CHAPITRE V
Brook Farm
Qu'était donc cette communauté de Brook Farm où le jeune homme qui devait être le P. Hecker faisait alors son premier essai de vie monastique?
Elle avait été fondée à West Roxbury, en Massachusetts, au printemps de Tannée 1841, par Georges Ripley (1), sa femme, sa sœur, sa mère Sarah Sterne, Nathaniel Hawthorne (2), John Dwight, Georges Brad-
(1) Georges Ripley, né dans le Massachusetts en 1802, mort à New-York en 1880. C'était un érudit, un critique littéraire et un journaliste très distingué, et par-dessus tout un socialiste réformateur. Sa femme se convertit au catholicisme et mourut en odeur de sainteté à New- York.
(2] Nathaniel Hawthorne, né à Salem, Massachusetts, en 1804, ami et condisciple du poète Longfellow et du président Pierce , publia en 1837 ses premiers romans, qui eurent quelque peine à se faire accepter : il fut obligé pour vivre de prendre un emploi subalterne dans les douanes, puis fut un des premiers adeptes du phalanstère de Brook Farm : il a décrit dans son « Blithedale Romance » les diverses phases de sa vie dans la communauté. Ayant quitte Brook-Farm, il se retira dans une ferme isolée près de Concord, puis dans un endroit plus solitaire encore, près d'un petit lac de la même contrée où vivait déjà un autre solitaire du même genre , W. Thoreau. C'est là que Hawthorne composa ses meilleurs romans, la Lettre Rouge qui peint d'une manière saisissante les vieilles mœurs puritaines, et la Maison des Sept Pignons.
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ford et quatre ou cinq autres personnes dont les noms sont restés peu connus. En septembre, M. Charles Dana (4) se joignit à eux, puis vinrent les frères Curtis (2), présents encore lors de l'entrée d'Isaac. Emerson (3) était un visiteur assidu, ainsi que Brownson Alcott qui méditait alors sa propre tentative bien éphémère de Fruitlands , et enfin Marguerite Fuller. »
Le plan de l'association avait été l'objet de longues discussions entre ces hommes et quelques autres, qui jouissaient alors à Boston d'une grande notoriété : tels
Le président Pierce e nomma consul à Llrerpool , où il continua à écrire. C'est certainement un des auteurs les plus originaux de la littérature américaine. Il est mort en 1864.
(1) Charles Dana, né dans le New-Hampshire en 1819, a été secrétaire d'État à la Guerre pendant la guerre de Sécession. Il est surtout connu comme directeur de la grande rerue de New-York. The Sun, qui fit une si brillante campagne en faveur de l'aboli lion de l'esclavage.
(2) Georges- William Curtis, né à Providence en 1824, fit ses études à New- York, et vint jeune à Brook Farm. Après dix-huit mois de vie phalanstérienne, il se fit fermier et travailla la terre de ses mains. En 1846, il visita l'Europe et étudia à l'Université de Berlin. Revenu à New-York en 1850, il publia une série de souvenirs de voyages humoristiques dont les plus connus sont les Puliphars Paper s. C'était un conférencier très éloquent, mais surtout un journaliste de premier ordre, un des leaders de la campagne abolitioniste.
(3) Ralph- Waldo Emerson, né à Boston en 1803, mort en 1882. Élève de Harward, ministre unitarien jusqu'en 1835, où, abandon. nant ses fonctions et même toute croyance à la Révélation, il se retira à Concord. Son plus célèbre ouvrage est la Nature (1839). II collabora à la Revue The Christian Examiner, puis fonda luimême un journal, The Dial, en collaboration avec Marguerite Fuller. Conférencier éloquent, il vint en 1848 en Angleterre où il eut un grand succès. A son retour, il publia, en 1850, les Représentants de Vhumanité, traduits en français par M. Hédouin. C'est une étude sur un certain nombre de personnages Yà^Voù^M^^ ^V
étaient Théodore Parker (1), Adin Ballon et surtout Orestes Brownson. Tous, y compris Georges Ripley, s'étaient trouvés à la tête de quelque corps religieux. M. Ballon, ministre universaliste fort en renom, était peut-être le seul qui n*apparttnt pas, comme tous les autres, àTéglise unitarienne.
Convaincus, semble -t-il, qu'il était, d'une manière générale nécessaire de trouver quelque réforme sociale, qui transformât Tesprit commercial et relevât l'estime pour le travail , ils avaient adopté comme application immédiate sur une modeste échelle, un essai coopératif de la vie en famille , ayant pour but ultérieur la réorganisation de la société sur une base moins égoïste. Peut-être espéraient-ils que, l'impulsion une fois donnée par des hommes de leur trempe, l'exemple agirait sur les masses comme le levain sur la pâte. Mais ils
frant, d'après l'auteur, un type idéal de penseurs et d'hommes d'action transcendants, type dont la réalisation parfaite derra se rencontrer dans les Américains de Tayenir. — M. Emile Montégut a traduit une partie des œuvres d'Ëmerson. — Il fut le fondateur de la philosophie dite transcendantalisme , où le panthéisme allemand se mêle au radicalisme américain. Du reste, styliste éminent et poète remarquable. Un des apôtres de l'abolitionismc.
(1) Théodore Parker, né à Lexington, Massachusetts, en ISIO; fils d'un cultivateur. Ministre unitarien en 1836 à Roxbury. H fut un des collaborateurs de la revue Christian Examiner. Son Discours sur des matières religieuses, le fit exclure de l'Église unitarienne : il se rattacha alors à l'Église universaliste , plus rationaliste encore. Orateur puissant, chez lequel on sentait le vieux fanatisme puritain sous le philosophe libre-penseur. Il exerça une grande inOuence, tant par la manière dont il battit en brèche les vieilles doctrines calvinistes que par son enthousiasme pour l'abolition de l'esclavage, dont il avait fait sa véritable religion; mort à Rome en 1860.
n'étaient guère d'accord ni sur le mal spécial à combattre, ni sur les remèdes à appliquer. Une scission se produisit dès le début parmi cette poignée d'hommes d'ailleurs sérieusement dévoués à la recherche des meilleures méthodes sociales, et trois associations différentes se formèrent. M. Ballon, à la tête de l'une d'elles, prônait dans son programme l'abolitionisme, la guerre à l'orthodoxie, les droits de la femme, l'abstinence totale de viande et l'opposition à la guerre ; ce groupe s'établit à Hopedale, dans le Massachusetts, où nous sommes fondés à croire qu'il en existe encore quelques vestiges. Un second essaim de sortants, comme on qualifiait alors dans cette région ceux qui abandonnaient sans motifs connus la route ordinaire, se forma en communauté à Northampton et y végéta obscurément.
