CHAPITRE XII Au seuil de TÉglise
Le premier effet de la lettre de Brownson fut de jeter Isaac dans une grande perplexité. Cette lutte finale, étrange et pénible, où Famé pour la dernière fois se débat contre son propre bonheur, où elle se sent attirée invinciblement, sachant bien qu'elle cédera, mais essayant encore de résister, les catholiques de naissance ne la comprendront qu'à moitié , et cependant il en est une explication que le P. Hecker aurait pu donner. « Savez-vous ce qu'est Dieu? » dit-il à l'auteur de ce livre, en 1882, de ce ton abrupt dont il posait parfois les questions les plus ardues. — « Ce n'est pas ce que je veux dire, continuait-il après avoir reçu une réponse banale. « Je vais vous dire ce qu'est Dieu. // est V éternel amant de nos âmes. Le frisson de répugnance aveugle qui secoue tant de prosélytes , c'est le trouble de l'Épouse à l'appel de l'Époux, c'est le témoignage instinctif d'un appel surnaturel; tandis que l'attraction invincible qui l'accompagne force la nature à obéir ou à périr. L'Église elle-même est autre chose que la voix collective des peuples et des siècles proclamant la vérité; c'est une personnalité
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mystique qui devient rambassadrice du Christ, car elle est Tépouse de l'Agneau, et, par elle, le Verbe incarné fait entendre sa voix, unique dans son émission, multiple dans ses organes. »
Bien qu'Isaac n'eût cessé de réfléchir sur ce sujet, dans l'étude, la lecture et la prière, bien qu'il se fût dit cent fois que, s'il existait une véritable Église, c'était bien celle-là, et qu'il était de son devoir de s'y rallier, il n'en frémit pas moins d'appréhension lorsque le poids de l'avis de Brownson tomba dans la balance avec un son prophétique.
« Il me semble que tout m'abandonne , dit-il dans son journal le jour où il reçoit cette lettre. Il y a des âmesàqui tout repos est refusé. N'eût-il pas mieux valu pour moi poursuivre mes occupations quotidiennes, et ne m'étre pas laissé mener où je me trouve maintenant? » Puis 11 se pose à lui-même cette question : (c Qu'ai-je donc contre l'Église? rien d'essentiel assurément, elle répond à tous mes besoins. Ohl c'est l'événement le plus grave de ma vie ! Je me serais uni à n'importe quelle secte protestante qui m'eût assuré la satisfaction des exigences de ma nature. Pourquoi donc hésiterais-je maintenant à embrasser le catholicisme qui, seul, me la procurera? N'est-ce pas là la révolte de la volonté propre contre celle de l'Esprit?
« La question fondamentale est celle-ci : Suis-je prêt à soumettre ma volonté à la conduite de l'Église? Si elle est le corps du Christ, le canal du Saint-Esprit, si elle est le corps inspiré illuminé par l'esprit du Christ, en un mot, si elle est l'Église universelle ; et, d'un autre côté, si je veux servir Dieu et l'humanité, si je veux
m'assurer la faveur de Dieu , et le Ciel pour rétemité, pourquoi ne pas me soumettre à elle? » 1^
Mais c'était là une dernière crise; si elle fut pénible, K elle dura peu. La lettre de Brownson arriva à Concord || le vendredi matin, et dès le samedi Isaac Hecker alla L à Boston voir M*' Fenwick et se mettre sous sa direc- |) tion.
A son retour, tout pénétré encore de la gravité de cette démarche, il écrit dans son journal à la date du 11 juin :
« J'ai rintention de rester ici aussi longtemps que je m'y plairai, puis j'irai à New-York et j'y ferai mon abjuration. Je soupire après cette démarche, et je sens qu'elle est la plus importante de ma vie. Mes convictions les plus élevées, les besoins les plus évidents de mon âme m'y obligent. Pourquoi ne pas obéir? Il n'existe plus l'ombre d'un doute. Mes amis seront stupéfaits et m'accableront probablement des épithètes usitées en pareil cas; ils me traiteront de fanatique , de visionnaire, d'aveugle. Il me plaît de paraître tel à des esprits comme les leurs ; autrement ma satisfaction ne serait pas complète. Les hommes qualifient de superstition ce qu'ils n'ont pas le pouvoir d'apprécier, et de fanatisme ce que leur ignorance des choses spirituelles ne leur permet pas de comprendre. Le monde protes tant admire , exalte et flatte quiconque parle ou écrit héroïquement, se déclare prêt à suivre la vérité partout où elle le mènera, à tout risque et au prix de tous les sacrifices ; mais si quelqu'un le fait comme il le dit, le monde protestant le calomnie et le persécute. C'est bien là séparer la foi des œuvres.
