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de cause y car je me sens incapable de le faire par moi-même avec certitude. Ce que je tous ai dit dans ma première lettre décrit un état permanent et non une surexcitation passagère. Peut-être croyez-vous que dans peu de temps tout ceci passera, ou bien que vous saurez arranger les choses à la maison de façon à ce que , sans m*y occuper précisément comme autrefois, je puisse y vivre à peu près satisfait. Je suis fâché de dire que je ne conçois pas du tout la possibilité d'un pareil arrangement. Pourquoi ? Il m'en coûte de l'avouer, mais aussi bien, il faut en arriver à une explication : c'est que je suis maintenant en dehors de la ' sphère d'existence qui suffît au cercle que j'ai quitté. Je suis sujet à des pensées et à des sentiments qui n'y intéressent personne; de là, l'impossibilité de les exprimer... La vie qui est en moi ne trouvait pas à qui se communiquer et j'en étais consumé. J'ai cherché différentes fois à m'ouvrir à vous, mais mes paroles paraissaient singulières et personne ne les comprenait. C'est pourquoi je suis parti, espérant, ou que je serais délivré de cette obsession, ou que quelque chose surviendrait, je ne savais quoi. L'avis du docteur, vous pensiez tous comme lui, était de m'attacher à une jeune fille en vue du mariage. Ce n'est pas là l'union qu'il me faut ou qui soit sympathique à ma nature. Le mariage n'aurait pour moi, j'en suis convaincu, aucun effet permanent; ce n'était pas alors, et ce n'est pas maintenant, l'objet qui peut s'emparer de mon âme.
a II y a en moi une vie qui exige de tout autres circonstances pour se développer. Ce n'est pas un rêve
OU, si cela en est un, je n'ai jamais rien éprouvé de plus réel...
« Dernièrement j'ai été frappé de Tidée qu'à Brook Farm je trouverais ce qui me manque; ma décision dépend de la manière dont vous répondrez à ma lettre. Si la réponse est selon mes vœux, j'irai, je verrai ce qu'il en est et vous le ferai savoir.
« J'en étais là lorsque votre lettre m'est parvenue... Vous semblez me poser cette question : « Quel est l'objet que vous avez en vue? » — Pas d'autre que de vivre d'une vie conforme à mes idées actuelles , contraint que j'y suis par la nécessité. »
Chelseay 30 décembre 1842. — A sa mère. — « Je suis fâché de vous savoir tourmentée à mon sujet. Ma santé est bonne, je mange et dors bien. Ne vous troublez pas des agitations de mon esprit; s'il y a changement, j'espère que ce ne sera pas en mal, et je compte sur des jours plus heureux que ceux que nous avons traversés. Ma dernière lettre n'était pas faite pour vous rassurer. C'était pour moi chose sérieuse que de rompre avec nos vieilles habitudes de communauté de pensées. Je l'ai écrite par sentiment de devoir; tout cela est passé, j'espère que nous nous comprendrons désormais et que notre avenir sera doux et facile... Vous vous réjouirez de me voir suivre la voie qui doit me rendre heureux. »
Les révélations contenues dans ces lettres sur les troubles intérieurs d'Isaac, se trouvent complétées par un aperçu de son âme, plus intime que tout ce qu'il avait pu en faire connaître jusque-là. C'est le premier vestige de journal qui ait été retrouvé.
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Ce fragment porte la date du 10 janvier 1843.
« Si je pouvais me révéler moi-même, que dirais-je? Est-ce que je tiens à la vie? Non. Mes amis me sont-ils chers? S'il le fallait, je souffrirais et je mourrais pour eux, mais il ne me reste plus rien pour eux de mon ancien attachement. Je les porte tous dans mon cœur, je les aime comme j'aime tous les humains, et non comme parents ou comme individus.
« ... Seigneur, si jamais je dois être quelque chose, je suis, de tous, le plus impropre à la tâche. Que ferai-je? A qui m'adresser, si ce n'est à Celui qui m'a donné la vie et a implanté en moi son esprit? Vers vous je crie du plus profond de mon âme et je vous demande la lumière pour souffrir. Si j'ai quelque œuvre à entreprendre , pourquoi ces ténèbres tout autour de moi? Je ne demande pas à être heureux. Je renonce, comme j'en ai toujours eu le pressentiment, à toutes les espérances dont se bercent les jeunes gens de mon âge. Si seulement un rayon venait éclairer ma situation actuelle ! Seigneur, ouvrez mes yeux pour que je voie le chemin que vous voulez me faire suivre...