Le système de M. Ripley était le plus large ; et, si les bases pécuniaires de l'association eussent été plus solides, rien ne s'opposait à ce qu'elle fît un long bail avec la vie. La discussion y était, paraît-il, toujours libre, franche et courtoise; la plus grande tolérance y régnait en matière de croyances et d'opinions; et quant à la conduite , la moralité de ces habitants de la Nouvelle-Angleterre, si rapprochés encore de la discipline puritaine, était une garantie suffisante de leur bonne tenue.
Parmi les premières recrues du foyer coopératif, un très petit nombre étaient déjà catholiques; d'autres, y compris la femme et la mère du fondateur, le devinrent plus tard ; quelques-uns fréquentaient leséglises protestantes orthodoxes, mais la majorité était unitariennQ.
Lorsque Isaac entra à West Roxbury, rétablissement comptait soixante-dix habitants répartis dans différents bâtiments décorés de ces noms poétiques : la Ruche, TAire, le Nid, etc. Le nombre des sociétaires s'éleva à qualre-vingt-dix ou cent avant le départ dlsaac, mais la qualité ne semble pas avoir accompagné la quantité , et le bon renom de la maison y perdit plus sous le rapport de la culture intellectuelle, que l'établissement n'y gagna par l'apport en argent ou en travail de ses nouveaux membres.
Le mot d'ordre de l'endroit était fraternité, et non communisme ; il n'y eut d'autre essai de communisme que la mise en commun des richesses et des dons intellectuels. Il n'y avait qu'une table , et M™* Kirby nous donne quelques vifs aperçus de Taimable cordialité qui y présidait. Pendant bien des mois, comme personne ne pouvait souffrir d'être servi par son égal, et que tous étaient égaux, c'était un continuel va-et-vient pour se servir soi-même. Plus tard, lorsque les conditions matérielles de l'entreprise commencèrent à péricliter, ceux qui en avaient le succès le plus à cœur se mirent à étudier Fourier pour y trouver d'utiles suggestions. La première application qu'ils firent de leurs découvertes fut l'organisation par M. Dana d'un groupe de serviteurs. « On choisit, dit M"® Kirby, quatre des plus élégants jeunes gens de la communauté : le fils d'un planteur de la Louisiane, un jeune hidalgo espagnol, un propriétaire rural d'Hingham et, si je m'en souviens bien, Edward Barlow, le frère de Francis. Il est inutile de dire qu'à partir de ce moment le service fut fait avec une bonne grâce et une promptitude qui
valurent au nouveau régime Tapplaudissement universel. » M™® Kirby avoue n'avoir jamais pu se faire à l'aspect un peu théâtral de ces serviteurs d'élite.
On résidait à Brook Farm à diverses conditions : les uns payaient la pension entière : cinq dollars cinquante cents (27 fr. 50 c. ) par semaine. D'autres contribuaient pour une plus petite somme et rétablissaient la balance par leur travail ; la rémunération, soit en argent, soit en travail, offerte par chacun, était acceptée, non seulement comme chose due pour la nourriture et le logement, mais encore comme l'équivalent de telle branche d'instruction que chacun pouvait recevoir des autres membres de la famille collective. Quelques-uns enfin ne donnaient que leur travail ; tel était le cas de M"* Kirby, alors Georgiana Bruce. Elle s'était engagée à travailler huit heures par jour pour sa nourriture et son instruction. Ses souvenirs sur Brook Farm donnent ridée de la pauvreté où la communauté fut bientôt réduite.
« Au bout d'un an, dit-elle, je m'aperçus que ma bourse était vide et ma garde-robe usée ; comme j'étais tenue pour une fervente adepte du nouveau système, mon cas fut pris en considération ; à la condition d'ajouter deux heures à ma journée de travail, je fus admise comme membre bona fide de l'association et autorisée à puiser dans le trésor commun pour mes très modestes nécessités; quarante dollars par an y suffisaient, papier à lettre et affranchissement inclus. Ce dernier article avait son importance dans un temps où chaque lettre coûtait de dix à cinquante cents et où l'argent avait plus de valeur qu'à présent.
« Pendant tout un hiver, il ne resta plus que deux chapeaux présentables pour six femmes que nous étions; aussi, lorsque Tune de nous allait à la ville, nous la forcions à mettre le plus beau. Quant aux robes, un lainage à vingt-cinq sous passait pour une toilette splendide. »
En dehors du prix minime de la pension, l'association n'avait guère d'autres ressources que le revenu d'une école de jeunes enfants dirigée par M. Ripley avec l'assistance de plusieurs élèves , la vente sur le marché de Boston des fruits et du lait, s'il y en avait de trop , et parfois quelque don inattendu d'un philanthrope bienveillant et riche.
Des classes organisées pour tout ce qu'on désirait apprendre étaient dirigées par de très capables et très brillantes personnalités , hommes et femmes , amplement qualifiés pour la tâche qu'ils assumaient , et qui plus tard se firent remarquer dans les lettres et le journalisme américain. M. Ripley expliquait la philosophie moderne aux jeunes gens curieux de connaître Spinosa , Kant, Cousin et autres. Georges P. Bradfort était un classique émérite. C. Dana, sorti de Harward , était un enthousiaste de la littérature allemande et communiquait à ses élèves sa science avec son enthousiasme- La musique était enseignée par un maître hors ligne, JohnDwight, qui dirigeait des classes de chant hebdomadaires pour les enfants et les adultes.
Brook Farm a de l'intérêt pour les catholiques, parce que , dans l'ordre purement naturel , ce fut pour le P. Hecker le préambule de la vie monastique dont il
connut plus tard la réalisation surnaturelle. On ne peut mettre en doute que , en très petit nombre et en renonçant à leurs droits individuels, quelques hommes et quelques femmes bien intentionnés ne puissent goûter certaines des joies et supporter certaines des difficultés de la vie en commun ; mais la nature, livrée à ses propres ressources, ne saurait diriger cette vie commune ni lui donner une forme permanente ; le succès merveilleux, mais terrible, de Sparte, est tout ce qu'on peut atteindre en ce genre , et on sait le prix qu'il a coûté. Pourtant ces premiers pionniers des régions inexplorées de la vie fraternelle étaient dignes de leur tâche, s'ils n'en étaient pas capables. C'étaient de nobles âmes dans leur genre, et ce genre, beaucoup plus rare aujourd'hui, était le plus viril produit de l'humanité purement naturelle.