« 0 Dieu! vous m'avez conduit par vos messagers célestes, par votre divine grâce, jusqu'à cet accomplissement religieux de mon devoir, soutenez-moi donc au jour de l'épreuve. Aidez-moi dans mes confessions ; donnez-moi la force et la pureté pour que je dise toute la vérité sans équivoque ni aucune tentation de m'excuser. 0 Seigneur, aidez votre serviteur quand il est faible et qu'il va tomber.
« Une chose me donne une grande joie et une paix profonde, c'est que toutes les raisons mondaines, toutes les tentations de satisfaction personnelle sont du côté de l'Église anglicane et en opposition avec le catholicisme. Aucun motif intéressé ne me pousse donc à entrer dans l'Église catholique romaine , la plus méprisée, la plus pauvre, et, d'après le monde, la moins respectable de toutes, à cause du grand nombre d'étrangers qui la composent dans notre pays. Sous ce rapport, cela ne me présente aucune difficulté et ne me demande pas le moindre sacrifice. Mais la situation nouvelle où je vais me trouver, les nouveaux devoirs qui me seront imposés, me semblent étranges , et j'en vais immédiatement sentir tout le poids. »
Le même jour il informe sa famille de cet événement si grave , et il s'inquiète à juste titre de la manière dont sera reçue cette ouverture. Les projets d'Isaac avaient soulevé chez les siens de gr^andes anxiétés , mais personne ne s'attendait à ce genre de solution.
« Samedi dernier, leur écrit-il le il juin 1844, j'étais à Boston et je n'en revins que ce matin mardi... Mon dessein était de voir M*' Fenwick, de l'Église catholi-
que romaine, pour apprendre de lui quels sont les préliminaires nécessaires à qui veut s'unir à TÉglise. J'ai vu révoque et son coadjuteur, tous deux pleins de bonté, de candeur et de franchise. Le coadjuteur, principalement, m'a grandement intéressé. J*ai passé quelques heures avec lui lundi , et voici où il me faut en venir : bientôt, probablement la semaine prochaine, j'irai à Worcester où il y a un collège catholique ; j'y resterai quelques jours, une quinzaine à peu près, pour me mettre au courant de la pratique de leur vie religieuse et de leur système d'éducation intellectuelle. De là, j'irai à la maison, à New- York, et, après avoir subi la préparation nécessaire, je ferai mon abjuration dans notre ville... Avant de prendre une décision irrévocable, je veux vous voir tous et causer avec vous sur ce sujet. L'Église catholique va au-devant de tous mes besoins pour les satisfaire; et sur ce point seul, écartant volontairement tous les autres, je peux dire' dans le même esprit que l'aveugle -né de l'Évangile : Je ne sais si cette Église est ou n'est pas ce que certains hommes en disent; tout ce que je sais, c'est qu'elle possède la vie après laquelle mon cœur languit et mon esprit défaille.
« Il se peut que certaines personnes , et des meilleures, ne sentent pas les exigences de la nature spirituelle aussi profondément que d'autres et que pour celles-là l'Église anglicane suffise à tout
«... John, et vous tous qui êtes en droit de me conseiller, n'hésitez pas à le faire franchement et librement. Il y a beaucoup de raisons en faveur du parti que je prends; il m'est impossible de les mettre toutes
par écrit y mais quand je serai à la maison, nous en causerons en toute effusion de cœur. Jusque-là, je ne prendrai aucun parti décisif. Je suppose que vous n'avez pas plus envie do divulguer mes projets que moi de les laisser connaître prématurément. »
Il termine sa lettre par ces mots à l'adresse du frère dont le cœur lui était si dévoué.
