CHAPITRE X
Le mystique et le philosophe
Avant de récapituler les raisons qui décidèrent Isaac Hecker à se faire catholique , et de raconter les incidents qui accompagnèrent cette résolution, nous donnons ici sa profession de foi dans Tautorité de TEsprit qui lui parlait intérieurement. Ce document a été écrit pendant sa préparation au baptême.
« L*homme est un fait mystique.
« Ce qui est intérieur est toujours mystique, et nous ne devrions jamais sortir de la sphère de la vie mystique.
« Il nous faut manifester le mysticisme dans toutes nos expressions , nos actions, nos pensées, nos mouvements.
« La vie mystique seule a de l'intérêt pour Thomme. Rien d'aussi profond qu'elle; elle dépasse tous les organes, toutes les facultés et toutes les fonctions.
« Il nous faut écouter les voix intérieures et laisser l'homme mystique parler à travers nous.
«L'homme mystique est toujours jeune, toujours nouveau.
LE MYSTIQUE ET LE PHILOSOPHE. iil
« La sphère mystique est le royaume de Dieu au dedans de nous.
« Je ne peux ni étudier ni lire longtemps de suite. L'Être intérieur ne me le permet pas. Sans cesse, il m'en détourne pour me faire méditer et jouir de sa propre présence. Il dit : Je suis tout : questionnez-moi et je vous enseignerai plus que tout ce qui a été écrit
— plus que vous n'acquerrez jamais par Tétude !
« Soyez mon organe , c'est là votre fonction. Soyezmoi soumis, c'est là votre gloire. Je ne fais ma demeure en vous qu'à la condition que vous soyez fidèle et soumis.
« Vous n'avez que faire de me demander à quoi je vous destine. Je suis, et vous le savez; c'est tout ce qu'il vous importe de savoir.
« La condition de mon séjour en vous, c'est que vous vous entreteniez avec moi seul , et sous aucun prétexte avec d'autres. Je suis tout, et cela suffit. Vous n'avez rien à dire , ni à faire , ni à vous inquiéter de rien. Faites seulement ce que je vous dirai de faire , suivez ce que je vous dirai de suivre , et restez en paix.
« Si vous me négligez en quoi que ce soit, ou me préférez un autre objet, après avoir joui de ma confiance, de mon amour et de mes bienfaits, je ne ferai plus en vous ma demeure.
« Je veux tout votre temps, et dirai tout ce qu'il faut dire. Vous n'ayez pas le droit de dire une parole,
— pas une seule parole qui vienne de vous. Vous ne vous appartenez pas. Vous vous êtes donné à moi et je suis tout. Je ne vous quitterai pas le premier, et,
112 VIE DU PËRE HEGKER.
même si vous me quittez , je resterai toujours près de vous à votre insu.
« Je suis votre ami, le seul qui vous aime. Je me suis révélé à vous et me révélerai toujours davantage. Vous me devez en retour encore plus de foi , de tendresse et de soumission.
« Rien pour vous n'est si réel , si intime , si plein de jouissances que moi, et vous ne pouvez me quitter sans abandonner le plus pour le moins.
« Je vous parle à chaque instant et suis près de vous en toutes saisons; ma joie est d'être avec vous, de vous aimer, et je fais mes délices de Tamour que je vous porte. Je dirige votre plume, votre parole, vos pensées , vos affections , bien que ce ne soit pas d'une manière sensible. Mais vous connaîtrez plus clairement qui je suis et tout ce qui me concerne, si vous suivez mes inspirations. Ne craignez rien , vous ne pouvez errer si vous vous laissez guider par moi. »
Isaac Hecker avait consulté toutes les formes de la philosophie. Quiconque s'embarquait avec Brownson pour le voyage vers la vérité catholique devait explorer avec lui les eaux profondes et les bas-fonds de la raison humaine; or le jeune Hecker était l'ami et l'admirateur de Brownson depuis l'éveil de sa propre activité. Le panthéisme, le subjectivisme , l'idéalisme, et tous les autres systèmes furent essayés tour à' tour; et quand, à la fin, il resta convaincu que la Vie est réelle y ce ne fut qu'après avoir traversé l'agonie que seuls connaissent les gens en péril de naufrage.
Dans une série d'articles publiés dans le Catholic
World en 1887 , le P. Hecker donne le nom de Route philosophique au chemin parcouru par Brownson pour arriver au catholicisme. C'est en quelque sorte sa propre histoire qu'il raconte. S'étant convaincu que les doctrines où son esprit reconnaissait une réponse adéquate aux questions les plus vitales de Tâme , étaient enseignées dans une seule société et par elle seule avec Tautorité voulue, Brownson en concluait avec raison que cette société possédait seule aussi le droit d'enseigner. De la doctrine à celui qui la professe , de la vérité à Tautorité extérieure qui l'explique , il n'y a qu'un pas à faire pour toute raison saine.