Brook Farm fut une protestation énergique contre l'égoïsme individuel si profondément implanté dans la Nouvelle -Angleterre, et que tendent à favoriser les conditions économiques de la société moderne; un effort généreux, mais impuissant, pour dégager la route du progrès humain , en prenant le mot progrès dans son sens le plus élevé.
Le. Christ était le modèle des cénobites de Brook Farm, mais ils ne connaissaient guère mieux sa doctrine que sa divine personne. Selon eux, le péché et la faiblesse humaine peuvent être éliminés par la seule force de la vertu naturelle. Leur étude de l'humanité, poursuivie, croyaient-ils sincèrement, sous l'impulsion du Christ, se résumait en cet axiome : </ Tous les hommes sont frères. » — « Tout travail est
honorable et a droit à une rémunération équitable, » telle était leur solution du problème social. « Tandis ' qu'il y a des hommes riches à Texcès, ajoutaient- ils, il ne doit pas y avoir d'hommes misérablement pauvres. »
Ils atteignaient ainsi ce que les meilleurs esprits ont recherché de tous temps , et ils réussirent dans la mesure où peuvent réussir ceux qui se contentent de saisir le bord du vêtement du Christ pour se garantir des rigueurs de la nature. Saint-Simon était infiniment moins honorable que Georges Ripley, mais il n'échoua pas plus complètement. Ozanam , dont Tambition fut limitée par une juste appréciation du naturel et du sur- . naturel, réussit à établir un lien de véritable fraternité . entre le riche et le pauvre dans tout le monde catholique.
Le lecteur aurait le droit de s'étonner de ce que Brownson, déjà si proche de la vérité qu'il allait atteindre, ait eu l'idée d'envoyer Isaac à Brook Farm. D'abord, il se trouvait en harmonie avec les tendances libérales et tolérantes des chefs de l'association, puis il faut se rappeler que Tacheminement de Brownson vers l'Église ne fut pas aussi direct que celui de son jeune disciple et que les différentes étapes n'en furent pas aussi dépouillées de toute considération personnelle. Brownson estimait alors que l'on peut posséder intégralement la vérité catholique, et cependant différer son entrée dans l'Église jusqu'au jour, prochain, croyait-il, où elle atténuerait ses exigences de façon à former une alliance cordiale avec le protestantisme orthodoxe, dans des conditions acceptables pour ce der-
nier. Suivant une illusion qui arrête encore beaucoup d'âmes sur le seuil de la vérité, tant en Angleterre qu'aux États-Unis, il ne se souciait pas, lui, Brownson, de se convertir isolément; il espérait, par l'ajournement de sa conversion, en entraîner d'autres. Dès lors, n'étant pas prêt lui -môme à renoncer à ses vues personnelles, il ne pouvait conseiller à Hecker cette totale abnégation.
Isaac ne fît jamais partie de la communauté intime dont la Ferme était censée représenter les aspirations. Il entra d'abord à prix réduit , chargé par compensation de la façon du pain, très mal comprise jusque-là, écrit-il à sa mère. Peu après , il devint complètement pensionnaire et disposa de son temps suivant son inclination.
Nous ne savons trop quel genre d'études il poursuivit; son esprit, d'ailleurs, était plutôt tourné en dedans. Les questions philosophiques ne l'intéressaient vivement que si elles pouvaient mener à des résultats pratiques; pour lui, la philosophie ne fut jamais, à vrai dire, que la servante de la théologie. 11 était alors dans le vif de ses efforts pour atteindre la certitude en ce qui concerne la nature et l'étendue de la révélation chrétienne, et, ce qu'il cherchait avant tout à Brook Farm, c*était le loisir et la faculté de s'isoler qu'il ne pouvait trouver chez lui.
Malgré quelques singularités , dont le P. Hecker dut sourire plus tard , son séjour à Brook Farm laissa dans son existence des traces ineffaçables. S'il n'y trouva pas l'idéal qu'il y était venu chercher, il y reçut la leçoa vivante d'hommes et de femmes honorables, luttant avec dévouement pour atteindre un idéal quelconque ;
et s*il dut y constater une fois de plus Tinsuffisance de la nature humaine môme à son niveau le plus élevé, les éminentes qualités de ces doux réformateurs confirmèrent sa propre foi dans la bonté naturelle de l'homme. 11 y apprit combien ces hommes et ces femmes d'Amérique sont dignes du travail et du sang d'un apôtre. Les natures exceptionnelles qu'il connut et qu'il aima à Brook Farm, l'esprit de sacrifice au bien commun, l'absence de calcul, de vulgarité, le renoncement à toute ambition privée, le support mutuel, le désir d'établir le communisme, au moins des dons intellectuels, toutes ces qualités modelèrent profondément les idées et les sentiments d'Isaac Hecker et firent de lui un vaisseau d'élection propre à tous les usages apostoliques.
A quel point lui-même se fit aimer et apprécier à Brook Farm , les deux lettres suivantes en font foi : la première est de M. Ripley ; l'autre, d'un de ses adeptes qui, sur notre demande, a bien voulu nous l'adresser.
Brook Farm, 18 septembre 1843. — « Mon cher ami, je me suis réjoui, de votre lettre, toute brève qu'elle soit... Je suis bien aise d'apprendre que vous êtes heureux à New-York, que vous trouvez dans votre propre esprit de quoi conjurer les périls inhérents à une cité, que vos aspirations ne sont pas étouffées par le spectacle des désordres grossiers qui vous environnent Quant à moi , je n'ose croire ma foi et mon espérance assez robustes pour me permettre de rentrer dans la société commune. J'y languirais comme l'oiseau en cage, ou je deviendrais indiff'érentaux visions de beauté et de gloire que l'avenir réserve à l'humanité. Je soupire après Faction qui réalisera les prophéties, accom-
plira TApocarypse, fera descendre sur terre la céleste Jérusalem et réunira les fidèles dans une seule et vraie fraternité. Pour atteindre cette fin si désirable, je voudrais ne pas manger de chair, ne pas boire de vin tant que le monde durera. Je voudrais devenir aussi ascète que vous l'êtes , mon cher Isaac. A quoi bon la spéculation, le rêve, l'éternelle interrogation, si ce n'est pour faire progresser l'humanité, pour avancer la manifestation du Fils de Dieu? Oh! qui nous donnera des hommes dont ce feu brûle la moelle? quand les verrons-nous ?...