« Qu'est-ce que pense le frère Georges du besoin de recevoir une vie plus divine pour nous amener à une plus intime communion avec Dieu et nous faire habitants du Ciel? Georges, ferons -nous ensemble le voyage du Ciel comme nous avons fait ensemble notre voyage terrestre? »
Il ne semble pas que TopposiUon de la famille au projet d'Isaac ait été bien formelle. La seule allusion qu'il y fasse se rapporte au mécontentement de sa mère :
« Votre lettre et votre mandat , frère Georges , sont arrivés ce matin. Vous dites que ma mère eût préféré me voir choisir l'Église anglicane? Les raisons qu'elle me donne eussent certainement gouverné mon choix si je n'avais pas eu , pour les abandonner, des raisons encore plus puissantes... Mes convictions actuelles sont autrement profondes que celles que je me suis jamais formées et elles n'ont pas été adoptées à la hâte. »
A la même date dans son journal :
« Je me sens joyeux et à l'aise depuis que j'ai consenti à me réunir à l'Église catholique.. Jamais je n'ai ressenti pareille tranquillité , pareil repos , pareil sentiment de stabilité. Rien d'extérieur, aucun acte de
ma part ne pourra troubler cette permanente ( rieure quiétude. C*est avec une aisance et une d'esprit que je ne supposais pas possibles, que, nirai à l'Eglise. Elle ne changera pas ma vie elle la ûxera. »
Il écrit à la date du 14 juin : a 11 est certain ( vie est tout autre. Il me semble vivre, sentir parle cœur. C'est le cœur qui lit, qui parle, i voit, etc. — Tout est union, tout est amour. que jusqu'ici les choses éveillaient en moi la p la réflexion, elles excitent maintenant en moi Ti rémotion joyeuse et la paix du cœur.
« Je dis à l'Esprit intérieur : Tant que j'ai lutté vous, j'ai été dans la peine, l'angoisse^ le dont détresse. Combien de fois ai-je vaincu ma repu pour me soumettre à vous et toujours pour mon l
« Seigneur, si je pouvais ou voulais me don tièrement à vous, quelle joie pure, quel bonheu plet, quel plaisir exquis rempliraient mon espri âme , mon corps ! Le Seigneur désire que nous heureux, c'est nous qui nous y opposons pai résistance à l'action de son esprit d'amour. Qu Seigneur? N'est-ce pas notre plus grand ami simple présence est une bénédiction. Notre uni< Dieu devrait être si complète que rien ne pût d de lui notre attention. »
Le premier évêque de Boston, M*' de Cheve qui dut quitter ce diocèse en 1823 pour deven
(1) Jean-Louis Lefèvre de Cheverus, né à Mayenne ei: en 1768, mort à Bordeaux en 1836. Chassé de France par
cessîvement évéque de Montauban, archevêque de Bordeaux, puis cai:dinal, fut un missionnaire dans toute la force du terme durant son épiscopat d'Amérique. Très Français de race, d'éducation et de manières, son intelligence pénétrante , la sainteté de sa vie , son zèle et son infatigable charité le faisaient apprécier de tous, croyants ou incrédules. Son départ de Boston fut regardécommeunmalheurpublic, et Taffligea lui-même profondément. 11 avait appris en Amérique une leçon de liberté qu'il eut peine à désapprendre. Charles X, qui lui avait en vain offert le ministère des affaires ecclésiastiques, le questionna un jour sur la liberté dont rËglise jouissait aux États-Unis : « Là, répondit l'arche véque, j'aurais pu établir des missions dans toutes les paroisses , fonder des séminaires de tous côtés et en confier la direction aux Jésuites , sans que personne y trouvât à redire : toute opposition eût été regardée comme une violation du droit. — Ce peuple comprend la liberté , au moins , dit le roi , quand en sera-t-il ainsi parmi nous ? »
Au moment où Isaac entra en relations avec les successeurs de M^' de Cheverus , l'influence de ce grand évéque se faisait encore sentir à Boston. Son successeur immédiat fut Benedict Fenwick , natif du Maryland , descendant en ligne directe d'un des premiers « pèlerins » catholiques anglais qui fondèrent la colonie sous
lutlon, en 1792, U aborda avec quelques prêtres français en Amérique et fut nommé évéque de Boston en 1810. H avait compris le caractère américain et fut un des premiers à imprimer au catholicisme dans cette contrée la sage direction qui devait y produire l'extraordinaire expansion que nous voyons aujourd'hui.
lord Ballimore. Au début de son épiscopat, en (825, bien que le diocèse comprit toute la Nouvelle-Angleterre, il ne possédait encore que deux églises propres au culte et deux prêtres pour Taider. A sa mort, arrivée en 1846, il y avait deux diocèses au lieu d'un; et dans celui de Boston seulement, cinquante églises, desservies par autant de prêtres. Bien que les conversions ne fussent pas rares , la cause de cet accroissement rapide était due à l'immigration que la grande famine de rirlande allait promptement augmenter encore.