Mais aux questions philosophiques s'ajoutaient pour Isaac, et avec un intérêt beaucoup plus poignant, les phénomènes mystiques dont son âme était le théâtre. Étaient- ils réels? — c'est-à-dire, était-ce autre chose que les fantaisies d'un tempérament nerveux , les rêveries d'une imagination sentimentale , ou , pour employer ses propres paroles, « les projections dans le domaine actif de sentiments entièrement subjectifs; des impulsions mystiques ne répondant à aucune réalité objective, ou du moins à aucun objet qu'il soit possible de classer dans la sphère du connu? » Pour le philosophe , les vérités fondamentales de la raison humaine sont établies comme réalités objectives par des procédés communs à tous les esprits lucides, et sont appuyées sur le consentement général des hommes. Ceci est également vrai des vérités primordiales en morale. Mais, quand un homme se trouve soumis aune influence secrète, toute-puissante sur lui, pouvant à volonté le pousser ou le retenir, affaiblir son
corps et troubler son âme , lui ouvrir tout à coup des horizons sur Tinfini ; quand cette influence fait de son amour du bien une extase, de sa.sympathie pour la misère humaine une passion; quand elle va jusqu'à modifier sa nourriture et son vêtement , le fait aller ici et là à son gré, sachant s'imposer à lui; quand, en un mot, cet homme se voit traité intérieurement d'une manière absolument différente des autres hommes, — il est clair qu'il n'aura ni repos ni trêve qu'il n'ait trouvé un contrôle divin auquel il soit possible de toujours recourir, et qui par conséquent existe dans l'ordre extérieur. Il lui faut avant tout soumettre son secret à la lumière ; il lui faut impérieusement savoir si sa vie est réelle, en désignant par le mot vie cette activité intérieure dont l'extrême intensité domine en lui tout le reste.
La fréquence et la profondeur des mouvements intérieurs de l'Esprit-Saint en lui induisaient Isaac à se croire vraiment son temple ; il en avait pour gages sa certitude personnelle et l'enseignement direct de Dieu. Cependant, une chose lui manquait, et delà sa détresse ; il savait que ses semblables avaient les mêmes droits que lui à tout ce qu'il pouvait posséder de vérité et de vertu ; que ce qui était bon et saint pour lui , devait l'être pour tous; et pourtant il ne pouvait même pas se faire comprendre des autres s'il révélait son secret. Plus la voix qui parlait en lui était distincte , plus il s'alarmait de n'en percevoir aucun écho au dehors. Celte difficulté n'existe pas pour le catholique né dans l'Église; il est accoutumé à faire vérifier l'action intérieure de Dieu en lui, par cette action extérieure de
Dieu qui se manifeste dans Tautorité religieuse. Il reconnaît même mieux la voix divine par son écho extérieur que par son appel intime et direct. Il y a beaucoup de bons catholiques; mais, parmi eux, combien y a-t-il de mystiques éclairés?
« Brownson était fermement persuadé, comme moi, dit le P. Hecker, que le grand défaut de la plupart des hommes est d'attribuer à une illusion et, à ce titre, d'estimer indignes d'une étude attentive et d'une correspondance fidèle, les pensées, les jugements, les désirs et les aspirations dont se forme leur vie spirituelle. Il pensait avec raison que , même parmi les catholiques, un grand nombre n'apprécient pas suffisamment la valeur de leur vie intérieure et sa réalité divine, soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel. »
Si les mystiques sont comparativement rares dans le catholicisme , ce n'est pas manque de direction , du moins en ce qui concerne la doctrine ; les auteurs accrédités sur ce sujet sont nombreux et leur enseignement est uniforme, explicite et d'un intérêt puissant. Ces maîtres de la doctrine spirituelle insistent, non seulement sur la vie intérieure elle-même , mais sur Tordre hiérarchique que Dieu a établi dans son Église pour faire concorder son enseignement intérieur avec son enseignement extérieur. La vie intérieure ainsi rendue à son intégrité est seule digne du nom de réelle; sans la sanction extérieure de Dieu elle reste mutilée et se perd dans l'impuissance. C'était cette certitude qu'avant tout cherchait le P. Hecker; chez lui, l'examen des preuves de la religion n'était autre que la re-
cherche d'un critérium extérieur qui garantit la validité des inspirations de Dieu en lui et le mit en rapports avec ses semblables. S'il n'avait pas découvert cet ordre extérieur de Dieu dans le monde , il eût certainement succombé à cette souffrance de sentir sa vie intérieure absolument réelle et de ne pouvoir arriver à la distinguer d'une chimère.
Bien des années après sa conversion, le P. Hecker expliquait ainsi l'harmonie entre l'action intérieure et extérieure de Dieu dans la vie de l'âme.
« Dans les cas d'obscurité ou de doute sur la vérité divinement révélée , ou bien lorsqu'il s'agit de distinguer si les mouvements intérieurs viennent ou non de l'Esprit-Saint, il faut avoir recours au critérium divin, à l'autorité de l'Église; car on doit toujours se souvenir que c'est à l'Église , représentée d'abord par saint Pierre, et ensuite par tous ses successeurs, que son divin Fondateur a promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient pas contre elle ! Pareille promesse n'a jamais été faite à aucun croyant isolément, L'Église du Dieu vivant est le socle et le pilier de la vérité. En cas d'incertitude, le signe distinctif de tout chrétien éclairé et sincère est la promptitude de son obéissance à la voix de l'Église.