« Reviendrez-vous à Brook Farm? Pouvez-vous vous passer de nous? et nous, de vous ?. . . Oh I si vous vouliez être un des nôtres, travailler sous l'inspiration d'une idée divine, dans la solitude et dans les larmes pour l'amour du Royaume que Dieu édifiera peut-être par nos mains! Tous ici, c'est-à-dire tous nos plus anciens membres , sont de plus en plus pénétrés de l'esprit de dévouement , de la soif d'agir ou de mourir pour la cause qui nous tient au cœur. Nous ne perdons pas confiance dans la Providence. Nous ne pouvons croire que ce que nous avons gagné ici en progrès spirituel soit perdu faute de ressources matérielles. Cependant, nous sommes actuellement dans le plus grand embarras. C'est à peine si nous pourrons nous procurer les moyens de nous chauff'er cet hiver... Nous voulons bien errer dans le désert pendant quarante ans; nous ne convoitons pas les raisins de Chanaan. Nous ne soupirons pas après la Terre promise : mais comment vivre sans cailles, sans manne, avec des vêtements usés et des souliers percés?
« Pardon , mon cher Isaac , de vous parler si longuement de nous, mais de quoi parlerai-je? Et de qui attendrai-je plus de sympathie pour ce qui nous concerne?
« Écrivez-moi de temps à autre. Vos paroles seront toujours reçues avec affection. Groyez-moi votre sincère
« Georges Ripley. »
La lettre suivante , qui a été envoyée à Fauteur de ce livre par M. Gurtis, est datée de West New-Brighton, février 1890 :
« Cher Monsieur, je crains que mes souvenirs sur le P. Hecker ne vous soient pas d'une grande utilité , car ils sont peu nombreux , mais l'impression que m'a laissée le jeune homme que j'ai connu à Brook Farm est encore très vivante. Ce doit être dans l'année 4843 qu'il y arriva; il avait alors vingt-trois ans. Allemand d'aspect^ la figure comme légèrement marquée de petite vérole, la physionomie douce et candide. Ses manières réservées et affectueuses le rendaient très séduisant. Il avait un grand air de distinction et de possession de soi-même, mélangé d'une certaine curiosité empressée de savoir. Lorsque je le connus mieux, je lui donnai le surnom d'Ernest le chercheur, litre de l'histoire d'un esprit inquiet que W.-H. Ghanning faisait alors paraître dans le DiaL
« Hecker était boulanger de son métier, et je me souviens avec quelle satisfaction il me disait : « Je « suis sûr de gagner ma vie puisque je puis faire « de bon pain. » Ses talents en ce genre furent utilisés
à la Ferme, ou, comme on l'appelait généralement, à la Communauté, quoiqu'elle n'eût d*autre ressemblance avec une communauté que d'être une association d'amis travaillant en commun.
« Isaac vint à Brook Farm parce que cette réunion personnifiait en quelque sorte le mouvement intellectuel, qui l'avait atteint et touché à New- York; il espérait une vie conforme à ses goûts et à ses convictions, et, sinon la réalisation de ses aspirations, du moins la réponse à quelques-unes des questions qui le tourmentaient.
« Je ne sais sous l'empire de quelles influences son esprit s'ouvrit pour la première fois au mouvement moral connu dans la Nouvelle- Angle terre sous le nom de transcendantalisme. Peut-être avait- il suivi les conférences de M. Emerson à New -York, ou avait-il lu le Charles Elwood de Brownson , livre qui traitait des questions chères à son esprit et à sa conscience. Parmi les très intéressantes figures de Brook Farm, je m'en rappelle peu d'aussi absorbées dans les questions sérieuses qu'Isaac. Il regardait en spectateur bienveillant, mais désintéressé, le côté esthétique de la vie, ses gaietés et ses joies, les toléi^nt, sans chercher à en jouir. Il n'y avait rien en lui de sévère ni d'ascétique; cependant j'ai bien souvent pensé , depuis, qu'on aurait déjà pu dire de lui qu'il était « occupé aux affaires « de son Père céleste ». Il ne m'avait pas frappé comme grand travailleur; il assistait de temps à autre aux classes de philosophie et de métaphysique que tenait M. Ripley, comme il allait partout où il pensait trouver réponse à ses questions. 11 suivait les sermons de
M. Parker dans Téglise unitarienne d*un village voisin de Roxbury. Il faisait plusieurs lieues pour causer avec Brownson à Boston et allait à Goncord pour voir Emerson. Il prit part à la vie laborieuse de la Ferme , mais toujours, ce semble, avec le même esprit de réserve et la même attitude d'observation. C'était la colombe volant dans les airs et ne trouvant encore où poser le pied.
« L'impression que j'ai recueillie de mes relations juvéniles et affectueuses avec Isaac fut que, de tous les apôtres de la nouveauté, comme on les appelait gaiement, celui dont il goûtait le plus les conseils était Brownson. Gela venait probablement de l'autorité de la parole doctorale de Brownson , de la netteté de ses vues, de la force de son intellect, mot usité alors en philosophie dans un sens distinct du mot raison. L'esprit vigoureux et positif de Brownson était ce qu'il fallait à un esprit candide, alors sans boussole, livré à toutes les expériences, et, à ce qu'il me semblait, plus impressionnable que logique. Brownson, après une vie tourmentée par diverses tendances théologiques et par la controverse, inclinait alors au catholicisme. Je suppose que son influence modifia les idées d'Hecker en ce sens, bien qu'il n'entrât pas encore dans l'Église catholique.
« Il était aimé de tous à Brook Farm, toujours égal et enjoué, simple et franc de manières. Sa parole était facile, mais ne sentait pas la controverse. Son sourire, singulièrement attrayant et sympathique, et le sérieux dont j'ai parlé, lui donnaient à son insu un grand air de dignité. Son tempérament était sanguin. Ge qui
dominait en lui était la bonté. Je ne crois pas que rien en lui pût faire prévoir sa carrière ni la situation prépondérante qu'il occupa dans son Église, mais tous ceux qui le connurent alors se rappellent sa charmante amabilité.