Par la nature même des choses, Tévêque Fenwick dut s'occuper à conserver les fidèles que les circonstances lui envoyaient de toutes parts , plutôt qu'à étendre la foi parmi la population américaine.
L'évéque John Fitzpatrick était également américain de naissance et d'éducation. Il fut élevé dans les écoles publiques de Boston. A l'âge de dix-sept ans, il commença ses études théologiques et les acheva en France.
Ces deux prélats continuèrent les traditions de Cheverus. Mais, s'ils acquirent et conservèrent facilement le respect des plus intelligents parmi leurs concitoyens protestants, la confiance qu'ils inspiraient, comme hommes, ne put suffire à préserver leur Église de l'orage qu'attira bientôt sur elle le développement même qu'elle prit à cette époque. M^ de Cheverus n'avait pas tort d'avoir foi dans l'amour et le respect des Américains pour la vraie liberté; mais, il faut bien l'avouer, la sécurité de son épiscopat dépendait beaucoup plus qu'il ne s'en rendait compte, du peu d'importance et du petit nombre de ses ouailles. Vint une
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période, pendant la carrière de son successeur immédiat, où un fanatisme stupide rompit violemment le rempart dont la Constitution libérale du pays entourait la liberté de conscience des citoyens.
L'histoire de Tépiscopat de M^ Fenwick est pleine des récits de rinvasion, soi-disant légale, des couvents, de l'incendie et du pillage des communautés et des églises par la populace du parti des « Américains na tifs », qui semblait assurée de toute impunité. Il était presque inévitable que le second et le troisième évoque de Boston, témoins de ces outrages, et engagés dans un conflit incessant avec l'esprit sectaire , ne se tinssent pas, ainsi que leur clergé, un peu en garde, vis-à-vis des convertis comme Brownson et Isaac Hecker chez lesquels dominaient la nature et les idées franchement américaines.
Le docteur Brownson a cité, dans le Converti y le fait que son entrée dans l'Église fut retardé par la crainte qu'il éprouvait d'exposer à M^ Fenwick la route qu'il avait suivie pour arriver au catholicisme :
« Je croyais réellement, dit-il, avoir fait quelques découvertes philosophiques d'une certaine valeur même aux yeux des théologiens catholiques; je les jugeais propres à convaincre et à convertir les incroyants, et je redoutais de les voir rejeter par l'évoque. Mais je m'aperçus presque aussitôt qu'il ignorait la doctrine de ma vie, ou n'y avait pas confiance. Et je sentis qu'élevé dans une école philosophique toute différente , il devait, suivant toute apparence, être plus disposé ^ s'opposer à mes idées qu'à les approuver. Assurément, quelque estime que j'eusse pour ces idées, elles n'eus-
sent jamais contrebalancé ma soumission à TÉglise que j'avais reconnue être la seule véritable , et j'aurais pu sur un mot les abandonner sans regret : mais alors, si je rejetais ainsi ce qui avait été le motif de ma conversion, quelle raison me restait-il de reconnaître Tautorité de rÉglise?ou de concédera Tévéque le droit de m'enseigner?Là, était la difficulté. Mon trouble était grand, et révoque ne put m'en soulager, puisque je n'osai lui en découvrir la cause. »
Il est intéressant de rapprocher de ce récit la page dans laquelle Isaac Hecker raconte sa première entrevue avec le môme prélat. Avec quelques nuances, ce sont bien les mêmes impressions et la même situation.