« On peut inférer de ces vérités incontestables la ligne de conduite suivante : Le Saint-Esprit est le guide immédiat de l'âme dans la voie du salut et de la sanctification; et la preuve que l'âme est guidée par le Saint-Esprit réside dans l'obéissance empressée qu'elle apporte à l'autorité de l'Église. Cette règle pare à tout danger et, avec elle, l'âme peut marcher, courir, ou
voler à son choix, en toute sécurité et parfaite liberté dans les voies de la sainteté. {L'Église et le Siècle, p. 35.) »
Tout ce que nous venons de dire explique pourquoi Orestes Brownson et Isaac ne créèrent pas de système qui leur fût personnel, pourquoi ils ne devinrent pas des Carlyle ou des Emerson, ou, plus spécialement dans le cas du P. Hecker, des Swedenborg ou des Irving. Nous avons retrouvé les fragments de conversation qui suivent :
30 Juin 1886. — « Pourquoi n'ai-je pas glissé hors du christianisme comme Carlyle? Parce que je crois être resté plus fidèle à la raison naturelle, et principalement parce que Dieu m'a donné une telle abondance de lumières infuses et de grâces, que j*ai été forcé de choisir un guide sous peine de tomber dans le fanatisme le plus extravagant. On me poussait dans la voie de rilluminisme. Georges Ripley me dit un jour. « Hecker, « qu'avez -vous donc à nous révéler? Dites-nous ce « que c'est, et nous l'accepterons. »
Ce fut l'action intime de Dieu dans l'âme , qui conduisit Brownson et Hecker à la véritable Église du Verbe Incarné : pour le docteur Brownson, l'action intime de Dieu dans l'ordre intellectuel; pour Isaac Hecker, celle qu'il exerce à la fois dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre mystique.
Dès la fin de Vannée 1843, Isaac éprouvait le besoin d'étudier de près le droit que peuvent avoir à notre croyance les divers credos religieux et de consulter les hommes qui se donnent pour les porte-paroles de la Divinité.
« Dernièrement, écrit-il en novembre 1843, j'ai été plus disposé à étudier les matières religieuses que je ne Tétais depuis six mois. Hier soir, j'ai fait une visite au Révérend M. Haight, ministre épiscopalien , et j'ai causé avec lui pendant une heure et demie. Nos opinions étaient peu différentes. Si l'Église de Rome est tombée dans les corruptions qu'on lui reproche en se surchauffant, l'Église anglicane a négligé quelques-uns de ses devoirs par froideur. Et si l'anglicanisme admet les cinq premiers Conciles comme légitimes et rejette le Concile de Trente comme n'étant pas plénier, moi, d'après ma raison individuelle, je crois que Rome n'a rien fixé ni enjoint par les décrets du Concile de Trente, qui ne soit conforme à l'Esprit du Christ, aux Ecritures, à la tradition. Mais l'Église anglicane soutient son
(lire et, dans son jugement, ces décrets sont inutiles et injustifiables. »
Quelques passages du journal trahissent chez Isaac un reste d'animosité contre Tattitude publique de l'Église et prouvent qu'il ne la jugeait encore que de loin. Toutes ses facultés se concentraient à tort sur les seules souffrances sociales et il se disait : « L'Ëglise est une grande aumônière. Or, que fait-elle pour améliorer les conditions sociales de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse? Elle est plus passive qu'active. Au lieu d'aller de l'avant et de se mettre à la tète du progrès jusqu'à souffrir le martyre pour le Christ, elle tient à rester en relations amicales avec la société telle qu'elle est. » Cependant, il ajoute qu'il « parle là de l'Église comme elle est représentée par des évêques et par son clergé actuel, et seulement dans ce sens. »
Au commencement de 1844 la question d'affiliation à une société religieuse poursuit Isaac avec une urgence irrésistible ; elle le pousse à rechercher assidûment si dans toutes les formes du protestantisme, il n'existerait pas de milieu possible entre l'incrédulité et le catholicisme. Il avait appris de Brownson les prétentions de la plupart des sectes dissidentes et avait également reçu de lui la conviction de leur insuffisance. Brownson était un juge compétent en pareille matière, car il avait été le disciple accepté de toutes les écoles depuis le stérile presbytérianisme jusqu'au transcendantalisme radical. A la fin, ce grand esprit prononça sans réserve la condamnation de toutes les formes de l'orthodoxie protestante ; mais , au moment qui nous occupe , il
inclinait encore à faire une exception en faveur de Tanglicanisme, et il poussait Isaac vers cette secte , tout en lui avouant qu'elle ne le satisfaisait pas entièrement lui-même. Le jeune Hecker voulut s'en rendre compte par son expérience intime. D'une nature extraordinairement chercheuse , il n'acceptait jamais d'autre témoignage que le sien propre dans toutes ces matières d'une importance si personnelle; il se résolut donc à faire une dernière fois le tour de l'orthodoxie protestante avant de s'en détourner pour jamais.
« N'ayant pas eu », disait-il plus tard dans un article daté de novembre 1887, « une connaissance individuelle et approfondie des différentes dénominations protestantes, je les examinai toutes : épiscopaliennes, congrégationalistes , baptistes, méthodistes et autres, les étudiant une à une , conférant avec leurs ministres, et lisant leurs livres.
