérisait :
« Lier notre cause aux tendances ultra-démocratiques, qui, depuis Jefîerson et Tom Paine, avaient pris un certain caractère antichrétien; nous poser comme les champions hardis et incorruptibles de l'égalité; témoigner d'un grand amour pour le peuple et d'une
ÎS VIE DU PÈRE HEGKER.
profonde sympathie pour l'ouvrier, que nous représentions comme lésé et opprimé par le patron; dénoncer tous les propriétaires comme des aristocrates : tel était l'ensemble de notre plan. Nous en laissions volontairement dans l'ombre les parties les plus impopulaires, et nous espérions ainsi enrôler la grande majorité du peuple américain sous la bannière du parti ouvrier, ne doutant pas que , ce parti une fois arrivé au pouvoir par nos efforts , nous aurions eu toute facilité pour pour répandre notre système d'éducation. »
Le Docteur Brownson renonça bientôt à ce programme en tant qu'engin politique. Il ne fut jamais radical dans le mauvais sens du terme , et les théories des meneurs révoltèrent bientôt son sens moral; mais, tout en abandonnant l'organisation du parti qui prétendait parler seul au nom des ouvriers, il resta fidèle à leur cause. Tous ceux qui suivirent les chefs ne se rendirent probablement pas compte du but ultérieur où les menaient leurs théories subversives; cependant c'est bien à elles qu'il faut rattacher l'origine du système actuel des écoles purement laïques, contre les agissements et les résultats duquel les chrétiens de toutes les confessions commencent bien tard à protester.
Dans un article intitulé : « Le Docteur Brownson et le parti des ouvriers, il y a cinquante ans » , article publié dans le Catholic World en 1887, le P. Hecker s'est reporté à ses propres expériences sur le terrain politique. Nous y puiserons largement pour l'intelligence de cette partie de son existence.
a Nous nous intitulions la véritable démocratie et
dans la ville de New- York nous formâmes quelques années un parti à part, indépendant du grand parti démocratique ; nous avions nos candidats à nous. J'ai devant moi la collection du journal qui fut notre organe, la Démocratie, qui parut pour la première fois le 9 mars 1834. Dans son article-programme la rédaction s'exprimait ainsi :
« Nous sommes en faveur du gouvernement par le « peuple; notre objet est de reconquérir Tégalité des « droits et de renverser les usurpations aristocrati- « ques qui existent sous la forme de monopoles et de « privilèges de toute espèce , produits d'une législation « corrompue et corruptrice. A Theure actuelle , nous a sommes la seule grande nation sur la surface de la « terre où ce soit, en théorie, la masse du peuple qui « gouverne , et où elle pourrait gouverner en réalité si « elle le voulait bien ; où les impôts , bien que trop « lourds, sont supportables, et où la majorité de la « population doit trouver dans son propre travail ses « moyens d'existence. Cependant, telle est la condition « de cette majorité, que les produits de son travail « sont insuffisants pour lui assurer une honnête ai- « sance et lui permettre d'élever ses enfants comme « les jeunes citoyens d'une République ont le droit « d'être élevés. Celui-là serait bien peu clairvoyant, « qui s'imaginerait que la majorité du peuple, là où « existe le suffrage universel, se soumettra long « temps à ce régime de labeur et de mendicité. Elle « apprendra bientôt à exercer ses droits politiques et « ordonnera à ses représentants de dicter des lois « pour supprimer les primogénitures , les substitu-
« lions, les legs terriens, et empêcher la terre de de- « venir un article de spéculation. »
« A cette époque, la question capitale était la question financière, et notre agitation était surtout dirigée contre les chartes qui constituaient le monopole des banques de circulation. Nous étions hostiles à tous les privilèges, c'est-à-dire à tout emploi soit des deniers publics, soit de l'action de TËtat au profit des particuliers ou des associations privées. »
C'est ici le lieu de citer un trait caractéristique de l'époque, rapporté par M. Georges Hécker.
« Lorsque nous étions boulangers , la monnaie courante était un papier discrédité, mis en circulation par des banques privées avec l'autorisation de l'État. Nous protestions contre cet abus.
« Nous achetâmes donc une imprimerie portative et l'installâmes dans le grenier de notre établissement. Tous les billets venant de nos pratiques, quelques milliers par semaine, nous les déchiffonnions, et nous imprimions sur le revers ce texte emprunté à Daniel Webster : « De toutes les industries qui appauvrissent « la classe ouvrière , le papier-monnaie est la plus ef- « fective. Elle engraisse le champ du riche de la sueur u du pauvre. » On chercha à nous punir pour dété-. rioration de papier-monnaie , mais nous esquivâmes la punition. Isaac et moi nous avons souvent travaillé toute la nuit à poser des affiches pour nos réunions dans un temps où l'afficheur officiel n'existait pas encore. »
Les relations du P. Hecker avec le Docteur Brown- . son datent de 1834, époque où ce dernier fut invité à faire des conférences en faveur du parti ouvrier.