11 janvier 1843. — « La véritable vie est une prière continuelle, une aspiration incessante vers la sainteté. Je ne saurais concevoir une vie insensible à ce qui est au-dessus d'elle. Je n'oserais dire de moi que je suis « né de nouveau » , mais je sais que j'ai passé de la mort à la vie. Les choses d'ici-bas n'ont de valeur pour, moi que si elles mènent aux choses d'en haut. Ce n'est pas une contrainte morale que je m'impose; il y a un tel changement, une telle conversion de tout mon être que je n'ai pas besoin de contrainte. Des
tentations m'assiègent encore, non pas sensuelles, mais d'une autre nature : tentations de me rendre infidèle à ma vocation. Si je ne suis sur mes gardes, je deviens froid. Puissé-je être toujours humble, doux, fidèle à la prière, accessible à tous. — Dieu nous distribue à toute heure la lumière , Tamour et la vie, mais nous nous détournons et ne voulons pas les recevoir de sa main...
« Qui peut mesurer la profondeur des souffrances du Christ? Seul dans le monde en possession de ce qui donne la Vie étemelle, le Ciel; et cependant méprisé, couvert de crachats, rejeté des hommes 1 0 quelle douceur pour son cœur, lorsqu'il trouvait un seul homme qui voulût accepter une portion de ce don précieux qu'il était venu communiquer au monde I II pouvait bien dire : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! 11 voulait leur donner la vie, et eux ne voulaient pas la recevoir; les sauver, mais eux l'ont rejeté. 11 les aimait, et eux le méprisaient. Ahl qui peut avoir mesuré, même imparfaitement, l'amour du Christ, et nier sa supériorité sur l'homme? Son amour, sa bonté, sa miséricorde sont sans limites. Seigneur I faites que chaque jour je sois en plus étroite communion avec Jésus-Christ votre Fils. »
Le 23 février, il écrit à ses parents en réponse à une lettre de son frère John, lettre qui détaillait leurs inquiétudes à son sujet :
« Il m'est très difficile de concilier ma présence ici avec le sentiment de mon devoir envers vous. Puisqu'il me faut parler, laissez-moi vous dire que je n'ai actuellement aucune disposition au retour : non pas que
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ce qui m'entoure me satisfasse pleinement; mais je sens que je ne suis ici qu'en passant, et qu'au printemps quelque chose surviendra pour notre bonheur à tous. Ce que ce sera, je n'en ai aucune idée. Il m'est aussi impossible de vous donner l'explication de ce qui me dirige que ce le serait à un étranger. Tout est obscur devant moi, comme autour de moi, comme derrière moi ; j'ai un sentiment que je ne puis espérer vous faire comprendre : C'est que je suis contraint. Autrefois, j'agissais suivant une intention déterminée; maintenant je n'ai aucun avenir à tracer, rien en vue , et ce que je fais actuellement a une cause présente indépendante du passé. D'où il résulte que, tandis que mon action peut paraître aux autres préméditée, pour moi elle est inattendue et j'en suis comme irresponsable. Je suis ballotté par les vagues et je vais à la dérive. Tout me semble illusion et non réalité. Rien n'atteint cette vie intérieure qui cherche un je ne sais quoi qu'elle ignore. »
A Georges Hecker, 6 mars 1843. — « Quelle est la raison de mon départ? Je ne puis le dire. Ce que je sentais était une influence occulte, irrésistible, qui m'entraînait hors de la famille. Ce qu'elle était, je l'ignorais. Ce qui me retient ici , je ne saurais l'expliquer. Si je lutte contre cette influence, le trouble m'envahit; si j'y cède, le calme renaît. Mais lorsque je considère mon passé , mon devoir envers vous tous , et où ceci peut me mener, si je cherche à retourner en arrière, je tombe dans un état indescriptible... »
Après une courte visite à sa famille , en avril , il écrit à son retour :
14 avril 1843. — « Me voici de nouveau seul dans ma chambre. Je me sens installé, séparé de tout, si ce n'est de mes études et de mes pensées , et d'un profond sentiment de reconnaissance pour vous qui m'avez traité bien mieux que je ne vous ai jamais traités. Puissé-je conserver toujours le sentiment de mes obligations et de ma dette envers vous I Je prie pour que la vie que j'ai menée ces derniers mois tourne à l'avantage de tous. Je m'en veux quelquefois de n'avoir pas essayé de reprendre mes travaux auprès de vous. Mais la force qui me retient, son pouvoir sur moi, ce qu'elle a d'inexplicable, fait paraître ma situation étrange, et pour moi la rend inconciliable avec mon premier état; j'ai la confiance cependant que, dans peu de temps, tout rentrera dans l'ordre et dans la paix. »
A Georges Hecker, 12 mai 1843. « ... J'ai senti maintes fois qu'il me fallait ou étouffer la vie qui s'éveille en moi, ou renoncer aux affaires telles que nous les comprenions et les mettions en pratique. Je le sentais, bien avant le moment où j'en ai été arraché involontairement. Me voici donc vivant dans le présent, sans un pourquoi ni un parce que , espérant que quelque chose m'indiquera ma voie clairement. Je suis complètement sans but; et si par hasard, j'émerge, pour ainsi dire, dans la vie actuelle, je sens que je perds mon temps. Un sentiment de culpabilité accompagne le plaisir que j'y puis trouver, et je me replonge dans une vie intérieure plus profonde, plus intense, brisant les racines encore tendres qui me rattachaient un instant aux choses extérieures. L'étude seule me possède
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tout entier; rien autre ne me semble avoir prise sur ma vie...