« C'était une besogne ardue, je l'avoue. Je connaissais le transcendantalisme, et j'avais été un sociaHste radical. L'expérience mûrie de Brownson et ma sincère investigation concordèrent parfaitement ; du reste , plus vous examinez les sectes protestantes à la lumière des principes primordiaux, plus vous les convainquez d'affaiblir la certitude humaine , d'entraver la marche de la raison vers la connaissance de Dieu et de ses attributs, et de jeter le trouble dans le libre jeu des lois de la pensée. »
Le P. Hecker explique pourquoi le calvinisme , avec sa redoutable aversion pour la nature humaine, ne fixa pas ses premières recherches.
w L'hérésie, dit-il , implique toujours une mutilation
de la raison naturelle de l'homme. » Le calviniste typique affirme l'incapacité naturelle de Thomme pour le vrai et le bien; et l'un de ses représentants, un ministre presbytérien , eut Taudace de dire à notre jeune disciple de la nature : « Si vous ne vous croyez pas totalement dépravé , vous encourrez certainement l'éternelle damnation. » Ces paroles s'adressaient à quelqu'un qui se sentait au cœur une sorte de vocation apostolique. Or prêcher l'Évangile à des gens totalement dépravés lui parut un acte vain et un suicide moral. De plus, la conscience qu'il avait de son propre caractère droit et loyal, son expérience et son observation de la vertu humaine chez les autres suffisaient amplement, sans le secours d'arguments abstraits , à lui prouver que le calvinisme est un outrage à l'humanité et un blasphème contre le Créateur.
Notre jeune explorateur examina cependant, avec une sincère attention , la croyance des baptistes , bien qu'il n'ignorât pas qu'au fond , la plupart d'entre eux sont réellement des calvinistes. Il eut avec un de leurs ministres une conférence qui, d'après son récit, dut dégénérer en dispute assez vive. « Si vous admettez, dit le jeune Hecker, que le Baptême n'est pas de nécessité pour le salut , pourquoi alors vous séparer du reste de la chrétienté sur une simple question de cérémonial extérieur? » On ne put rien lui répondre.
Quant aux méthodistes, il y a cinquante ans, ils tenaient moins de place dans le monde intellectuel et religieux qu'à présent. Une chose , de l'aveu du P. Hecker, l'attirait vers eux : leur doctrine de la perfection. Il alla trouver un de leurs ministres, le Docteur Craw-
122 VIE DU P£RE nECKER.
ford : « J'ai lu dans la Bible, dit-il : si vous voulez êtro parfait, allez et vendez tout ce qui vous appartient Voilà le chrétien que je voudrais être. » La réponse fut : « Mais, jeune homme, vous allez trop loin; vous êtes un enthousiaste : le Christ ne nous en demande pas autant en plein dix-neuvième siècle. » Après avoir causé avec lui quelques instants , le ministre le congédia en lui conseillant d'abandonner cet ordre d'idées et d'étudier pour entrer dans le ministère.
Le plus singulier épisode des recherches d'Isaac fut sa rencontre avec deux apôtres de la religion des Mormons, et le long et consciencieux examen qu'il fit, sous leur direction, des révélations et des prophéties, alors récentes, de Joseph Smith. Il décrit ces deux Mormons comme gens de quelque intelligence, mais livrés aveuglement à l'imposture de leur maître.
Ce qui, pour Isaac, annulait la valeur des différentes formes du protestantisme était leur commune erreur sur la règle de foi , et la liberté laissée à chaque individu de se former un jugement privé et indépendant sur le texte de la Bible. C'est surtout l'homme vraiment libre qui doit redouter la fausse liberté; Isaac était le type de la liberté rationnelle individuelle, il devait donc abhorrer chez le protestant typique la parodie de cette liberté.
Cinq ans avan^ sa mort , dans un article du Catholic World intitulé « Luther et la diète de Worms » , le P. Hecker présenta la question sous cette forme : « Une erreur répandue parmi les protestants est de supposer que les catholiques, en rejetant l'appel de Martin Luther à la diète de Worms, condamnent l'u-
sage de la raison ou du jugement individuel ; ou, de quelque nom qu'on l'appelle, l'acte qui implique rexercice de l'intelligence et du libre arbitre chez l'homme. Le jugement personnel résulte de ce qui fait de l'homme un être rationnel, et il n'y a pas de pouvoir au monde qui puisse détruire ce jugement personnel, fût-ce l'homme lui-même. Le nœud de la dispute à la diète de Worms n'était pas le jugement personnel qu'aucun parti ne mettait en question, mais la juste application de ce jugement. Les catholiques soutenaient, ont toujours soutenu, et soutiendront toujours, qu'une révélation divine nécessite un interprète divin^i Les catholiques refusent et refuseront toujours , à la seule autorité humaine , la compétence dans l'interprétation et l'enseignement d'une religion divinement révélée. Ils regardent une pareille interprétation, qu'elle émane d'un individu ou de l'État, comme un acte d'intrusion dans les matières religieuses. Les catholiques insistent, sans jamais en dévier, sur la nécessité de ne croire en religion que Dieu seul... Examiner et s'assurer soi-même si Dieu est l'auteur de la Révélation est une obligation stricte et conforme à l'esprit du Christianisme. Mais comme la Révélation divine sort d'une source plus élevée que la raison humaine , elle nécessite un interprète divinement autorisé et divinement assisté. C'est là Tune des fonctions essentielles de l'Église. »
Pourquoi, parmi ces allées et venues vraiment pleines d'angoisse à travers toutes ces doctrines et toutes ces sectes, voyons-nous constamment la pensée disaac se retourner vers l'anglicanisme? La raison en
est facile à comprendre. C'était le moment où le courant d'idées créé par l'illustre Newman battait son plein. Il semblait que Tair fût rempli des promesses d'mie catholicité non romaine et, depuis Shakespeare, aucune voix aussi éloquente ne s'était fait entendre parmi les nations dont l'anglais est la langue.