« Je me présentai à l'évéché pour me faire instruire et recevoir dans l'Église, et je fus accueilli par le vieil évêque Fenwick. Il me questionna sur les points essentiels de la doctrine et me trouva tel que je suis, ferme comme un roc et parfaitement éclairé dans ma croyance. Il me dit : « Vous feriez mieux d'aller trouver « M^ John (1), » ce que je fis. Celui-là essaya de me lancer dans les problèmes de théologie moderne qu'il pouvait avec vraisemblance, d'après mes antécédents, supposer erronés chez moi , par exemple sur le droit de propriété, etc. Je refusai de m'expliquer là-dessus, lui disant que je n'avais aucune difficulté de ce genre à lui soumettre. Je connaissais la foi catholique et je désirais simplement être reçu dans l'Église , et le plus tôt possible. Je venais pour chercher les moyens de
(1) Mk' Fitzpatrick.
sauver mon âme et je ne lui demandais que de me préparer au baptême. »
Ge récit se trouve complété dans un article du P. Hecker, daté d'avril 1887. — Parlant de M»' Fitzpatrick, il écrit :
« Il était difficile de démêler le sérieux de Tironie dans sa manière d'accueillir les hommes engagés dans le mouvement intellectuel du temps. J'en fis moimême Texpérience à mes dépens. Il m'attaqua sur un ton moitié plaisant, moitié grave; c'est pourquoi je ne fus pas tenté d'entrer en discussion avec lui. Comment discuter avec un homme , esprit brillant et profond théologien , dont les reparties voltigent pour ainsi dire des questions de principes aux traits d'esprit, et réciproquement? Si je voulais l'arrêter sur les principes, il me déconcertait par une plaisanterie ; et, si je lui rendais la monnaie de sa pièce , il en revenait aux sujets sérieux.
« Comme exemple de sa manière de traiter les hommes et les questions, je citerai ma propre réception lorsque je me présentai à lui pour être admis dans l'Église, C'était quelques mois avant que Brownson en fît autant. « Quelles sont les vérités qui vous ont servi « de degrés pour vous élever jusqu'au point où vous « êtes? » m'aurait demandé le Prélat, s'il avait eu le tempérament d'un apôtre. Mais au lieu de chercher en moi les traces de la vérité, il chercha à y découvrir l'erreur. J'avais frayé successivement avec les communautés de Brook Farm et de Fruitlands , et auparavant, j'avais été membre du parti ouvrier à New- York ; organisations diverses pour lesquelles le problème le
plus important était le droit de propriété... Or pour ma part, lorsque M*' Fitzpatrick entreprenait de me détourner du communisme, j'avais déjà réglé la question dans mon esprit et sur une base que jedécouvris plus tard conforme à renseignement catholique. L'étude et la solution de la question de la propriété fut un des motifs qui me poussèrent vers l'Église, et je ne suis pas peu surpris de voir que ce qui m'attirait jadis vers elle en éloigne aujourd'hui quelques autres. Quand l'évéque m'attaqua sur ce point, ce n'était plus pour moi le point important. Je l'avais élucidé d'après les principes catholiques, sans cela j'eusse différé certainement ma conversion. L'évéque Fitzpatrick était vraiment un esprit de premier ordre , tant par les dons naturels que par la culture acquise ; mais sa tendance habituelle était de soupçonner l'erreur. Comme homme et comme prélat, il mettait un joyeux empressement à la signaler et à la corriger à son propre point de vue. C'était un type alors commun et qui n'est pas rare encore aujourd'hui : son idéal est de réfuter l'erreur par une condamnation directe, autoritaire jusque dans l'argumentation. Le type opposé serait de chercher la vérité parmi l'erreur, de la mettre en relief, d'y applaudir, et d'essayer d'en faire un point de départ pour développer d'autres vérités et pour réfuter l'erreur qui s'y trouve mêlée. »
Rien n'est plus curieux ni plus instructif que de savoir quelles ont été les dernières difficultés et les dernières barrières qu'ont eues à franchir des néophytes de la trempe de Brownson et de Hecker. Disposé, comme l'était ce dernier, à tout espérer de la nature
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humaine, ayant rompu avec la doctrine calviniste à cause de la thèse pessimiste de la dépravation totale enseignée par Calvin, on peut se demander quel effet dut produire sur lui renseignement catholique relatif au péché originel. Plus tard on l'interrogea sur ce point. « Supposé, lui dit-on, que la définition du Concile de Trente sur le péché originel et les théories de Bellarmin fussent parvenues à votre connaissance pendant votre époque de transition, qu'en eussiez-vous pensé? — Je les aurais acceptées sans difficulté. Le livre que j'emportai à Concord pour Tétudier était le catéchisme du Concile de Trente qui contient la démonstration la plus forte de cette doctrine. La formule de Bellarmin de nudus et nudatus m'aurait sûrement ouvert les yeux sur la solution de la difficulté (1).