« Je crois qu'il ne resta pas une année entière à Brook Farm. Lorsque plus tard il alla en Belgique étudier la théologie, il m'écrivit plusieurs lettres que je regrette d'avoir détruites. Il travailla, dans son zèle d'ami, à m'attirer vers son Église, et, à sa demande, je lus la vie et quelques écrits de saint Alphonse de Liguori. Je ne l'ai revu qu'une seule fois , il y a bien des années : il y avait encore sur cette figure cléricale , qui me parut bien étrange , la même douceur de sourire et d'accueil; il y eut entre nous quelques ressouvenirs de nos jours idylliques, quelques chaudes paroles d'amitié et de bon vouloir réciproque ; puis nous nous séparâmes, chacun dans une direction bien différente. Nous vécûmes dans la même ville pendant toute une génération sans plus nous rencontrer : cependant je ne perds pas le souvenir à! Ernest le chercheur et je me rappelle toujours le jeune homme franc, ardent, mâle et généreux que fut Isaac Hecker.
« Tout à vous,
« Georges- William Curtis. »
La découverte du journal intime auquel nous recourrons fréquemment nous a été d'un secours inespéré pour la biographie du P. Hecker. A l'exception de deux documents importants, rédigés, Tun pendant son séjour en Belgique par obéissance à son directeur, l'autre à Rome, à la demande de quatre vénérables religieux dont il avait pris conseil pour la fondation de sa communauté, on n'a retrouvé aucun souvenir de sa vie intérieure qui se puisse comparer en intérêt à ceux qu'il écrivit pendant les dix-huit mois qui précédèrent son entrée dans TÉglise. Dans ses années de force et de santé, il vécut et travailla pour les autres; dans les pénibles années de maladie qui suivirent, il pensa et souffrit, apparemment sans prendre note de ses propres expériences.
Le journal commence en avril 1843. Il débute par une demande de lumières , par une prière qui en est comme la dédicace. Hecker s'adresse directement à Dieu comme Père, sans aucun appel ni allusion à Notre-Seigneur; mais une « prière à ceux qui sont dans le Ciel, d'intercéder et de plaider pour lui » nous pré-
pare , pour ainsi dire, à voir la doctrine du catéchisme du concile de Trente, touchant la communion des saints , dissiper ses derniers doutes et Tamener directement au catholicisme.
Sa première préoccupation, c'est le problème de TÉglise. Y a-t-il, oui ou non, une Église enseignée et dirigée par Dieu même? c'est là, à ses yeux, la question préliminaire à toute autre recherche ; et il la faut régler d'une façon déflnitive, soit pour la mettre résolument de côté, si aucune Église ne présente un caractère d'autorité divine, soit pour l'accepter jusque dans ses conséquences si réellement il existe une véritable Église, et pour chercher là seulement la solution des problèmes humains.
Faber dit quelque part que l'Église est la pierre de touche de l'humanité rationnelle et que probablement aucun adulte ne quitte ce monde sans s'être trouvé, au moins une fois , face à face avec elle , sans avoir été mis en demeure de comprendre et d'endosser la terrible responsabilité que cette question impose. Hais il n'est que trop facile de se tromper de route : celui qui , par sa naissance et son éducation chrétienne, est entré^ d'emblée, dans le chemin de la vérité, peut l'abandonner volontairement; celui dont le cœur est pur et les aspirations nobles peut être tellement environné par les brouillards de l'erreur et des méprises héréditaires , que la lumière ne saurait pénétrer jusqu'à lui. La route est toujours étroite, qui mène un fils d'Adam à la joie céleste d'une union consentie avec son Créateur, même quand sa volonté est bonne et son désir sincère.
Par nature, Hecker eût été porté à chercher la véritable Église bien plus dans les satisfactions qu'elle pouvait donner à ses aspirations intérieures que dans les preuves historiques qui établissent la continuité de renseignement divin. Mais on était alors à l'époque où les controverses, soulevées par les fameux Tracts d'Oxford , portaient presque exclusivement sur les caractères traditionnels et sur les garanties extérieures de la divinité de TËglise. Isaac dut donc prendre , pour arriver à la vérité , une route qui n'eût pas été celle qu'il aurait choisie de préférence. Chaque fois qu'il portait son regard sur l'Église , il était frappé de l'harmonieux ensemble d'unité et de conformité, de discipline et d'ordre qu'elle présente ; mais la marque extérieure qui l'attirait invinciblement était la fraternité universelle. Si jamais il devait plier le genou devant Jésus-Christ, ce serait parce que tous, dans le ciel et sur la terre, s'inclineraient en union avec lui.
Il faut une connaissance approfondie du catholicisme pour apercevoir la transformation intérieure opérée dans l'humanité par les secours surnaturels. Isaac se plaignait parfois que l'Église n'était pas ce qu'il fallait aux besoins de son âme. Qu'au point de vue historique, hiérarchique ou biblique, elle eût réponse à tout, peu lui importait, s'il ne pouvait se l'adapter personneflement; il fallait de prime abord qu'elle fût sienne^ parce qu'il ne pouvait, sans un secours intime, mener une vie pure et rationnelle.
« Le fait est, écrit-il, qu'il me faut à chaque moment vivre d'une vie intense. Il me faut quelque chose
de positif, de vivant, de substantiel. Je ne nie que pour affirmer. »
Lundi 17 avril. — « Hier je me suis rendu à Téglise catholique à West Roxbury ; c'était le jour de Pâques. L'office m'impressionna vivement. Le tableau du maître autel représentait la résurrection du Christ, sujet du sermon du prédicateur. Au milieu de son discours, le prêtre , après quelques mots touchants , se tourna vers l'autel et désigna le tableau. Tous les yeux suivirent son geste, ce qui rendit ses paroles doublement pathétiques. Comme cela doit inspirer un prêtre, lorsqu'il prêche, de voir autour de lui le Sauveur et la sainte compagnie des Martyrs , des Saints , des Pères ! On peut être opposé à la peinture et à la sculpture dans les églises, mais j'avoue n'être jamais entré dans le lieu où je les rencontre, sans ressentir un respect, une influence invisible qui me rend muet. Je voudrais m'asseoir en silence et me couvrir la figure... Tu foules le lieu saint I serais-je tenté de dire. Un mot trop haut, un pas résonnant me font frémir comme si un infidèle profanait le sanctuaire. Une atmosphère magique enveloppe tout mon être ; j'ose à peine lever les yeux. Un calme parfait envahit mon âme, elle me semble s'envoler par delà les nuages. »
Mardi 18 avril. — « ... Ou bien l'Église catholique ne suffit pas à mes besoins, ou bien elle ne s'est pas encore révélée à moi dans sa gloire. Je préférerais cette dernière hypothèse.