L'Ëglise anglicane, alors comme aujourd'hui, prétendait être l'Ëglise chrétienne catholique , procurant l'union de l'homme avec Dieu par un organisme extérieur d'institution divine, mais sans exiger le sacrifice de la liberté humaine. Pour un observateur inexpérimenté comme Isaac, elle pouvait représenter l'union du catholicisme historique avec l'indépendance de l'individu. Une plus stricte recherche lui démontra, plus tard, non seulement que le catholicisme est compatible avec la liberté, mais encore que la religion anglicane, tout en empruntant quelques-unes des formes de l'unité catholique , ne vit que par le principe du séparatisme individuel commun à toutes les sectes protestantes. A une époque et dans un lieu déterminés, elle peut offrir une catholicité apparente; mais nulle part elle ne se soutiendra un seul jour sans le principe protestant du droit accordé au jugement individuel de prononcer en dernier ressort sur la vérilé de la doctrine.
Nous avons déjà parlé des entrevues d'isaac avec M. Haight; par lui il eut connaissance d'une lettre publiée par un M. Norris, ministre épiscopalien à Carliste , dont la tendance catholique lui plut tellement qu'il demanda à son auteur de lui permettre d'aller vivre auprès de lui en qualité de disciple. La réponse
de M. Norris, quoique négative sur ce point, était courtoise, et contenait une invitation pressante à venir conférer avec lui.
En allant à Goncord , au printemps suivant , Isaac fit un long détour pour passer par la petite ville, située en Pensylvanie; Tentrevue avec le pasteur eut lieu, et notre héros n'en fut pas plus avancé.
Le 30 mars 1844, le journal parle d'un dignitaire épiscopalien d'un grade plus élevé :
« M. Haight me donna un mot d'introduction pour le docteur Seabury; j'allai le voir dernièrement. Son amabilité et sa grande ouverture de cœur me charmèrent. Il avoua franchement que, selon lui, il y avait erreur des deux côtés dans la controverse religieuse entre le Pape et l'Église anglicane. Il me recommanda, avant toute autre chose , de bien examiner les points en litige qui m'empêchaient de rallier l'une ou l'autre communion, puisqu'il y avait contre l'anglicanisme accusation de schisme et de relâchement dans la discipline. Je lui dis que, bien que l'Église de Rome pût conunettre des erreurs dans la pratique, elle n'en avait pas commis dans la doctrine, et qu'il est toujours plus aisé d'élaguer un arbre bien vivant que de rendre la vie à un arbre à moitié mort. Je le quittai sur sa pressante invitation à revenir. »
Cette demi-confession de schisme et ce franc aveu d'un manque de discipline , de la bouche même d'un représentant officiel de l'Église anglicane , durent singulièrement impressionner une jeune âme qui se faisait une si haute idée de la vraie Église de Dieu, qui la considérait comme le moyen d'union entre l'homme,
fort de sa recherche individuelle, et Dieu lui confirmant, par une organisation palpable et une autorité vivante, la vérité enti'evue.
Et cependant il n'est pas certain qu'Isaac n*eût pas été retenu, faute de mieux, par les beautés du culte épiscopalien , par la vie qui semblait, à cette époque, animer cette fraction importante du protestantisme, si un incident ne s'était produit, qui marque Tintervention directe de la Providence, laquelle, à son heure marquée , ne fait jamais défaut à qui la recherche avec autant de bonne foi.
Quinze jours avant sa visite au docteur Seabury, c'est-à-dire le 22 mars 1844, — date soigneusement relatée dans son journal , — Isaac avait eu une première entrevue avec M»' Hughes (i), archevêque de New-York. Cet homme puissant, cet éminent prélat, qui devait exercer une si grande inflence sur l'Église catholique d'Amérique, était vraiment le type d'une des formes les plus élevées que pût revêtir le catholicisme. C'était, dans la force du terme, un membre de
(1) W^ John Hughes, né en Irlande en 1797, mort en 1864 premier archevêque catholique de New- York. 11 fut un orateur de grand mérite et un véritable homme d'État. Ce fut lui qui le premier porta sur le terrain politique la question des droits des catholiques et obtint la législation libérale qui a permis les immenses développements de l'Église aux États-Unis. En même temps il contenait d'une main vigoureuse les tendances dangereuses de certains catholiques, français d'origine principalement, qui cherchaient à relâcher les liens de la discipline ecclésiastique. On peut dire de lui qu'il a été l'initiateur des catholiques aux mœurs de la liberté américaine. — Sa vie et ses ouvrages , publiés par M. John R. Hassard, sont une mine inépuisable de précieuses instractions»
rÉglise militante , et les qualités belliqueuses qui ont illustré les plus nobles champions des luttes religieuses pendant les trois derniers siècles étaient largement développées en lui. On ne peut douter que de pareils caractères ne fussent alors nécessaires pour le bien de la religion et pour sa prospérité publique. Le tempérament des Américains protestants a subi depuis un changement presque radical. Ils sont plus portés à la tolérance et animés de meilleures intentions envers les catholiques. Le relâchement du lien de cohésion entre les protestants, amené par le temps et l'instabilité de leur doctrine; les épreuves de deux guerres, dont l'une, celle de la grande Sécession, fusionna les populations des États et rapprocha les individus; l'arrivée de millions de catholiques étrangers dont chaque souffle était une aspiration vers la liberté ; la formation, le succès, puis la déroute du parti anticatholique connu sous le nom de Knownothingisme (1) ; les véritables victoires obtenues par l'évoque Hughes lui-même : ce sont là autant de causes qui ont modifié profondément la situation et autorisé , puis obligé les catholiques à traiter les protestants d'une manière plus fraternelle que ne le leur permettait la stricte sagesse il y a cinquante ans.