Dans rarticle cité plus haut, le P. Hecker dit encore :
(( Si Ton se demande pourquoi un homme né philosophe comme le docteur Brownson s'occupait ainsi de la solution des problèmes les plus pratiques en entreprenant d'abolir l'inégalité des conditions, il est facile de répondre que le vrai philosophe ne se retranche pas dans les questions abstraites. Puis, à cette époque de sa vie , le Docteur Brownson avait abandonné la philosophie qui porte Thomme à croire fermement au bonheur surnaturel dans une vie future; et l'homme qui ne compte pas sur la béatitude à venir pour le consoler des humaines misères, doit nécessairement regarder la vie présente comme son unique fm. S'il ne cherche pas son bonheur en Dieu, il le cherchera en lui et dans ses semblables ; dans le développement le plus élevé des facultés de notre nature terrestre, s'il est socialiste modéré; dans les appétits de la bète humaine, s'il est l'adepte d'un communisme brutal. Tout homme qui a quelque sympathie dans le cœur et qui n'est pas guidé par les principes catholiques, s'il vient à raisonner sur les affaires publiques, risque fort de verser dans le socialisme de Tune ou l'autre école. »
Le Docteur Brownson a écrit dans le Converti, p. 101 :
« La fin de l'homme, disais-je dans ma profession de foi en 1829 , est évidemment une fin terrestre , il faut la chercher en cette vie. L'homme n'a pas élé fait pour Dieu ; il n'est pas destiné à trouver sa béatitude dans la possession de Dieu comme bien suprême et absolu. Le but de l'homme est le bonheur, — non
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pas le bonheur en Dieu, mais par la possession des bonnes choses de ce monde. Noire-Seigneur a dit : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez oa « de ce que vous boirez, ou comment vous serez vêtu, (c car c'est ainsi qu'agissent les Gentils. » Je lui donnais un démenti et je disais ; « Inquiétez-vous; cher- « chez toutes ces choses, d'abord pour vous, ensuite « pour les autres. » Puis, élargissant un peu mes vues, je disais : « L'homme doit tendre vers le bienft être et le bonheur en ce monde; le but de ses efforts « est de développer sa nature et d'organiser la société a et le gouvernement de façon à assurer à chacun son <^ paradis sur la terre. » Je prêchai cette doctrine sans repos ni trêve de 1828 à 1840, époque où je commençai à pencher inconsciemment vers le catholicisme. »
Revenons aux notes du P. Hecker sur cette période de son développement :
« Le parti ouvrier était un parti d'enthousiasme. Lorsque le Docteur Brownson fut invité à donner les conférences ci-dessus mentionnées, mes frères et moi avions déjà pris rang dans la lutte politique. Je me souviens d'avoir, à quinze ans, proposé et fait votei une série de résolutions sur la question du jour dans nos réunions de quartier.
« Mon enthousiasme n'était que le reflet de celui de tous. Notre foi politique était ardente et active. Si l'on nous avait examinés sur notre foi religieuse , nous nous en serions tirés moins honorablement. Je me souviens avoir dit à mon frère John que la seule différence entre un croyant et un athée tenait dans quelques onces de cervelle... Nous étions une étrange bande d'origi-
naux lorsque le docteur Brownson nous apporta le concours de sa puissante éloquence , mélange d'erreur et de vérité. Il était de ces hommes qui s'imposent par leur seule présence. Alors dans toute la force de rage viril, il était beau, d'une taille élevée, de manières graves et imposantes. Le premier portrait de lui dont je me souvienne parut dans la Revue démocratique. Il le faisait ressembler un peu à Proudhon , le socialiste français. Gela fut d'autant plus remarqué qu'il était réellement en ce temps le Proudhon américain , bien qu'il n'ait jamais été jusqu'à dire que la propriété, c'est le vol. Lorsqu'il paraissait sur l'estrade parmi nos applaudissements, il était vraiment majestueux et laissait éclater dans tout son extérieur la puissance d'un esprit au-dessus de l'ordinaire. Mais il était trop essentiellement philosophe pour être populaire. « Il ne faut pas perdre de vue que le Docteur Brownson , quoique classé parmi les Révérends , n'en portait généralement pas le titre et que , s'il était encore compté comme ministre unitarien, il le devait surtout à sa liaison avec le Docteur Channing, de Boston , entièrement dévoué au parti ouvrier. Il pouvait encore errer sur les confins du mouvement unitarien, mais sa carrière était devenue politique , ainsi que la mission qui l'amenait à New-York. Il avait abandonné la prédication depuis plusieurs années pour s'embarquer sur la mer orageuse du socialisme , et , par ses écrits , il était devenu le propagateur de difTérentes théories de réforme sociale, principalement de celles d'origine française. Le thème des conférences de Brownson à New- York était la philosophie de l'histoire dans ses