« J'ose à peine le dire, mais je dois avouer que l'Église ne remplit plus mon être; je la contemple, je l'étreins, je V embrasse d'un seul coup d'œiL Elle n'en-
courage pas mes aspirations. Je sens qu'elle n'a rien à me donner, ou que ce qu'elle me donne ne saurait soulager la cruelle détresse de mon âme. On me répondra que je ne peux savoir ce que possède l'Église avant d'être en communion avec elle ; qu'elle satisfait des natures supérieures à la mienne ; qu'elle est la vraie vie du monde; qu'il n'y a pas de vraie spiritualité en dehors d'elle, et que, pour en juger équitablement, ma vie doit être à son niveau en pureté et en élévation. On pourrait en dire plus long. Mais après tout, qu'estce que cela signifie? Le catholique dénonce l'anglican; l'anglican répond par une accusation de corruption, voire d'impureté. Le protestant presbytérien fait valoir sa propre mission en dépit de toute stabilité et de toute bonne logique...
« Le nœud de la question est, je le suppose, que, s'il y a quelque chose de vrai dans la succession, la tradition, l'infaillibilité, l'organisme et la forme, cela existe dans l'Église catholique; et notre rôle sera de faire cesser toute controverse et d'en appeler à un concile œcuménique qui fixera toutes choses d'après la Bible, la tradition et les lumières de l'Église. »
Jeudi 20 avril, — « Mon âme est inquiète, mon cœur souffre... Des larmes involontaires coulent de mes yeux; mon âme est troublée... de quoi? Hier, comme je priais , une pensée traversa mon esprit. Où est Dieu? N'est-il pas ici? Pourquoi le pries-tu comme s'il était loin? Penses-y. — Où peux-tu le placer? Dans quelle localité? N'est-il pas ici? Sa présence n'est-elle pas plus près de toi que tout? Ohl penses-y. Dieu est là...
« Suis-je impie, si je dis que le langage que l'Écriture
prête au Christ exprime bien les pensées de mon âme? Oh I si nous pouvions seulement comprendre que le royaume du ciel est proche de celui qui le cherche et que Dieu dit à tous : « Repentez-vous, car aucun de « vous ne disparaîtra sans avoir vu ce royaume s'ouvrir « à ses yeux : cette génération ne passera pas que tout « ne soit accompli. »
Bientôt on voit la lumière grandir dans celte âme si généreusement disposée :
24 avril, — « L'Église catholique seule semble satisfaire mes besoins, ma foi, ma vie, mon âme. Cela peut être chimère, fantaisie, tout ce que Ton voudra. Peut-être suis-je le jouet d'une illusion. Cependant mon âme est catholique, et la foi catholique répond à ses aspirations religieuses. Cette foi est si riche, si pleine. On se sent en harmonie avec soi-même, à l'unisson avec le ciel , avec ce temps présent qui est autour de nous, avec ce passé qui a changé. Il y a solidarité entre le présent et le passé dans toute l'Église. Je ne me sens pas porté à la controverse, mon âme est comblée!... »
Il reste cependant des doutes :
28 avril, — « Que dirai-je? Ai-je tort? Faut-il me soumettre et m'abandonner à ce qui ne remplit pas encore tout mon être? L'Église n'est pas encore pour moi l'objet principal dans la vie. Je suis actuellement en dehors d'elle dans le sens ordinaire du mot. Je ne suis pas encore sujet à ses lois. Ne m'est-il pas meilleur d'accepter ma propre nature que de la laisser façonner comme une matière inerte? Notre existence intime n'est-elle pas plus que cette existence que nous nous créons artificiellement?
« J*ai lu ce matin un extrait de Heine sur Schelling qui m'a ému plus que tout ce que j'ai pu lire depuis six mois. L'Église, dit Schelling en substance, fut d'abord de Pierre, puis de Paul, et doit être un jour tout amour en saint Jean. Pierre, le catholicisme; Paul, le protestantisme ; Jean , ce qui sera. La proposition m'a frappé d'autant plus qu'elle répondait à mes vagues intuitions. Le catholicisme est la solidarité; le protestantisme, l'individualité. Ce qu'il nous faut et ce que nous désirons est ce qui les unira tous deux comme le fait l'esprit de Jean, et cela, opéré dans chaque individu. Nous n'avons pas besoin de l'autorité de l'histoire ni de celle de l'individu, de l'infaillibilité ni de la raison séparées , mais de toutes deux réunies dans la vie. Ni tradition, ni opinion, mais Y être \ un évangile ni écrit, ni prêché, mais vivant.
« Par le moyen du Christ seul , nous pouvons connaître l'amour, la bonté et la sagesse de Dieu...
« ... J'imagine l'immortalité, la solidarité de la vie, c'est-à-dire l'union des deux vies : celle d'ici-bas et celle du ciel. Nous recevrons la vie et l'immortalité par Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, et nous perdrons ainsi la science du bien et du mal ; car de même qu'en Adam, nous sommes tous morts, ainsi ressusciteronsnous en Jésus-Christ. L'effet de la chute fut littéralement la connaissance du bien et du mal. Dieu ne connaît pas le mal , et , quand nous serons avec lui par le Médiateur, nous recouvrerons notre premier état. La science est la suite du péché et est peut-être destinée à se corriger elle-même.
« Le véritable effet de la théorie de l'Église est d'i-
soler les hommes du monde extérieur, de leur en retirer les jouissances et de les faire vivre en sacrifiant leurs passions. G*estun côté de la question. L'autre côté serait celui-ci : on peut, et on doit jouir des choses de ce monde , mais d'une manière plus élevée , plus pure, plus exaltée que ne le permet actuellement la condition ordinaire de notre esprit. La seule opposition raisonnable à cette jouissance serait la crainte que l'âme ne devînt sensuelle , ne s'abandonnât aux jouissances sensibles, et ne fût ainsi perdue pour la jouissance d'objets plus élevés et plus spirituels...
a Tout est sombre devant moi, je me fais l'effet de vivre au centre de ténèbres impénétrables. Rien ne me semble avoir prise sur mon âme, ou peut-être ne cherche-t-elle rien. Où en est-elle? Je ne sais. Je voudrais sentir que quelqu'un vit dans le même monde que moi. Quelque chose d'opaque me sépare des autres et m'empêche de me révéler à eux.