Le docteur Seabury avait avoué à Hecker que le schisme existait dans TËglise anglicane et il avait reconnu le manque de discipline dans cette secte : l'évéque Hughes ne répondit aux questions d'Isaac que par l'exposé le plus rigoureux des droits de l'autorité
(1) Ce mot signiûe ne rien connaître.
en matière de religion. « 11 me dit, » ces quelques mots terminent le sommaire de leur entretien , « que leur Église était une église toute de discipline. Je le remerciai de Tinformation et j*ajoutai que c'était justement là l'instruction que je venais chercher. Il a semblé croire que j'ai sur l'Ëglise des notions peu exactes. Jusqu'ici, cela arrête mon intention de me faire catholique. Bien que je n'éprouve aucun éloignement à me soumettre à la discipline la plus rigide dans TÉglise que je reconnaîtrai être la vraie, je ne suis pas encore prêt à adopter le catholicisme. Il n'est pas national, donc il ne va pas à la rencontre de nos besoins ; il ne sympathise pas pleinement avec l'expérience et les dispositions de notre peuple. Il est principalement composé d'éléments étrangers. »
En résumé, l'évêque Hughes , par son exposé si austère , donna à Isaac un véritable coup de recul ; ce coup eut le bon effet de le rejeter dans une pleine, complète et finale investigation du protestantisme. Avec quelle bonne foi et quelle droiture , ce passage de son journal en témoigne :
« Si une lâche passion usurpe en moi la place du pur amour; si un préjugé aveugle usurpe la place de la vérité catholique , celui qui m'en avertira, fût-il mon ennemi (m'est-il possible d'avoir des ennemis?), je le recevrai comme un ange descendu du Ciel, le messager de Dieu lui-même. Mon honneur, ma persévérance, mon caractère dépendent de ma fidélité à l'amour de Dieu, à la vérité de Dieu. »
Nous avons vu que pour se livrer tout entier à ces investigations, et n'en être détourné par aucune dis-
RECHERCHES PARMI LES SECTES. l^
traction extérieure, Isaac s'était senti obligé de quitter une seconde fois sa famille. Ce fut à Goncord (1), dans le Massachusetts, qu'il se rendit. Son but ostensible était d'étudier le grec et le latin sous la direction de Georges P. Bradford, un lettré du plus rare mérite, qu'il avait rencontré à Brook Farm l'année précédente. Au fond, comme il l'avait écrit à Brownson le 10 mars précédent^ c'était pour se préparer dans le silence et le recueillement à travailler dans le champ de l'Église. Quelle Église? Le choix n'en était pas encore complètement fixé dans son esprit , mais malgré cette absorbante occupation, il jouissait intérieurement d'une période de paix profonde.
« J'ai erré dans les ténèbres, vous cherchant là où vous n'étiez pas, et je ne vous ai pas trouvé. Mais, ô Seigneur Dieu! vous m'avez trouvé : ne me laissez
(1) La petite Tille de Goncord, fondée peu après Boston par un groupe d'élite détaehé de la communauté puritaine, semble avoir bérité de ses premiers habitants et conservé à travers les âges nn caractère très particulier. De tout temps elle a exercé une certûne influence sur l'histoire des États-Unis. C'est à Goncord que te produisit le premier soulèvement de la guerre de l'Indépendance. Elle devint, au commencement de ce siècle, le lieu de réunion des penseurs originaux qui s'appelaient Emerson, Thoreau, Hawtborne, etc. Elle fut un des premiers foyers du mouvement aboUtioniste vers 1860. Quand nous la visitâmes en 1866, ses habitants an nombre de quatre mille environ, presque tous des cultivateurs, se faisaient remarquer par leur développement intellectuel, qu'ils devaient moins peut-être à leurs douze écoles , dont quatre écoles supérieures, qu'au contact des hommes remarquables qui vivaient avec eux, et surtout à leurs traditions de famille. Il y avait cinq ou six sociétés littéraires, agronomiques, scientifiques et musicales. Presque chaque soir, une conférence réunissait dans une salle élégante les cultivateurs et leurs femmes ; nous avons trouvé peu de maisons sans un piano et deux ou trois revues hebdomadaires.