« La vérité , continue le P. Hecker, est que l'enseignement de l'Église sur le péché originel ne m*eût jamais arrêté. Du moment où je me mis à étudier le catéchisme du Concile de Trente , je me sentis dirigé par lui d'une manière très positive. Par exemple j'avais besoin de savoir si le sentiment qui a conduit tant d'âmes vers le spiritisme était approuvé ou condamné.
(1) Ceci se rapporte à une parole fameuse de Bellarmin sur l'enseignement relatif an péché originel. Selon cet enseignement, si Adam eût été primitivement constitué dans un état de pure nature, dénué de grâces et de dons surnaturels, sa condition spirituelle serait décrite comme nue, nudus. Au contraire l'homme, tel qu'il naît maintenant, est nudatus, dépouillé de ces dons et de ces grâces, et il souffre la peine de leur privation â cause du péché d'Adam. La corruption de la nature ne vient donc du défaut d'aucun don naturel ni de l'adjonction d'aucune qualité mauvaise, mais simplement de la perle de dons qui ne sont en rien essentiels à notre nature.
Or je trouvai que, d'après l'Ëglise, il n'existe aucune barrière infranchissable entre les vivants et les morts, et j'en fus comblé de joie, joie qui devint plus grande encore, quand j'approfondis la doctrine de la communion des saints. Les beautés de la doctrine de la péni. tence, du pardon des péchés dans ce sacrement, l'assurance que Dieu a , en quelque sorte , confié aux hommes le pouvoir de dispenser ses grâces et ses bienfaits me faisaient dire : « Ohl quel admirable enseignement, si seulement je pouvais y croire 1 » La doctrine de la communion des saints et celle de la confession me plurent par-dessus tout. Je m'aperçus bientôt que ce que je possédais déjà de lumières et de grâces, ce que le meilleur de ma nature et le plus clair de mon intelligence naturelle me présentaient comme vrai , était confirmé et surnaturalisé au-dessus de toute conception par les doctrines de l'Église; j'en conclus tout de suite au droit qu'a l'Église de nous enseigner. Si elle , et elle seule, professait de telles choses, me disais-je, le droit divin de nous les imposer a dû lui être donné. »
Avec de telles dispositions chez son catéchumène, M^ Fitzpatrick eut peu à faire pour l'instruire. Il lui demanda s'il ne préférait pas abjurer à New-York au milieu de ses amis et il lui donna une lettre de présentation pour M»' Mac Closkey (i), alors coadjuteur dans cette ville. Il y joignit une seconde lettre pour
(1) Ms' John Mac Closkey, né à Brooklyn en 1810, mort en 1885 archevêque de New- York. 11 fut créé cardinal en 1875; c'est le premier prélat américain reyétu de la pourpre. Esprit sage et bon administrateur, il développa merveilleusement les œuvres de son diocèse et sut trouver d'immenses ressources.
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le directeur du collège de Sainte-Croix fondé à Worcester en 1843 par Tévêque Fenwick et confié par lui à la Société de Jésus, dont il avait été membre.
La lettre suivante dlsaac à sa famille est datée de son court séjour à Worcester, en juin 1844. « Sur le sujet qui m'amène à New- York, j'ai bien peu de choses à vous dire. Tranquillement, sans aucune excitation, j'arrive avec la résolution irrévocable d'entrer dans l'Église catholique romaine. Une conviction plus profonde que la pensée ou la parole, qu'aucun argument ne peut atteindre, qu'aucun pouvoir visible ne peut ébranler, me pousse irrésistiblement à cette démarche. Les mots sont impuissants à l'exprimer; essayer de l'expliquer ou d'en donner à la partie intellectuelle de l'esprit les raisons et le pourquoi, serait aussi impossible que de dépeindre le ciel ou de définir le Verbe étemel , centre de toute existence. Ce serait poser cette question : Pourquoi ce qui est est- il?...
« Personne , en vertu de sa propre sagesse , ne peut trouver Dieu, et c'est seulement par la grâce du ciel que nous arrivons à la vraie Église de Jésus-Christ. La grâce nous apprend à sentir, à connaître ce qui jusque-là était insensible, inconnu, invisible. La parfaite soumission à l'amour brise les sceaux, dévoile les mystères et résout toute difficulté. Aucun événement d'un caractère extérieur ne me pousse à cette démarche. Si ce que j'éprouve est une illusion, je ne sais plus alors quel nom donner à toute ma vie passée. »