« Nous ne nous reconnaissons pas. Si je parle, il me semble que mes paroles s'accumulent comme un poids au-dessus de moi, et si je veux dévoiler mes pensées et mes sentiments, ils me reviennent incompris. Rencontrerai-je jamais celui dont l'âme s'ouvrira simultanément, comme une fenêtre, en face de la mienne? »
Le premier dimanche de mai, Isaac alla à Boston pour entendre prêcher Brownson , et un jour ou deux plus tard il envoyait à sa mère ce fin commentaire du sermon qu'il venait d'entendre :
9 mai 1843. — « Son intention est de prêcher la doctrine catholique et d'administrer les sacrements. Lesquels? je suppose que cela dépendra des circons-
voué celte affection profonde qui mène à un^ union définitive et bénie; mais il n'était plus dans un état normal, et la grâce, comme on va en juger, ne cessait de frapper à la porte de son cœur.
« La vie, écrivait- il le 16 mai 1843, la vie est une lutte perpétuelle entre les choses du ciel et celles de la terre.
(c Ici, k Brook Farm, je fréquente des personnes d'une bonne éducation et de talents incontestables, qui toutes ont sur moi une influence salutaire. J'y rencontre des gens à qui je peux parler, qui, dans une certaine mesure, me comprennent et me répondent. A New- York, je suis seul au milieu de la foule; je ne suis en rapport intérieur avec qui que ce soit. Ce qui me détourne, dans mon état présent, de toute disposition à lier ma destinée à celle d'une autre, et au point que j'éviterais plutôt une personne que je croirais pouvoir aimer, ce doit être le sentiment que j'ai du développement rapide de ma vie intérieure, et la conviction que tout parti adopté dans de pareilles conditions manquerait de stabilité.
« Je crois que le choix que j'aurais fait il y a quelque temps , si quelque chose (Tintimement secret en moi ne s'y fût absolument opposé, ne serait plus du tout satisfaisant. Le progrès chez cette personne n'eût pas suivi le mien, parce que certaines natures ne sont pas susceptibles d'un grand accroissement, et, s'il y avait eu inégalité, comme j'ai sujet de le craindre, c'en était fait de l'harmonie et du bonheur. »
Cette impression mystérieuse à laquelle Isaac fait allusion et qui modifia si profondément son avenir, le
journal en fournit Texplication quelques jours plus tard.
« ... Il y a environ dix mois, peut-être sept ou huit, je vis (je ne peux pas dire je rêvai, c'était tout différent du rêve , et j'étais assis au pied de mon lit), je vis une créature d'une beauté angélique, et moi-même, me tenant à côté d'elle, goûtant une joie céleste. Nos corps étaient comme lumineux. Une lueur pareille à celle du clair de lune semblait rayonner et sortir de l'essence même de notre joie. Il me semblait que nous avions toujoiurs vécu ensemble et que nos mouvements, nos actes, nos sentiments venaient comme d'un même foyer d'action. Quand je la regardais , je ne voyais aucune ligne précise, mais quelque chose de divin que je ne saurais décrire. C'est cette image qui a laissé une impression indélébile dans mon esprit. J'ai continué d'en subir l'influence, et maintenant elle s'exerce si fréquemment que le réel autour de moi ne me touche plus : si j'étais resté dans Vétat où j'étais avant cette vision, je serais peut-être marié maintenant, car j'ai, depuis, rencontré la jeune fille qui aurait satisfait à toutes les exigences de mon âme. Mais actuellement la vision me hante et m'empêche, par sa beauté, d'accepter toute autre qu'elle, car je suis sous le charme de son influence et je sens que, si je la quittais pour une créature, je perdrais la seule vie qui soit pour moi une vie véritable. »
Aux lecteurs versés dans la théologie mystique ou qui connaissent l'histoire des saints les plus intérieurs, ce fait de la vie du P. Hecker rappellera saint François d'Assise et sa ûancée la Dame de Pauvreté , des traits
analogues racontés sur lui-même par Henri de Suso et les noces mystiques de sainte Catherine. Par ce récit, nous connaissons le motif qui fit accepter à Hecker le célibat, môme avant d'entrer dans TËglise, et Taida à comprendre que la virginité s'imposait à lui. Mais cet aveu nous apprend davantage : n'étant encore ni prêtre, ni même catholique, sauf dans les desseins, alors ignorés, de Dieu, il ne se sentait déjà plus libre de rechercher une femme en mariage, si profondément que son cœur pût être attiré vers elle. « L'union des âmes? Oui, pour un but digne des âmes. L'union des corps? Non, ce serait se couper les ailes et rétrécir Fhorizon. »
Cependant il s'apercevait que le séjour de Brook Farm ne suffisait pas à la réalisation de son idéal.
i« juin. — « On ne peut mener une vie intérieure dans le monde. 11 faut tant de travail pour s'assurer la nourriture et le vêtement, que le matériel l'emporte fatalement sur le spirituel, sur l'étemel... Je ne puis rester à Brook Farm et m'y soutenir par mon travail sans retomber dans les conditions qui m'ont fait quitter la maison... Je préférerais la vie du monastère à celle du monde, elle me serait plus avantageuse; l'harmonie des deux serait l'existence pleine et parfaite. La vie spirituelle doit toujours avoir le pas sur l'autre, ce qui est contraire aux tendances du monde et peut-être même à celles de ce lieu-ci. Je préfère la faim du corps à celle de l'âme, mais je ne veux endurer ni l'une ni l'autre, car j'ai confiance dans la plénitude de la vie, dans sa capacité à pourvoir amplement à tous mes besoins. Le Royaume de Dieu est pour moi plus que le monde. Je voudrais être Platon pour l'amour, Zenon
pour la possession de moi-môme, Épicure pour Testhétique; mais, s'il fallait sacrifier un des trois, je laisserais aller Epicure. »
12 juin. — «Par moments, quelque chose me pousse à crier : « Que veux- tu que je fasse? » Je voudrais lancer cette clameur dans l'immensité déserte du ciel ! Ah ! pourquoi me torturer ainsi? Que faire? Réponds-moi, si tu ne veux pas qu'un feu intérieur me consume et dessèche en moi la sève de la vie. Faut-il tout abandonner? Je Tai fait. Je n'ai aucun rêve à réaliser. Je ne demande rien, je n'ai rien. Je consens à mourir de n'importe quelle façon. Les derniers liens qui me retiennent sont peu nombreux; ils peuvent être tranchés dans un unique cri d'angoisse! »
Lundi 26 juin. — « Salomon dit après s'être rassasié de toutes les joies de la vie : Vanité des vanités, tout n'est que vanité I Et moi, qui ai à peine goûté aux plaisirs de ce monde, je dis avec Salomon que tout est vanité ! Je ne vois rien qui me tente, ni qui me pousse au travail. Toutes choses sont vaines, toutes ne sont que des ombres. — Il n'y a rien sous quoi que ce soit. Grand Dieul pourquoi tout cela? Pourquoi me tourmenter et me peiner ainsi? Pourquoi tout ce mouvement me semble-t-il profane ? Et la sainteté elle-même^ qu'est-ce? Ohl je suis muet; mon âme est sans paroles. Et cependant il y a en moi quelque chose que je voudrais répandre au dehors. Ohl pourquoi les plus nobles actions de l'humanité ne disent-elles rien à mon âme? Nulle vie ne suffit à mon esprit. Je resterais volontiers silencieux, obscur, mort au monde, si seulement ce qui est en moi avait vie. Je ne désire ni un
nom, ni la richesse , ni aucune condition extérienre de délices ou de splendeur. Non ; le moindre état serait le ciel pour moi, si cette impulsion intérieure pouvait se faire jour. Mais non, je suis emprisonné en esprit : qu'est-ce qui emprisonne? Qu'est-ce qui est emprisonné? Qui peut le dire?