plus aller » , dit-il dans son journal au début de son séjour à Goncord. Et il ajoute : « Je sens croître en moi la grâce de Dieu, je me tourne vers Lui comme vers mon soutien. Ne me donnera-t-il pas la sagesse aussi bien que Tamour? »
Ses lettres à sa famille nous font connaître ses dispositions d'alors :
25 avril 1844. — « ... Je suis extrêmement bien installé, intérieurement satisfait et on ne peut plus reconnaissant de votre bonté à m'aider dans la poursuite du but réel de mon existence. Tout ce que nous pouvons faire est d'être fidèles à Dieu et à l'œuvre qu'il veut de nous et, n'importe où il nous mènera, dé croire sincèrement que tout est pour le mieux. Il n'y a qu'une vie , la vie en Dieu ; qu'une mort^ la séparation de Dieu. ... Pensons davantage au Ciel et nous serons plus heureux. Si Vamour céleste nous touchait, nous n'aurions de cesse qu'il n'habitât dans nos âmes. »
2 mai. — « Chers amis , vous ne pouvez vous imaginer comme ma vie est différente de celle que je menais à la maison. C'est vivre dans un autre monde. Peut-être ne vous contenteriez-vous pas de mes conditions d'existence. Ce sont justement celles qui conviennent à l'état présent de mon esprit. Je suis seul depuis le matin de bonne heure jusque tard dans la soirée. Personne ne trouble ma solitude, si ce n'est M. Bradford qui emploie l'heure de midi à me donner une répétition, puis M'"' Thoreau quelques minutes le matin pour faire mon lit. Le reste de mon temps est consacré à l'étude, à la méditation, une petite partie à la lecture. Comme cela ressemble peu à la vie à la maison 1
« La pensée me vient que, si une pareille vie vous semblait désirable , il vous serait bien facile de l'adopter. Qu'est-ce qui nous coûte tant de travail d'esprit et de corps? N'est-ce pas ce qui est à l'usage de notre corps? Si nous réduisions la consommation, il y aurait besoin de moins de production. La plus grande part de notre travail a le corps pour objet. N'amassons-nous pas ainsi la corruption pour le jour de la mort? Plus notre esprit s'élèvera au-dessus du corps, et mieux les appétits du corps seront subjugués... Gomme je vous aime tous I Gomme je vous ai quelquefois parlé d'une manière peu aimable I Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, et ne m'en aimerez pas moins? Puissions-nous vivre de plus en plus unis en l'amour de Dieu. »
Le journal contemporain de ces lettres recevait naturellement de plus intimes confidences. Bien qu'à peu près convaincu de la vérité du catholicisme, Isaac éprouvait une dernière hésitation, provoquée peut être par le souvenir obsédant de l'accueil austère de M*' Hughes. Ge fantôme de la discipline effrayait le jeune réformateur social , dont l'amour des libertés légitimes était et resta toujours la passion dominante. La catholicité représentée par Tévéque Hughes , son champion celto-américain, lui paraît une cité fortifiée , un pilier de fer, un mur d'airain résistant à tout assaut. La haute appréciation de la discipline quïl rencontrait partout parmi les catholiques, alors qu'il ne voyait pas encore clairement quelle peut être la vraie liberté de chacun au sein de l'Église , ralentissait sa marche vers elle. On ne peut guère mettre en doute que la même cause n'ait éloigné et n'éloigne encore tous les
jours de nous une multitude d*âmes douées de moins de discernement et de volonté que le P. Hecker.
A de longs intervalles seulement, dans le cours de son journal, reparaissent ces plaintes douloureuses sur la sécheresse de son âme , la détresse du doute , la répétition fatigante des difficultés en apparence insolubles et qui sont si fréquentes au début d'une conversion. Cependant la lutte est près de finir.
23 mai 1844. — « Cette après-midi m'amène à la fin de ce cahier. Avec quelle émotion différente de celle que j'éprouvais en le commençant à Brook Farm il y a un peu plus d'un an! Quelle année bénie pour moil Combien belle et étrange I Et mon âme me promet plus pour l'année qui vient que je ne l'aurais jamais espéré! Ma vie échappe à ma direction et vogue, indépendante de ma volonté , vers le port qui lui est destiné. Comme une fontaine abondante, elle se répand de tous côtés; la source intérieure n'en tarit jamais. 11 m'est impossible de prévoir les changements et les résultats inattendus qu'amènera pour moi la prochaine année. Il me semble que je ne fais que naître et que je vis dans le sabbat de la création. Je suis tenté de donner à chaque chose un nom nouveau, comme si toute chose avait pour moi un sens différent. Si ma vie devenait... Quoi? Il est singulier, qu'avec la conscience d'une force intérieure plus puissante, je me sente plus de tranquillité et moins de volonté que lorsque cette force commençait à poindre en moi. Je suis comme un enfant, joyeux et souple, toute ambition m'a abandonné. Je vois maintenant où j'en étais, et je me rends compte du danger extérieur mêlé à
toutes les influences auxquelles j'acquiesçais ; danger dont je me sens aff'ranchi désormais. Il me semble que Thorizon mondain qui s'ouvrait devant moi est fermé à tout jamais, et je me sens petit, tout petit, aux yeux du monde, et je le suis en effet. Je ne me sens pas plus de force qu'un enfant; cependant j'ai un amour fait d'abandon qui l'emportera en moi et dont, ô Seigneur, je n'avais jamais rêvé la douceur 1 »
Une âme qui en était là semblait vraiment arrivée au but; mais voici qu'une fois de plus, toute son activité intellectuelle lui fit défaut, l'étude lui devint impossible. Son esprit était tellement attiré en dedans, que ni le travail , ni les relations reprises volontairement avec ses anciens amis à Boston ou à Brook Farm ne parvinrent à fixer son attention. Le singulier état de demi-sommeil que nous avons déjà signalé l'envahit de nouveau.
« J'éprouve une forte inclination au sommeil, ditil au commencement du second volume de son journal, et, dans ces sortes d'assoupissements, les ombres vagues qui m'apparaissent dans l'état de veille, prennent de plus en plus consistance; leur conversation devient étrangement réelle et satisfaisante pour moi. Je me sens dédoublé , dans cet état, et je me demande si tout cela n'est pas vrai. J'appelle cela dormir, mais ce n'est pas du sommeil , car dans cet état je suis plus éveillé que jamais. »
Son austérité ne se démentait pas.