« J'ai l'intention de rester ici peu de temps. Lorsque le moment arrivera de partir, Dieu sait ce que je ferai; jusqu'à présent, je ne m*en doute pas. Peut-être vous reviendrai-je et rentrerai-je dans les affaires avec plus de persévérance et plus d'industrie qu'autrefois ; p«ut-étre resterai-je ici. Je serai peut-être conduit ailleurs. Mais il est inutile de spéculer sur l'avenir. Si nous vivions comme nous devrions le faire , nous nous sentirions en la présence de Dieu , sans passé ni avenir, pénétrés du sentiment de l'existence , vivant déjà de la Vie éternelle.
« Georges , ne vous laissez pas absorber par les intérêts matériels. Négligez-en plutôt une partie pour ce qui est immortel dans la vie, incomparable dans sa plénitude. Il est une vérité de la plus haute importance : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu, « et toutes choses vous arriveront par surcroît I » N'ayant rien, nous avons tout. »
A Madame Hecker, 16 mai 1843. — « Chère mère : Vous ne m'en voudrez pas de ne vous avoir pas éerit plus tôt. Je suis sûr que non, car vous savez ce que je suis pour vous. Chaque jour je me sens plus redevable envers vous, surtout lorsque je me sens heureux et bon. Comment jamais m'acquitlerai-je? De la façon sans doute que vous le désirez , en devenant meilleur et en vivant comme vous avez souhaité et prié pour que je le fisse, ce à quoi, Dieu aidant, j'espère arriver.
« Ma mère, je ne peux exprimer ra.a çroîowAek 't^-
connaissance pour les tendres soins, pour Taffectueuse direction dont vous avez entouré ma jeunesse. Sans vous, ahl que serais-je devenu? Le bien qui est en moi, après Dieu, c'est à vous que je le dois; parfois il me semble que vous agissez en moi, et que rien ne nous séparera jamais. Un lien aussi éternel que notre immortalité unit nos vies et ne saurait être brisé.
« Ma mère , mon éloignement de la maison vous afflige sans doute et vous désirez mon retour. Laissezmoi vous dire ce qu'il en est. La vie qui m'entoura à New- York m'oppresse, contraint ma pensée, enchaîne ma liberté. Les affaires telles qu'on les pratique aujourd'hui pèsent comme un fardeau sur ma liberté d'esprit et ma vie spirituelle, et entravent le développement d'une vie meilleure : je le sens depuis longtemps et aujourd'hui d'une manière plus intense que jamais...
« Je me rends sérieusement compte de l'importance d'un changement de vie qui me fait abandonner les avantages désirés d'un si grand nombre. Je sais que mon sort ici- bas et dans l'autre vie dépendra en grande partie de la décision que je vais prendre, et c'est pourquoi je ne veux pas agir précipitamment ou sans conseils. Mais je ne veux pas sacrifier l'éternel au temporel. Je veux vivre de la vraie vie, ne désirant rien des biens extérieurs, sachant que, parmi ces biens, je ne trouverai pas les choses pour lesquelles et au milieu desquelles je veux vivre. Je ne renonce pas au monde, mais je n'y ai aucune inclination; tout m'est indifférent : la pauvreté ou les richesses , la vie ou la mort. Je suis affranchi. Ne concluez pas de là que
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je sois triste ; non, car je n*ai aucun sujet de m'affliger. N'y a-t-il pas devant moi une radieuse espérance qui me soutient et m'invite à presser le pas? je n'ose le dire, quelquefois je le sens : c'est l'ineffable. Cependant je reste en paix, content d'être sans printemps ni automne , sans jeunesse , sans vieillesse. Chaque lien a été dénoué l'un après l'autre ; les rêves de ma jeunesse se sont éloignés silencieusement, et les anciennes visions d'avenir se sont évanouies. Je m'éveille comme d'un rêve , et comme une ombre mon passé a disparu. Ainsi que les vers qui accompagnent le portrait que vous m'avez donné je puis dire : 0 jours que je chérissais jadis, avez-vous fui à tout jamais? Le bandeau est arraché de mes yeux, et désormais je reste seul.
« Mais je ne voudrais pas rappeler ces jours enfuis et je ne suis pas seul, non î De cette vie s'élancera une nouvelle vie dont le passé n'était qu'un pâle reflet. »
Ces dernières lettres sont datées de Brook Farm où Isaac était arrivé au commencement de l'année 1843.