« Bon conseiller, vous dites : Il fi^ut accepter les choses comme elles sont. Contentez-vous de vivre : ayez confiance en Dieu, faites l'ouvrage qui est devant vous. — Bien, mais il faut d'abord admettre que nous connaissions que ce que vous dites là est vrai. Et c'est toute la question.
« Contentez-vous d'être. — Être quoi?
« Ayez confiance en Dieu. — Oui. — Travaillez. — Oui, mais comment? — Comme les autres. — Mais ce n'est pas là pour moi le travail ; c'est la mort, c'est encore pire , c'est le péché , c'est la damnation , et je ne suis pas disposé à aller en enfer. Votre ouvrage n'excite pas mon activité; et je mourrai de faim, s'il le faut, , plutôt que d'accepter le travail profane et sacrilège que vous me proposez. Il me faut faire œuvre vivante pour Dieu. Je veux que mon travail soit un sermon , chaque mouvement de mon corps une parole , chaque acte une sentence. Que tout soit un acte de dévotion, d'adoration. Que ce soit musique, amour, prière. Le royaume de Dieu sera mon champ d'action. Que le Christ règne en tout. Qu'il agisse en moi, lui, et non pas moi. Que ma vie soit élevée, divine. Ma tète, mon cœur, mes mains doivent être une trinité dans l'unité , un accord dans l'unisson. Mon cœur ne peut être dans le Ciel , si "ma tête et mes mains sont en enfer. Mon œuvre doit
être d'inspiration et d'aspiration. Il me faut sentir que, dans tout ce que je fais, j'édifie le royaume du Christ. Faire place à l'action du Christ dans mon cœur, mon âme et mon corps, c'est. mon désir, mon but, ma fin.
a Ce n*est pas celui qui va à Téglise , dit ses prières, chante des psaumes et dit : « Seigneur! Seigneur I » qui est de Dieu et établit son royaume ; non , c'est celui qui y travaille. La terre doit être son royaume; nos prières, des actes; nos actions, une musique qui monte vers le Ciel. L'Église doit être le royaume de Dieu dans sa plénitude... Sommes-nous chrétiens, si nous n'agissons pas dans l'esprit du Christ? Mais on demandera que faire? — Suivez l'esprit du Christ en vous : à moins d'être réprouvé, vous l'avez en vous.
« Soyez fidèle comme je le 8uis, dit Jésus. Aimezvous les uns les autres comme je vous ai aimés. Prenez votre croix et suivez-moi. Quittez tout, si l'Esprit vous y invite. Faites tout ce qu'il vous commandera. L'occasion d'agir ne manquera pas. Ayez peu de souci du monde; abandonnez richesses et amis; ne vous préoccupez de l'opinion de personne ; consentez à être méprisé, couvert de crachats, crucifié. Soyez muet, et votre silence parlera pour vous. »
Le journal d'Isaac ne contient pas une seule appréciation qui soit défavorable à Brook Farm^ pas une plainte, pas une critique à l'égard de ses compagnons. Bien au contraire , il avait trouvé là l'accueil le plus sympathique et il ne cesse de s'en louer. Mais il devenait évident pour lui-môme , — comme il devient évident pour le lecteur de ses confidences intimes , —
qu'il était appelé à une vie intérieure beaucoup plus ascétique et beaucoup plus sérieuse que celle que pouvait lui fournir le milieu où il se trouvait. Il avait retiré de ces hommes, très distingués d'ailleurs, tout ce qu'il en pouvait recevoir; il lui fallait partir, et cette résolution s'impose à lui, non sans un regret profond.
7 juillet 1843. — « Je ne peux dire à quel point vont me manquer ceux dont j'aimais la société, mais il me faut partir, je suis appelé ailleurs. Cette épreuve est différente des autres. La première fois , il m'a fallu quitter ma famille , cette fois , ceux que j'aime par affinité. Si je voulais vivre suivant mes goûts et dans une société sympathique, je resterais ici; j'y trouve des amusements délicats, des personnes cultivées, — et quelqu'un dont je n'ai pas parlé, qui m'est trop cher pour en pouvoir parler, quelqu'un qui quitterait tout pour moi... »
Peut-être , pour être fidèle aux intentions probables du P. Hecker, eussions-nous gardé, nous aussi, le silence sur l'épisode auquel font allusion ces dernières paroles, s'il ne mettait en vive lumière la générosité et . la rapidité avec laquelle le jeune homme savait tout sacrifier à la voix qui lui .parlait au dedans. Il faut se souvenir qu'il ne savait encore rien du but vers lequel il était conduit; qu'il meurtrissait son cœur sans se douter de ce qui lui serait donné pour le guérir ; qu'il n'avait aucune vocation déterminée qui justifiât une pareille exigence; qu'enfin il fallait vraiment de l'héroïsme pour parvenir à un tel renoncement, et pour suivre, au premier appel, le guide divin qui ne s'était pas montré encore.