« Bien que mes repas ne se composent que de figues et de pain sans levure, que ma boisson soit de l'eau, et que je ne mange pas plus qu'il ne me faut pour
soutenir mon corps, je me sens cependant plein d'une coupable recherche de moi-même. »
Il écrivit à Brownson, lui expliquant, aussi clairement que possible y l'impossibilité où il était de continuer ses études, l'état actuel de son esprit, et l'inaction à laquelle il se trouvait réduit.
Le 7 juin, il en reçut une réponse dont l'influence fut si décisive sur son avenir que nous la transcrirons en entier :
Mount Bellingham, 6 juin 1844. — « Mon cher Isaac, je vous remercie de votre lettre et de la franchise avec laquelle vous me dévoilez votre état intérieur. Vous me demandez un conseil; je ne sais guère lequel vous donner. Il y a beaucoup à approuver dans votre état présent, il y a aussi beaucoup à redouter. La douceur de s'abandonner à la rêverie sur nos propres pensées, et d'errer à l'aventure dans le monde des esprits est si captivante, et, si on s'y laisse aller, prend sur nous un tel empire , qu'elle va jusqu'à enchaîner notre liberté. Le pouvoir de tenir en bride vos pensées et vos sentiments, de les fixer sur l'objet de votre choix, est de première nécessité, comme il est le but le plus élevé de la culture intérieure. Gardez- vous de confondre et de prendre pour la direction de la vraie sagesse une certaine habitude de l'esprit où vous seriez tombé. Le sacrifice qui vous est demandé ne serait-il pas justement de renoncer à ce luxe de l'imagination et de vous préparer à faire ce qui vous est désagréable? Où est le sacrifice, si l'on agit d'après les tendances naturelles et les habitudes de son esprit? Quelle victoire avez- vous remportée , quel pouvoir de sanctifica-
lion avez- VOUS acquis , si vous ne pouvez seulement pas diriger vos pensées et vos sentiments en vous appliquant aux études que vous savez vous être indispensables? C'est là votre champ de lutte. Vous n'aurez pas gagné la bataille tant que vous ne serez pas aussi disposé à peiner sur l'étude du grec et du latin qu'à renoncer aux richesses de ce monde, aux plaisirs, aux honneurs, aux distinctions.
« Mais, mon cherisaac, seul, vous ne pouvez rien, pas même par la méditation et la prière personnelles. Vous n'obtiendrez la victoire que par la grâce de Dieu, découlant de ses canaux naturels. Vous êtes^ dans l'erreur. Vous avez mal commencé. Croyez-vous en l'Évangile ? Croyez-vous réellement à la sainte Église catholique? Si oui, il faut vous soumettre à la direction de l'Église. J'ai commencé ma préparation pour m'unir à elle. Je n'appartiens pas encore à la famille du Christ : je le sens ; mais je n'y peux rester étranger plus longtemps, et, sans l'Église, je le sais par ma longue expérience personnelle , je ne saurais atteindre à la perfection de la sainteté. J'ai besoin des conseils , de l'aide, des châtiments et des consolations de l'Église. Elle est l'intermédiaire institué pour notre salut, et quel bien espérer en dehors d'elle? Notre premier devoir est de nous soumettre à elle afin de recevoir sa maternelle bénédiction, après quoi nous pourrons prendre notre essor.
, « Sans doute vous éprouvez de la répugnance à entrer dans l'Église, mais il ne faut pas rougir du Christ; et l'Église vous ouvre toute une sphère d'action, à vous tout spécialement. Il ne faut pas vivre de rêves.
136 VIE DUiPÈRE HECKEA.
Votre dévouement doit être réglé et dirigé par la discipline de TÉglise. Vous savez qu'il y a dans notre pays une nombreuse population catholique, en particulier dans le Wisconsin. L'évéque de ce territoire est allemand. Voilà donc votre œuvre : évangéliser cette population allemande , au milieu de laquelle vous ne vous sentirez pas étranger. Voici la croix que vous devez charger sur vos épaules. Votre croix est de résister à la tendance au mysticisme, au luxe de sentiments, qui réellement affaiblit votre âme et vous empêche d'atteindre à la vraie félicité spirituelle.
« Je crois que vous ferez mieux d'abandonner le grec, mais de vous contraindre k étudier et à bien posséder le latin. Ceci une fois acquis, avec la connaissance de l'anglais, du français et de l'allemand que vous avez déjà, vous vous tirerez d'affaire parfaitement. Mais ne vous découragez pas.
« Je voudrais que vous vissiez notre bon évèque. C'est un excellent homme : instruit, poli, affable, affectueux , d'un cœur très chaud. J'ai passé deux heures avec lui après vous avoir quitté dans Washington Street, et autant hier. Je l'aime beaucoup. Je suis décidé, et j'entrerai dans l'Église, si elle veut me recevoir. Impossible de résister; vous ne pouvez être anglican, il faut donc être un catholique ou un mystique. Si vous adoptez une Église, ce ne peut être que l'Église catholique : il n'y a pas de milieu. Je vous prie donc, mon cher Isaac, de reconnaître l'Église et de recevoir sa bénédiction.
« Ma santé est bonne, ainsi que celle de toute la famille; j'espère que vous vous portez bien. Écrivez-
moi souvent. Pardonnez-moi si quelque chose dans cette lettre vous a blessé ou peiné , car j'avais en l'écrivant les intentions les plus dévouées.
« Soyez assuré de ma sincère affection.
tt Bien vôtre.
« O.-A, Brownson. »