rapports avec les réformes sociales. Au fond, c*était du Saint-Simonisme, avec le but d'améliorer la condition des classes les plus nombreuses de la société dans le plus bref délai possible. C'était Tessence même de notre parti démocratique. Le Docteur Brownson entreprit de mettre en évidence , au profit de nos projets, les leçons qui se dégagent de la vie et des exemples des hommes providentiels dans tout le cours de rhistoire humaine. Naturellement la vie et renseignement de Notre-Seigneur Jésus-Christ furent des premiers cités; les conclusions du conférencier faisaient du Christ le plus grand des démocrates , et de FÉvangile, le vrai programme démocratique... Nous ne voulions voir dans le Christianisme qu'une institution sociale , laissant de côté la partie religieuse comme quantité négligeable. L'orateur, avec un rare talent, évoquait devant nous la puissante figure du Christ, fondateur de la civilisation par la démocratie. Nous avions tous pour la divine personne et pour son œuvre la plus profonde sympathie , mais elle n'était ni respectueuse, ni religieuse. Nous ignorions le côté surnaturel de la mission du Christ. Brownson le proclamait socialiste ; lui , pas plus que nous, û' avait d'autre religion que les théories sociales tirées de la vie et de l'enseignement de Notre-Seigneur. C'était là pour nous le sens du christianisme , du protestantisme en particulier. » .
Le genre de politique qui passionnait ainsi les jeunes Hecker était, il y a cinquante ans, à peu près ce qu'il est aujourd'hui. Les réunions se tenaient quelquefois dans des salles publiques; le plus souvent, surtout à
^approche des élections, dans la rue, à ciel ouvert. On j'y laissait souvent dominer par des chefs plus capables le formuler des théories que d'adopter des mesures efficaces ; les grands partis commencent généralement ûnsi; et c'est pourquoi, à de pareilles époques, des jeunes gens, des adolescents même, pourvu qu'ils soient passionnés et persuasifs , se font écouter.
Isaac , déjà connu dans son quartier pour son zèle et son intelligence en matière d'élections , était très entouré et apprécié favorablement lorsqu'il développait en public des thèses variées sur des sujets de réforme politique. Représentez-vous donc ce garçon de quinze ans, grand, beau, d'une ligure énergique, debout peut-être sur un de ses barils de farine , dogmatisant sur les principes de la démocratie sociale, se posant comme un réformateur devant un groupe d'hommes deux ou trois fois plus âgés que lui , tous unis à lui et entre eux par les sympathies communes aux salariés. Isaac et ses frères, dont l'aîné venait à peine d'atteindre à la dignité d'électeur, bien qu'encore pauvres et astreints au travail , étaient parvenus , à force d'industrie, à se classer au-dessus des artisans; mais ils n'en restaient pas moins d'ardents réformateurs. Le P. Hacker demeura , toute sa vie , sympathique aux aspirations des apprentis et des journaliers de New- York : « Je suis toujours , disait-il , pour le chien qui tire la charrette ». Et cette expression familière, empruntée à son métier de porteur de pain, caractérisait à merveille les tendances sociales dont il ne se départit jamais. Il avait donc le droit de dire de lui et de ses associés :
2(> VIE DU PÈRB HSGKER.
11 Nous étions des hommes de bonne foi , absorbés dans la recherche d'une solution des grands problèmes de Texistence, et vraiment, en tant que réformateurs de la société , nous n'étions pas absolument dans le faux. Le retour fréquent, à certaines époques, de semblables agitations sociales, Ténorme développement du monopole que nous combattions à son début, enûn Taspect inquiétant que prend actuellement la politique populaire, tout prouve que notre prévision de l'avenir n'était pas entièrement chimérique. La législation que nous proposions , et que l'Etat et l'autorité nationale auraient à cette époque facilement bit adopter, eût peut-être prévenu des difficultés qui ne peuvent aujourd'hui être surmontées sans troubler profondément Tordre public. »
Dans l'existence des hommes marqués, comme llecker, pour une œuvre spéciale, chaque incident revêt un caractère providentiel. S'il n'eût pas été un des membres les plus actifs du parti socialiste, s'il n'eût pis été , en 1834, délégué par ce parti pour désigner un conférencier et traiter avec lui, peut-être n'eût-il pas eu l'occasion de former, avec le Docteur Brownson, cette amitié qui dura toute leur vie et qui fut aussi profitable à l'un qu'à l'autre. Le P. Hecker disait qu'à l'exception de celle de sa mère, il n'avait jamais subi une influence humaine aussi forte que celle de cet homme illustre.